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Vers un rétablissement de zones d’influence au Levant ?

Publié le par Felli Bernard

Vers un rétablissement de zones d’influence au Levant ?


Par Ibrahim Tabet − Juin 2017

Résultat de recherche d'images pour "accords Sykes-Picot"
herodote.net

 

Les accords Sykes-Picot de 1916 relatifs au partage des provinces arabes de l’empire ottoman entre la France et la Grande Bretagne avaient débouché sur l’établissement de protectorats (avalisés par des mandats de la SDN) sur les États du Levant et le tracé de leurs frontières, sans qu’elles aient voix au chapitre. Les guerres en Irak et en Syrie peuvent-elles remettre en question leur intégrité territoriale ? Peut-on faire un parallèle entre la tutelle exercée sur eux par les deux anciennes puissances coloniales et leur partage en zones d’influence qui semble se dessiner entre l’Iran, la Russie et les États-Unis ?

 

Ces derniers qui avaient supplanté la France et l’Angleterre dans la région après l’affaire de Suez se sont confrontés à l’URSS durant la Guerre froide. Devenus la seule superpuissance après l’implosion de leur rival communiste, les États-Unis ont profité de ce vide de puissance pour tenter d’imposer un ordre régional conforme à leurs intérêts et à ceux d’Israël. Quels seront leurs relations avec la Russie après son retour sur la scène syrienne ? Se dirige-t-on vers un accord américano-russe sur le dossier syrien ? Quelle sera la conséquence de l’hostilité envers l’Iran de l’administration Trump qui s’est érigée en champion de la cause sunnite ? Alors que les deux puissances régionales musulmanes, la Turquie et l’Iran, étaient en position de jouer un rôle majeur en Syrie et en Irak, les errements politiques d’Erdogan ont brisé ses rêves de grandeur néo-ottomans et il doit faire face à la menace kurde. L’Iran au contraire apparaît comme la grande puissance régionale, grâce en partie au boulevard que lui a ouvert Washington en détruisant l’Irak. Quant à celui-ci et à la Syrie qui font figure d’États faillis, ils ne sont pas davantage maîtres de leur destin qu’en 1920 et sont destinés à rester ballottés entre l’axe chiite, allié de facto à la Russie, et l’alliance américano-saoudienne.

Les tentatives avortées d’unité arabe remettant en question des frontières héritées de l’époque coloniale montrent qu’elles n’étaient pas totalement artificielles et que se sont développés des nationalismes irakien et syrien. Mais, depuis la montée de l’islamisme et de l’antagonisme chiito-sunnite, les sentiments d’appartenance ethnique ou confessionnelle l’emportent sur le nationalisme. Les frontières extérieures de la Syrie et de l’Irak ne seront probablement pas remises en question. Mais le Kurdistan irakien forme déjà une entité quasi indépendante et le statut des régions sunnites reprises à Daech est incertain. À moins d’y exercer une répression génératrice d’un nouveau soulèvement, le gouvernement de Bagdad dominé par les chiites devra sans doute leur concéder une large autonomie qui consacrerait la transformation de l’Irak en une lâche confédération où l’influence de l’Iran restera prépondérante. En Syrie, Daech sera probablement évincé de la région qu’il occupe encore par les forces soutenues par les Américains autour de Raqqa et par les forces du régime et ses alliés à Deir el Zor.

Mais, à part la confrontation pour contrôler le sud de la frontière syro-irakienne, il est peu probable que les autres lignes de front bougent de manière significatives, comme semblent l’indiquer les accords d’échanges de population conclus entre le régime et l’opposition. Accords qui ne présagent en rien les chances d’une entente sur une transition politique dans un avenir prévisible ainsi que celles d’une réconciliation et d’une réunification du territoire. En attendant on se dirige probablement vers la constitution de facto de régions autonomes ethniques ou confessionnelles : le vaste territoire constitué de la « Syrie utile », s’étendant jusqu’à Deir el Zor et regroupant la majorité de la population, y compris une importante composante alaouite, chrétienne et druze qui restera gouvernée par le régime, sous tutelle russe et dans une moindre mesure iranienne.

Deux  « cantons » sunnites, l’un dans le gouvernorat d’Idlib adossé à la Turquie et l’autre dans la vallée de l’Euphrate comprenant Raqqa, qui pourraient être placés sous protectorat américain. Ce protectorat englobera aussi le canton kurde dans le nord-est du pays, séparé de la petite enclave kurde d’Ifrin par un couloir occupé par l’armée turque, à moins que les Américains ne lâchent les Kurdes une fois qu’ils n’auront plus besoin d’eux. On ne peut en effet exclure un bazar où les Turcs échangeraient leur soutien aux islamistes de la région d’Idlib contre le soutien américain aux Kurdes. Quant à la frontière stratégique allant de Deir el Zor à al-Tanaf, son sort dépendra de l’issue des combats sur ce théâtre d’opérations qui semble évoluer en faveur du régime. Reste à savoir si cette division de facto sera transformée à terme en une fédération de jure ou une simple décentralisation administrative. En attendant, tant que le régime restera au pouvoir à Damas, les Occidentaux et les pays du Golfe ne seront pas prêts à financer la reconstruction de la Syrie avec comme conséquence le fait que la majorité des réfugiés syriens dans les pays voisins ne puissent pas regagner le pays.

Ce risque affecte plus particulières le Liban. Une étude réalisée par un think tank de l’ESA [Business school gérée par la Chambre de Commerce et d’Industrie de Paris a l’instar d’HEC selon l’auteur, NdSF] sur les conséquences de la crise des réfugiés syriens prévoit qu’entre un-tiers et deux-tiers de ceux-ci (estimés à 1 500 000) resteront dans le pays. D’après cette étude, l’UE et les pays du Golfe sont déterminés à les maintenir sur place, même au risque de compromettre la survie du Liban. En fonction de l’évolution du conflit syrien, du nombre de réfugiés restants et du degré de résilience du système politique libanais, trois scénarios sont possibles à l’horizon 2030.

Scenario A : le conflit syrien ne prend pas fin dans un avenir prévisible. Le nombre de réfugiés dépasse le million. Les tensions sectaires augmentent. L’État libanais s’effondre et le pays se divise de facto puis de jure en cinq cantons, deux à dominante chiite (au Sud et à la Bekaa) sous influence iranienne, deux sunnites (au Nord et à Saida) sous influence saoudienne, et un druzo-chrétien dans l’ancien Mont-Liban. Beyrouth restant le siège des quelques institutions communes.

Scenario B : le régime syrien étend son contrôle à la majorité du territoire syrien. Près de la moitié des réfugiés retournent chez eux. Ceux qui restent (environ 750 000) s’organisent en lobby, mais le gouvernement est paralysé et n’entreprend aucune mesure pour affronter la situation.

Scenario C : Une solution au conflit syrien est trouvée, la Syrie est réunifiée et sa reconstruction commence. Environ deux tiers des réfugiés retournent chez eux et le nombre de réfugiés restant se stabilise autour de 500 000. L’UE et les pays du GCC proposent une sorte de plan Marshall au Liban à condition qu’il les intègre. Malgré l’opposition d’une grande partie de la population le gouvernement est contraint de l’accepter. Les Palestiniens réclament et obtiennent le même statut. Les institutions libanaises sont réformées dans le sens d’une sécularisation. L’économie reprend grâce à l’aide internationale et aux investissements étrangers, mais l’émigration des chrétiens qui ne représentent plus qu’une petite minorité et n’ont plus voix au chapitre au plan politique s’intensifie.

Ibrahim Tabet

Note du Saker Francophone

L'auteur qui nous envoie ses textes régulièrement est libanais, en parlant de « régime » pour qualifier le président et le gouvernement élu légitimement de la Syrie, laisse transparaître un certain parti-pris mais il est intéressant de voir le point de vue d'un Libanais francophone sur la situation au Moyen-Orient.

Nous vous renvoyons aussi aux articles d'Andrew Korybko sur la guerre hybride et l'utilisation du fédéralisme identitaire comme objectif de guerre pour prendre le contrôle d'un pays ou d'une région comme en Syrie.

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Chronique d’une attaque chimique annoncée

Publié le par Felli Bernard

Chronique d’une attaque chimique annoncée

Par Elijah Magnier – Le 28 juin 2017 – Source son compte Twitter

Note du Saker Francophone
Sur son compte Twitter, Elijah Magnier, analyste politique et correspondant de guerre qui compte plus de 30 ans d'expérience à son actif, répond à trois questions bien précises au sujet d'une attaque éventuelle des USA contre la Syrie, qui est accusée de préparer une (autre) attaque à l'arme chimique.

Pourquoi les USA veulent–ils accuser Assad de recourir à des armes chimiques ?

Assad et ses alliés ont stoppé les forces étasuniennes à al-Tanaf, en faisant fi de leur avertissement et en leur bloquant la route. Ces forces et leurs mandataires inefficaces sont dorénavant isolés.

 

– Assad et ses alliés ont imposé un lien entre leurs forces armées et les Forces de mobilisation populaire (FMP) irakiennes, de l’autre côté de la frontière. C’est justement pour empêcher ce lien que les USA ont occupé al-Tanaf.

– Assad et ses alliés veulent continuer leur poussée vers Deir Ezzor, afin de libérer entre 100 000 et 150 000 civils encerclés par Daech. Les USA n’objecteraient pas à ce que Daech prenne Deir Ezzor, pour pouvoir plus tard la « libérer » de Daech avec leurs mandataires kurdes (Forces démocratiques syriennes/Unités de protection du peuple kurde – FDS/YPG).

– Assad et ses alliés se sont imposés dans le sud et ont déjoué les tentatives d’Israël d’amener al-Qaïda (AQ) à prendre le dessus. Les USA ont intérêt à ce que Daraa tombe aux mains d’AQ afin d’imposer des « forces de maintien de la paix », au grand dam de la Russie et de Damas.

– Les USA ont sommé le Premier ministre irakien Haidar al Abadi d’empêcher les FMP d’atteindre la frontière syrienne. Abadi n’arrivera pas nécessairement à imposer sa volonté aux FMP, car la sécurité de l’Irak ne peut être assurée tant que Daech peut passer librement d’un pays à l’autre. Si cela arrive, les USA seront furieux.

– Les USA veulent imposer une nouvelle règle d’engagement, car leurs messages (bombarder l’armée syrienne et ses alliés à répétition et abattre un avion) ont été entendus et ignorés par Damas.

Pourquoi Assad utiliserait-il des armes chimiques ?

– L’Armée arabe syrienne (AAS), la Russie et leurs alliés l’emportent sur tous les fronts contre Daech et l’Armée syrienne libre (ASL, mandataires des USA) à al-Badiyah (Jaych Ossoud al-Charkiya, etc.).

– L’AAS et ses alliés ont bloqué la route aux forces étasuniennes à al-Tanaf, les ont contournées et ont fermé la route vers le Nord-Est.

– L’AAS et ses alliés progressent rapidement dans les territoires occupés par Daech, en poussant leurs forces vers al-Sukhnah et sur d’autres fronts dans le but d’atteindre Deir Ezzor, afin de briser le siège que Daech impose à cette ville depuis 30 mois.

– L’AAS tire profit d’un cessez-le-feu généralisé dans bon nombre de villes et de zones, ce qui permet à ses forces et à ses alliés de consacrer plus de troupes à la lutte contre Daech.

– L’AAS a stoppé al-Qaïda dans le sud de la Syrie malgré l’aide militaire israélienne.

– L’AAS utilise l’aéroport de al-Shua’yrat qui se trouve au cœur de toutes les opérations militaires dans la région rurale de Homs et à al-Badiya (steppe syrienne).

Conclusion – L’utilisation d’armes chimiques ne ferait que nuire aux progrès d’Assad et à son avantage sur tous les fronts, y compris sur le plan politique à Astana (dont les pourparlers reprendront le mois prochain).

Que se passera-t-il si la Russie décide de rétorquer à un bombardement de l’armée syrienne ou de sa force aérienne par Trump ?

– De Damas et Hmeimim, les forces aériennes russes et syriennes attaquent le sud (Daraa).

– De l’aéroport militaire de al-Shuay’rat, l’AAS et la Russie attaquent Daech.

– Trump accuse Assad de « préparer une attaque chimique à partir de Shuay’rat ». Au nord de la Syrie, il y a cessez-le-feu tacite avec al-Qaïda, Ahrar al-sham et autres.

– Trump va-t-il bombarder l’armée syrienne ou sa force aérienne pour défendre « l’État islamique » ?

– Assad « se prépare à utiliser des armes chimiques » contre quelles forces au Nord ?

Conclusion – Le bombardement de l’armée syrienne par Trump ne repose sur aucun motif. Il en a donc inventé un. Mais ce sera un véritable casse-tête pour la Russie. Si Moscou ne réagit pas ou qu’Assad ne lance pas des missiles antiaériens, les deux paraîtront très faibles.

Trump a-t-il réfléchi à l’autre possibilité ? (Qu’arrivera-t-il si la Russie réagit ?).

Traduit par Daniel, relu par Catherine pour le Saker Francophone

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Multi-niveau

Publié le par Felli Bernard

Multi-niveau

30 Juin 2017 , Rédigé par Observatus geopoliticus Publié dans #Etats-Unis, #Moyen-Orient, #Russie

Une énorme partie d'échecs se joue actuellement sur plusieurs niveaux et en différents lieux, tant dans les couloirs de la Maison blanche et du Kremlin que dans la steppe désertique syro-jordanienne. Comme le dit un fidèle lecteur, il est bien difficile de s'y retrouver sur le tapis vert syrien entre les innombrables combinaisons pair-impair, rouge et noir, manque ou passe, d'autant que l'équation est encore compliquée par les traditionnels retournements et enchevêtrements moyen-orientaux. Par où commencer ?

"L'attaque chimique" n'a pas (encore ?) eu lieu et Washington plastronne. J'invente une menace imaginaire, elle ne se matérialise pas, c'est grâce à mon avertissement, applaudissez-moi. Connaissant le Donald, la gloriole gratuite à usage interne n'est certes pas à exclure. Mais toute cette affaire cache bien autre chose, et notamment les fractures béantes au sein de la nouvelle administration.

Derrière le damage control mâtiné de sauvetage de face du Pentagone, il apparaît clairement que les militaires n'étaient pas au courant de l'explosive déclaration de la Maison blanche, le Centcom allant jusqu'à dire publiquement qu'il n'a "aucune idée" des raisons qui ont conduit à cette annonce.

Fait intéressant, tout ceci est intervenu seulement trois jours après que le colonel Dillon, porte-parole de la coalition contre l'Etat Islamique, a déclaré que les Etats-Unis voyaient d'un bon oeil les efforts de l'armée syrienne et des milices pro-iraniennes dans le combat contre Daech. Des faucons (McMaster ?) voulant torpiller les ouvertures faites par les colombes ne s'y prendraient pas autrement...

Mais le panier de crabes impérial est encore plus méphistophélique. Il n'a échappé à personne que la crise a éclaté peu de temps après la visite du beau-fils Kushner en Israël. Le mari d'Ivanka (appelons-le Ivanko), qui se revendique presque ouvertement sioniste, a-t-il été chargé par Bibi la Terreur d'un message ainsi que de quelques "renseignements de première main sur une prochaine attaque chimique" - inventés - à destination du Donald ?

Pas impossible, d'autant que le président semble plus faire confiance à son gendre post-pubère qu'à ses secrétaires d'Etat aux Affaires étrangères et à la Défense. De par son amitié avec l'ambassadeur émirati à Washington, Kushner aurait par exemple eu un rôle crucial dans la tempête twittique du Donald contre le Qatar lors du conflit du Conseil de Coopération du Golfe. Au grand dam de Mattis et Tillerson, plutôt sur la ligne de Doha et qui passent leur temps à nettoyer les bêtises du gamin. On dit d'ailleurs T. Rex fatigué de voir son travail systématiquement saboté par la famille Trump et peut-être même sur la sellette. A suivre...

Ainsi donc, Ivanko aurait été mandaté par l'establishment israélien, paniqué devant la constitution de l'arc chiite, pour convaincre son beau-père de menacer Assad, menaces qui seront évidemment considérées comme un feu vert par les barbus modérément modérés ? L'hypothèse paraît plausible et séduisante, et la seconde partie de la proposition est même indiscutable. Sauf que... Quelque chose ne cadre pas tout à fait avec la première partie.

Kushner était apparemment totalement opposé à la frappe tomahawkienne d'avril :

Un passionnant article du toujours très informé Robert Parry dévoile de l'intérieur la prise de décision. Il y aurait eu une vive lutte dans les hautes sphères du pouvoir et une gêne évidente parmi la communauté du renseignement, persuadée de l'innocence d'Assad dans l'événement chimique. A la Maison Blanche, un combat à couteaux tirés eut lieu entre d'un côté Steve Bannon et Jared Kushner (!) et, de l'autre, le conseiller à la sécurité nationale, le néo-con McMaster. Finalement, Cretinho s'est rangé à l'avis de la clique de ce dernier, souhaitant alléger la pression du Deep State à son égard.

Arrêtons-nous un instant sur Kushner, gendre juif orthodoxe de Trump et sioniste fervent, qui a pourtant pris le parti de son ennemi personnel Bannon et conseillé à son beau-père de tout déballer sur la Syrie : l'intox de la Ghouta et la manip de Khan Cheikhoun la semaine dernière.

Ajoutons qu'Ivanko est également accusé par la MSN de sympathies pro-russes, ce qui, comme chacun sait, constitue de nos jours l'acte d'accusation le plus grave que peut trouver le système impérial. Non décidément, quelque chose ne colle pas. Nous parlions plus haut d'insolubles combinaisons rouge, impair et passe...

A Moscou, on ne perd en tout cas pas son temps avec de telles subtilités et promet une réponse "proportionnée" en cas d'attaque américaine suite à un éventuel nouveau false flag chimique. Lavrov, qui ne parle jamais pour ne rien dire, a donné une intéressante conférence de presse dans laquelle une phrase intrigue :

"J'espère que cette fois, les Etats-Unis prendront en compte la nécessité de vraiment lutter contre la prolifération d'armes chimiques."

Serait-ce à dire que le facétieux Sergueï accuse les USA d'avoir permis la prolifération d'armes chimiques en Syrie par le passé ? En fournissant, exemple pris au hasard bien entendu, les barbus de Khan Cheikhoun juste avant le bombardement syrien ?

Le risque d'escalade est en tout cas pris au sérieux et l'on note une forte recrudescence de cargos russes qui passent et repassent le Bosphore en faisant l'aller-retour Russie-Tartous. On imagine que ce n'est pas pour débarquer des cargaisons de chocolats...

En un temps d'incertitude sur les intentions de Washington - même la vraie presse d'information s'y perd, le d'habitude pessimiste Moon of Alabama y voyant la fin de l'aventure US, Russia Insider prédisant au contraire une attaque imminente -, il est en effet plus prudent d'accumuler les joujoux militaires pour faire face à toute éventualité.

Dans notre grand jeu Qui mettra la main sur le territoire califal ? - question qui sous-tend à vrai dire tout le conflit syrien -, les loyalistes ont marqué plusieurs dizaines de points depuis un mois, pour le plus grand malheur de l'axe israélo-saoudien. Le blitz royal vers la frontière syro-irakienne a évidemment fait sonner toutes les alarmes à Riyad et Tel Aviv, permettant l'accès à la Méditerranée pour l'Iran (et même, dans le futur, pour les routes de la Soie chinoises).

Il y a quelques heures, toute la poche à l'est de Khanasir a été libérée - les petits hommes en noir en passe d'être totalement encerclés se sont retirés -, mettant définitivement fin à la présence de Daech dans la province d'Alep et permettant la jonction stratégique entre Ithiya et Rusafa. Sur la carte, cela représente un gain énorme pour Damas :

Désormais, les bases sont jetées pour la réduction du saillant à l'est de Hama et surtout la grande offensive orientale vers Deir ez Zoor et, plus loin, vers la frontière irakienne, où les bataillons du blitz sont d'ailleurs en train d'avancer de leur côté.

C'est le moment que choisit le sultan pour lancer une attaque très sérieuse contre le canton kurde d'Afrin (une semaine d'intenses bombardements et maintenant une forte concentration de troupes) dans le but semi-avoué de faire la jonction avec l'Idlibistan, ce qui serait évidemment totalement inacceptable pour Damas et Moscou.

Où l'on constate une nouvelle fois l'invraisemblable noeud gordien de la région : les Russes sont plus ou moins alliés aux Kurdes et depuis un an aux Turcs, qui se détestent pourtant les uns les autres. L'empire américain n'est pas le seul à allier les contraires...

Des rumeurs infondées faisaient état du retrait du contingent russe de la petite base que Moscou avait établie dans la zone kurde ; en réalité, 160 soldats supplémentaires ont apparemment été envoyés en renfort pour bien montrer qu'il est hors de question de désenclaver l'Idlibistan.

Se dirige-t-on alors vers une confrontation russo-turque ? Improbable au vu du tectonique rapprochement entre Moscou et Ankara. Il se pourrait même que Poutine ait en réalité donné un feu vert tacite (et partiel) à Erdogan, histoire de calmer les ardeurs américano-saoudiennes des Kurdes de l'autre partie du Rojava, proxies que l'empire utilise pour descendre vers le sud et tenter de réduire le corridor chiite :

Al Bukamal, bientôt le dernier bastion urbain de Daech et bataille ultime de la longue guerre syrakienne ? C'est bien possible... A moins que tout n'ait déjà été réglé par de discrets envoyés dans les couloirs du pouvoir à Moscou, Washington, Damas et Téhéran, l'on pourrait assister à une détonante convergence de l'armée syrienne, des YPG kurdo-américaines, des UMP iranisées et de l'armée irakienne. Deux contre un si l'on considère, dans le meilleur des cas pour les Américains, que l'armée irakienne restera neutre : le rapport de force n'est de toute façon pas en faveur de l'empire. Le tout face à une résistance désespérée de l'EI dont ce sera le chant du cygne. Chaud devant...

De fait, des voix kurdes commencent à se faire entendre, menaçant d'interrompre l'opération pour la prise de Raqqa - sans parler d'une descente méridionale - si le sultan continue de bombarder leurs frères d'Afrin. Casse-tête pour Washington. Aux dernières nouvelles, Erdogan vient de s'entretenir au téléphone pendant trente longues minutes avec le Donald puis a appelé Poutine dans la foulée. Ce qui s'est dit vaut de l'or mais nous ne le saurons pas tout de suite...

Notons en passant, afin de montrer le degré incomparable des intrications auxquelles nous assistons en spectateur comblé, que les récents ronds de jambe kurdes aux Saoudiens wahhabites que nous avions relevé la dernière fois sont également la contrepartie de la "tolérance" de Riyad vis-à-vis des idées indépendantistes kurdes. Non pas que les grassouillets cheikhs fondamentalistes se soient soudain pris de passion pour le crypto-marxisme du Rojava mais dans un but tout ce qu'il y a de machiavélique : mettre un gros caillou dans la chaussure turque et punir Ankara pour son soutien au Qatar. Le Moyen-Orient ne changera jamais...

Revenons à notre guerre syrienne. Les possibles futures tergiversations kurdes expliquent peut-être pourquoi les Américains auraient (le conditionnel reste de mise) transféré une partie de leurs "rebelles" de la poche désormais inutile d'Al Tanaf vers le nord, dans le Rojava, avec le but évident de redescendre ensuite le long de la frontière. Pour résumer :

Si la rumeur est confirmée, et il convient d'être encore prudent, il serait amusant de voir cohabiter ne serait-ce qu'un temps les YPG kurdes et les "rebelles modérés", qui se détestent cordialement. Plus sérieusement, cela signifierait que l'empire n'a pas lâché l'affaire et a toujours pour but d'appliquer la politique israélo-saoudienne de réduction même partielle de l'arc chiite, bien que l'on parle ici seulement de quelques centaines de combattants.

Tout cela se décidera sur le terrain mais aussi dans les couloirs du pouvoir. A Washington, la discorde règne en maître, on l'a vu. Le Centcom tire dans les pattes de la Maison blanche qui torpille le Pentagone et le Département d'Etat. Quelle cabale prévaudra ? A Moscou, l'ours attend de pied ferme une éventuelle provocation chimique de l'un des clans américains (lequel ?) Ajoutez les facteurs turco-kurde et qataro-saoudien, mélangez et servez.

On le voit, le jeu sur le subtil échiquier multi-niveaux (local, régional, global) est d'une complexité extraordinaire...

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La ligne rouge de Trump

Publié le par Felli Bernard

La ligne rouge de Trump

Note du Saker Francophone

l'article qui suit a fait l'objet d'une analyse par le site dedefensa.org
en date du 26 juin

Par Seymour M. Hersh – Le 6 avril 2017 – Source Die Welt

Le président Donald Trump a ignoré les rapports importants des services de renseignement lorsqu’il a décidé d’attaquer la Syrie après avoir vu des photos d’enfants agonisants. Seymour M. Hersh a enquêté sur la prétendue attaque au gaz sarin.

Le 6 avril, le président des États-Unis, Donald Trump, a autorisé une frappe antimissile Tomahawk tôt le matin sur la base aérienne de Shayrat dans le centre de la Syrie en représailles pour ce qu’il a présenté comme une attaque mortelle d’agent toxiques menée par le gouvernement syrien, deux jours avant, dans la ville rebelle De Khan Sheikhoun. Trump a émis l’ordre de frapper en dépit des avertissements de la communauté du renseignement des États-Unis l’informant qu’elle n’avait trouvé aucune preuve que les Syriens avaient utilisé une arme chimique.

Les renseignements disponibles ont précisé que les Syriens avaient ciblé un site de réunion de jihadiste le 4 avril à l’aide d’une bombe guidée russe contenant des explosifs classiques. Des détails sur l’attaque, y compris des informations sur ses objectifs dits de grande valeur, avaient été fournis à l’avance, par les Russes, aux militaires américains et alliés à Doha, dont la mission est de coordonner toutes les forces aériennes américaines, alliées, syriennes et russes opérant dans la région.

Certains militaires américains et les responsables du renseignement étaient particulièrement affligés par la volonté du président d’ignorer la preuve. « Rien de tout cela n’a de sens », a déclaré un officier à ses collègues après avoir pris connaissance de la décision de bombarder. « Nous savons qu’il n’y a pas eu d’attaque chimique … les Russes sont furieux. Ils disent que nous avons les renseignements réels et que nous connaissions la vérité … J’imagine que cela n’a aucune importance que nous ayons élu Clinton ou Trump ».

Quelques heures après le bombardement du 4 avril, les médias du monde étaient saturés de photographies et de vidéos de Khan Sheikhoun. Des photographies de victimes mortes et agonisantes, souffrant prétendument de symptôme d’intoxication ont été téléchargées dans les médias sociaux par des militants locaux, y compris les Casques blancs, un groupe de « premiers secouristes » connu pour sa forte association avec l’opposition syrienne.

La provenance des photos n’était pas claire et aucun observateur international n’a encore inspecté le site, mais l’hypothèse popularisée immédiatement à l’échelle mondiale était qu’il s’agissait d’une utilisation délibérée de l’agent toxique sarin, autorisé par le président Bashar Assad de Syrie. Trump a fait sienne cette hypothèse en émettant une déclaration dans les heures qui suivirent l’attaque, décrivant les «actes odieux» d’Assad comme une conséquence de la «faiblesse et de l’irrésolution» de l’administration Obama en évoquant ce qu’il a dit être l’utilisation passée par la Syrie d’armes chimiques.

À la consternation de nombreux membres importants de son équipe de sécurité nationale, Trump na pas pu être influencé au cours des 48 prochaines heures de briefings intensifs et de prise de décision. Dans une série d’entrevues, j’ai appris le désaccord total entre le président et plusieurs de ses conseillers militaires et responsables du renseignement, ainsi que des officiers sur le terrain, dans la région, qui avaient une compréhension totalement différente de la nature de l’attaque de la Syrie contre Khan Sheikhoun. J’ai reçu une preuve de ce désaccord, sous la forme de transcriptions de communications en temps réel, immédiatement après l’attaque syrienne du 4 avril. Lors de l’important processus qui précède la frappe, connu sous le nom de déconfliction, les officiers américains et russes se fournissent régulièrement à l’avance les détails des itinéraires de vol prévus et des coordonnées des cibles, afin de s’assurer qu’il n’y a aucun risque de collision ou de rencontre accidentelle (les Russes parlent au nom de l’armée syrienne). Cette information est fournie quotidiennement aux avions de surveillance AWACS américains qui enregistrent les aéronefs en vol. Le succès et l’importance du processus de déconfliction peuvent être mesurés par le fait qu’il n’y a pas encore eu de collision, voire de frôlement, entre les bombardiers américains, alliés, russes et syriens.

Les officiers de la Force aérienne russe et syrienne ont donné des détails sur le vol soigneusement planifié vers Khan Shiekhoun le 4 avril directement en anglais aux moniteurs de déconfliction à bord de l’avion AWACS, qui était en patrouille près de la frontière turque, à 60 milles ou plus, au nord.

La cible syrienne à Khan Sheikhoun, partagée avec les Américains du centre de commande de Doha, a été décrite comme un bâtiment de deux étages dans la partie nord de la ville. Le renseignement russe, qui est partagé si nécessaire avec la Syrie et les États-Unis dans le cadre de leur lutte conjointe contre les groupes djihadistes, avait établi qu’une réunion de haut niveau de dirigeants djihadistes devait avoir lieu dans le bâtiment, y compris des représentants d’Ahrar al-Sham et du groupe affilié à Al-Qaida, anciennement connu sous le nom de Jabhat al-Nusra. Les deux groupes avaient récemment uni leurs forces et contrôlaient la ville et les alentours. Le renseignement russe présentait le bâtiment en parpaings comme un centre de commandement et de contrôle qui abritait une épicerie et d’autres locaux commerciaux au rez-de-chaussée avec d’autres magasins essentiels à proximité, y compris un magasin de textile et un magasin d’électronique.

«Les rebelles contrôlent la population et la répartition des biens dont les gens ont besoin pour vivre – les aliments, l’eau, l’huile de cuisson, le gaz propane, les engrais pour cultiver leurs champs et les insecticides pour protéger les cultures», m’a expliqué un conseiller principal de la communauté du renseignement américain qui a occupé des postes élevés au Département de la Défense et à l’Agence centrale de renseignement. Le sous-sol était utilisé comme entrepôt pour les roquettes, les armes et les munitions, ainsi que pour des produits qui pourraient être distribués gratuitement à la communauté, parmi lesquels des médicaments et des décontaminants à base de chlore pour nettoyer les morts avant l’inhumation. Le lieu de rendez-vous – un siège régional – était sur l’étage au dessus. «C’était un lieu de rencontre établi», a déclaré le conseiller principal. « Une installation de longue date qui avait la sécurité, des armes, des communications et un centres de fichiers et de cartographie. » Les Russes avaient l’intention de confirmer leur information et ont déployé un drone pendant des jours au-dessus du site pour surveiller les communications et développer ce qui est connu dans la communauté du renseignement comme un POL – un centre de vie. Le but était de prendre note de ceux qui entrent et sortent du bâtiment et de suivre les armes en mouvement et les allées et venues, y compris les roquettes et les munitions.

Une des raisons du message russe à Washington concernant l’objectif visé était de s’assurer que tout agent ou informateur de la CIA qui aurait réussi à se faire admettre dans la direction du djihad était prévenu de ne pas assister à la réunion. On m’a dit que les Russes ont transmis l’avertissement directement à la CIA. « Ils jouaient bien le jeu« , a déclaré le conseiller principal. Les indications russes ont noté que le rassemblement djihadiste venait à un moment de pressions intenses sur les insurgés. Probablement Jabhat al-Nusra et Ahrar al-Sham recherchaient-ils désespérément un chemin dans le nouveau climat politique. Au cours des derniers jours de mars, Trump et deux de ses principaux aides de sécurité nationale – le secrétaire d’État Rex Tillerson et l’ambassadrice aux Nations Unies Nikki Haley – ont fait des déclarations reconnaissant que, comme l’a déclaré le New York Times, la Maison Blanche « a abandonné l’objectif de presser Assad de quitter le pouvoir, marquant une évolution importante de la politique au Moyen-Orient qui avait guidé l’administration Obama pendant plus de cinq ans « . Le secrétaire de presse de la Maison Blanche, Sean Spicer, a déclaré à la presse le 31 mars :  » il y a une réalité politique que nous devons accepter « , ce qui implique que Assad était là pour rester.

Les responsables du renseignement russe et syrien, qui coordonnent étroitement les opérations avec les postes de commandement américains, ont précisé que la frappe planifiée sur Khan Sheikhoun était spéciale en raison de la grande valeur de la cible. « C’était un coup fumant. La mission était hors de l’ordinaire – nettoie la racaille« , m’a dit le conseiller principal. Tout officier des opérations dans la région – dans l’armée, le Corps des marines, la Force aérienne, la CIA et la NSA – devait savoir qu’il y avait quelque chose qui se passait. Les Russes ont donné à la Force aérienne syrienne une bombe guidée et c’était rare. Ils sont avares de leurs bombes guidées et les partagent rarement avec la Force aérienne syrienne. Les Syriens ont assigné leur meilleur pilote à la mission, avec le meilleur assistant. « L’information sur la cible, fournie à l’avance par les Russes a reçu le meilleur score possible de la part de la communauté américaine du renseignement. »

L’ordonnance d’exécution régissant les opérations militaires américaines sur le théâtre d’opérations, qui a été émise par le président du Joint Chief of Staff, fournit des instructions qui délimitent les relations entre les forces américaines et russes opérant en Syrie. « C’est comme un ordre d’opération : Voici ce que vous êtes autorisé à faire « , a déclaré le conseiller. « Nous ne partageons pas le contrôle opérationnel avec les Russes. Nous ne faisons pas d’opérations combinées avec eux, ou des activités directement à l’appui de l’une de leurs opérations. Mais la coordination est permise. Nous nous informons mutuellement de ce qui se passe et dans ce paquet se trouve l’échange mutuel de renseignements. Si nous obtenons un conseil qui pourrait aider les Russes à faire leur mission, c’est la coordination ; et les Russes font de même pour nous. Lorsque nous recevons un conseil génial sur une installation de commande et de contrôle « , a ajouté le conseiller, en se référant à la cible dans Khan Sheikhoun, « nous faisons ce que nous pouvons pour les aider à agir. Ce n’était pas une frappe d’armes chimiques », a déclaré le conseiller. « C’est un conte de fées. Dans l’affirmative, tout le monde impliqué dans le transfert, le chargement et l’armement de l’arme – il faut que cela apparaisse comme une bombe conventionnelle de 500 livres – porterait des vêtements de protection Hazmat en cas de fuite. Il y aurait très peu de chances de survie sans un tel équipement. Le sarin militaire comprend des additifs conçus pour augmenter la toxicité et la létalité. Chaque lot qui sort est maximisé pour la mort. C’est l’objectif de sa fabrication. Il est inodore et invisible et la mort peut venir en une minute. Pas de nuage. Pourquoi produire une arme que les gens peuvent fuir ? »

L’objectif a été atteint à 6 h 55 le 4 avril, juste avant minuit à Washington. Une évaluation des dommages de la bombe (BDA) par l’armée américaine a déterminé plus tard que la chaleur et la force de la bombe syrienne de 500 livres ont déclenché une série d’explosions secondaires qui auraient pu générer un énorme nuage toxique qui a commencé à s’étendre sur la ville, formé par la destruction des engrais, des désinfectants et d’autres biens stockés dans le sous-sol, son effet a été amplifié par l’air dense du matin, qui a piégé les fumées près du sol. Selon les estimations d’un conseiller principal du renseignement, la frappe elle-même a tué jusqu’à quatre dirigeants djihadistes et un nombre inconnu de conducteurs et d’agents de sécurité. Il n’y a pas de compte rendu confirmé du nombre de civils tués par les gaz toxiques qui ont été relâchés par les explosions secondaires, bien que les militants de l’opposition aient signalé qu’il y avait plus de 80 morts, et des médias tels que CNN ont monté le chiffre jusqu’à 92. L’équipe de Médecins Sans Frontières, traitant les victimes de Khan Sheikhoun dans une clinique à 60 milles au nord, a déclaré que « huit patients présentaient des symptômes – incluant des pupilles resserrées, des spasmes musculaires et une défécation involontaire – qui sont compatibles avec l’exposition à un agent neurotoxique comme le gaz sarin ou des composés similaires « . MSF a également visité d’autres hôpitaux qui avaient reçu des victimes et a constaté que les patients « sentaient l’eau de Javel, suggérant qu’ils avaient été exposés au chlore ». En d’autres termes, les éléments de preuve suggéraient qu’il y avait plus d’un agent chimique pour les symptômes observés, ce qui n’aurait pas été le cas si la Force aérienne syrienne – comme insistent à le dire les militants de l’opposition – avait utilisé du gaz sarin, qui n’a pas, par ailleurs, la puissance de détonation suffisante pour déclencher des explosions secondaires. La gamme des symptômes est toutefois conforme à la diffusion d’un mélange de produits chimiques, y compris le chlore et les organophosphates utilisés dans de nombreux engrais, ce qui peut provoquer des effets neurotoxiques similaires à ceux du sarin.

L’Internet s’est mis en action en quelques heures, et des photographies horribles des victimes ont inondé les réseaux de télévision et YouTube. Les renseignements américains étaient chargés d’établir ce qui s’était passé. Parmi les informations reçues, il y a eu une interception des communications syriennes recueillies avant l’attaque par une nation alliée. L’interception, qui a eu un effet particulièrement fort sur certains assistants de Trump, n’a pas mentionné les gaz nerveux ou le sarin, mais il a cité un général syrien qui a parlé d’une arme «spéciale» et qu’il fallait qu’un pilote hautement qualifié conduise l’avion d’attaque. La référence, comme l’ont compris les membres de la communauté du renseignement américain, mais pas les nombreux assistants inexpérimentés, ni les membres proches de Trump, était une bombe russe fournie avec son système de guidage intégré. « Si vous avez déjà décidé à l’avance que c’était une attaque au gaz, vous aurez inévitablement compris les propos d’une arme spéciale comme impliquant une bombe sarin« , a déclaré le conseiller. « Les Syriens ont-ils planifié l’attaque contre Khan Sheikhoun? Absolument. Avons-nous des interceptions pour le prouver? Absolument. Ont-ils envisagé d’utiliser le sarin ? Non. Mais le président n’a pas dit : ‘Nous avons un problème voyons cela.’ Il voulait foutre la merde en Syrie « .

À l’ONU, le lendemain, l’ambassadrice Haley a créé la sensation médiatique quand elle a montré des photos des morts et a accusé la Russie d’être complice. « Combien d’autres enfants doivent-ils mourir avant que la Russie ne s’en soucie ? » demanda-t-elle. NBC News, dans un rapport typique sur ce jour- là a cité des fonctionnaires américains confirmant que le gaz toxique avait été utilisé et Haley a relié l’attaque directement au président syrien Assad. « Nous savons que l’attaque d’hier a été un nouveau coup bas du régime barbare d’Assad« , a-t-elle déclaré. Il y avait de l’ironie dans la ruée de l’Amérique pour blâmer la Syrie et critiquer la Russie pour son soutien au déni de l’utilisation de gaz par la Syrie à Khan Sheikhoun, comme l’on fait l’ambassadrice Haley et d’autres à Washington. « Ce que la plupart des Américains ne comprend pas » a déclaré le conseiller « , c’est que s’il y avait eu une attaque de gaz toxique autorisée par Bashar, les Russes seraient 10 fois plus contrariés que n’importe qui en Occident. La stratégie de la Russie contre ISIS, qui consiste à obtenir la coopération américaine, aurait été détruite et Bashar serait responsable de l’irritation de la Russie, avec des conséquences inconnues pour lui. Bashar ferait-il cela quand il est sur le point de gagner la guerre ? Vous plaisantez j’espère ? »

Trump, un observateur assidu des nouvelles à la télévision, a déclaré, alors que le roi Abdullah de Jordanie était assis à côté de lui dans le bureau ovale, que ce qui s’était passé était «horrible, horrible» et un «terrible affront à l’humanité». A une question qui lui demandait si son administration allait changer de politique envers le gouvernement Assad, il a répondu : « Vous verrez« . Il a donné un soupçon de la réponse à venir lors de la conférence de presse suivante avec le roi Abdullah: « Lorsque vous tuez des enfants innocents, des bébés innocents – des bébés, des petits bébés – avec un gaz chimique qui est si létal … cela franchit beaucoup, beaucoup de lignes, au-delà d’une ligne rouge. … Cette attaque contre les enfants hier a eu un grand impact sur moi. Grand impact … C’est très, très possible … que mon attitude envers la Syrie et Assad ait beaucoup changé.  »

Quelques heures après avoir visionné les photos, le conseiller a déclaré que Trump avait chargé l’appareil national de défense de planifier des représailles contre la Syrie. « Il a fait cela avant de parler à qui que ce soit de ce sujet. Les planificateurs ont ensuite demandé à la CIA et à la DIA s’il y avait des preuves que la Syrie avait stocké du gaz sarin dans un aéroport voisin ou quelque part dans la région. Leur armée devait l’avoir quelque part dans la région afin de l’utiliser. La réponse a été : ‘Nous n’avons aucune preuve que la Syrie avait du gaz sarin ou l’a utilisé' » a déclaré le conseiller. « La CIA leur a également dit qu’il n’y avait pas de restes de gaz à Sheyrat [l’aérodrome à partir duquel les bombardiers SU-24 syriens avaient décollé le 4 avril] et Assad n’avait aucun motif de se suicider politiquement. » Tous les gens impliqués, sauf peut-être le président, ont également compris qu’une équipe hautement qualifiée des Nations Unies avait passé plus d’un an, à la suite d’une prétendue attaque de gaz sarin en 2013 par la Syrie, supprimant tout ce que l’on appelait des armes chimiques dans une douzaine de dépôts syriens.

À ce stade, a déclaré le conseiller, les planificateurs de sécurité nationale du président ont été un peu secoués: «Personne ne connaissait la provenance des photographies. Nous ne savions pas qui étaient les enfants ou comment ils ont été atteints. Le sarin est en réalité très facile à détecter car il pénètre dans la peinture, et tout ce qu’il suffisait de faire était d’obtenir un échantillon de peinture. Nous savions qu’il y avait un nuage et nous savions qu’il faisait du mal aux gens. Mais vous ne pouvez pas sauter de là à la certitude qu’Assad avait caché du gaz sarin à l’ONU parce qu’il voulait l’utiliser à Khan Sheikhoun. » Les renseignements ont précisé qu’un bombardier SU-24 de la Force aérienne syrienne avait utilisé une arme conventionnelle pour frapper sa cible : il n’y avait pas d’ogive chimique. Et pourtant, il était impossible pour les experts de persuader le président une fois qu’il s’était fait son opinion. « Le président a vu les photographies de petites filles empoisonnées et a déclaré que c’était une atrocité de Assad« , a déclaré le conseiller principal. « C’est typique de la nature humaine. Vous vous précipitez sur la conclusion souhaitée. Les analystes du renseignement ne discutent pas avec un président. Ils ne lui diront pas ‘si vous interprétez les données de cette façon, je démissionne.' »

Les conseillers en sécurité nationale ont compris leur dilemme : Trump voulait répondre à l’affront à l’humanité commise par la Syrie et il ne voulait pas être dissuadé. Ils avaient à faire à un homme qu’ils considéraient n’être ni méchant ni stupide, mais ses limites en ce qui concerne les décisions de sécurité nationale étaient sévères. « Tous les gens proches de lui connaissent sa propension à agir de façon précipitée quand il ne connaît pas les faits« , a déclaré le conseiller. « Il ne lit rien et n’a pas de connaissances historiques réelles. Il veut des exposés verbaux et des photographies. Il prend des risques. Il peut accepter les conséquences d’une mauvaise décision dans le monde des affaires, il va juste perdre de l’argent. Mais dans notre monde, des vies seront perdues et il y aura des dommages à long terme à notre sécurité nationale s’il s’est trompé. On lui a dit que nous n’avions pas de preuve de l’implication syrienne et pourtant Trump a dit : ‘Faites-le' ».

Le 6 avril, Trump a convoqué une réunion des responsables de la sécurité nationale dans sa station de Mar-a-Lago en Floride. La réunion n’avait pas pour but de décider quoi faire, mais la meilleure façon de le faire – ou, comme certains le voulaient, comment faire le minimum en satisfaisant Trump. « Le patron savait avant la réunion qu’ils n’avaient pas les preuves, mais ce n’était pas le problème« , a déclaré le conseiller. « La réunion portait sur ‘Voici ce que je vais faire’ et ensuite il voulait des options. »

Les renseignements disponibles n’était pas probants. L’homme le plus expérimenté à la table était le secrétaire de la Défense James Mattis, un général du corps des Marines à la retraite qui avait le respect du président et compris, peut-être, à quelle vitesse cela pouvait disparaître, Mike Pompeo, le directeur de la CIA, dont l’agence avait constamment signalé qu’il n’avait aucune preuve d’une bombe chimique syrienne, n’était pas présent. Le secrétaire d’État Tillerson était admiré, en interne, pour sa volonté à travailler de longues heures et sa lecture avide de câbles diplomatiques et de rapports, mais il en savait peu sur la guerre et la conduite d’un bombardement. Les présents étaient ligotés, a déclaré le conseiller. « Le président a été bouleversé par la catastrophe et il voulait des options. » Il en a eu quatre, dans l’ordre de leur importance. L’option 1 était de ne rien faire. Tous les participants, a déclaré le conseiller, ont compris que c’était hors de question. L’option deux était une tape sur la main : bombarder un aérodrome en Syrie, mais seulement après avoir alerté les Russes et, à travers eux, les Syriens, pour éviter de trop nombreuses victimes. Certains des planificateurs ont appelé cela « l’option du gorille »  : l’Amérique brillerait en tambourinant sa poitrine pour provoquer la peur et manifester sa détermination, mais sans causer de dégâts significatifs. La troisième option était d’adopter le programme de frappe qui avait été présenté à Obama en 2013 et qu’il a finalement choisi de ne pas poursuivre. Le plan prévoyait le bombardement massif des principaux aérodromes syriens et des centres de commandement et de contrôle utilisant des avions B1 et B52 lancés à partir de leurs bases aux États-Unis. L’option quatre était une «décapitation» : supprimer Assad en bombardant son palais à Damas, ainsi que son réseau de commande et de contrôle et tous les bunkers souterrains où il pourrait éventuellement se réfugier en cas de crise.

« Trump a exclu d’emblée l’option un« , a déclaré le conseiller principal, et l’assassinat d’Assad n’a jamais été pris en considération. Mais il a déclaré en substance : » Vous êtes l’armée et je veux une action militaire « . Le président était également initialement opposé à l’idée de donner aux Russes un avertissement préalable à la frappe, mais à contrecœur l’a accepté. « Nous lui avons donné l’option Bisounours – pas trop chaud, pas trop froid, mais juste ce qu’il faut. » La discussion avait ses moments bizarres. Tillerson s’est demandé à la réunion de Mar-a-Lago pourquoi le président ne pouvait pas simplement appeler les bombardiers B52 et pulvériser la base aérienne. On lui a dit que les B52 étaient très vulnérables aux missiles sol-air (SAM) présents dans la région et l’utilisation de ces avions nécessiterait un nettoyage préalable qui pourrait tuer certains défenseurs russes. « Qu’est-ce que ça veut-dire ? » demanda Tillerson. On lui a dit, eh bien, monsieur, cela signifie que nous devrions détruire les sites SAM améliorés le long de la trajectoire de vol des B52, et ceux-ci sont opérés par les Russes, et nous serions confrontés à une situation beaucoup plus difficile. « La leçon dans ce cas était : remerciez Dieu pour la présence de militaires à la réunion », a déclaré le conseiller. « Ils ont fait de leur mieux face à une décision qui avait déjà été prise« .

Cinquante neuf missiles Tomahawk ont été tirés de deux destroyers de la marine américaine en service en Méditerranée, le Ross et le Porter, vers la base aérienne de Shayrat près de la ville de Homs contrôlée par le gouvernement. La frappe a été aussi réussie qu’on pouvait l’espérer en termes de dommages minimaux. Les missiles ont une charge utile légère – environ 220 livres de HBX, la version moderne du TNT militaire. Les réservoirs de stockage d’essence de l’aérodrome, une cible principale, ont été pulvérisés, a déclaré le conseiller principal, déclenchant un énorme incendie et des nuages de fumée qui entravaient le système de guidage des missiles suivants. Jusqu’à 24 missiles ont manqué leurs cibles et seuls quelques Tomahawks ont effectivement pénétré dans des hangars, détruisant neuf avions syriens, beaucoup moins que ce qui a été déclaré par l’administration Trump. On m’a dit qu’aucun des neuf appareils n’était opérationnel : les avions endommagés étaient utilisés pour la récupération de pièces détachées, ce que l’on appelle la cannibalisation. « Ils étaient des agneaux sacrificiels« , a déclaré le conseiller principal. La plupart du personnel important et des avions de combat opérationnels avaient été transporté vers des bases proches quelques heures avant le début du raid. Les deux pistes et les places de stationnement des aéronefs, également ciblés, ont été réparés et remis en service dans un délai de huit heures environ. Dans l’ensemble, ce n’était guère plus qu’un coûteux feu d’artifice.

«C’était un spectacle totalement Trump du début à la fin», a déclaré le conseiller principal. « Quelques conseillers supérieurs en sécurité nationale du président considéraient la mission comme une mauvaise décision minimale présidentielle, une mission qu’ils avaient l’obligation de mener à bien. Mais je ne pense pas que les membres de notre sécurité nationale se laisseront de nouveau embarquer dans une mauvaise décision. Si Trump était parti pour l’option trois, il aurait pu y avoir des démissions immédiates.  »

Après la réunion, alors que les Tomahawks étaient en route, Trump a parlé à la nation depuis Mar-a-Lago et a accusé Assad d’utiliser des gaz toxiques pour étouffer « des hommes, des femmes et des enfants impuissants. C’était une mort lente et brutale pour tant de personnes … Aucun enfant de Dieu ne devrait jamais subir une telle horreur. » Les quelques jours suivants ont été les plus appréciés de sa présidence. L’Amérique s’est ralliée à son commandant en chef, comme c’est le cas en temps de guerre. Trump, qui avait fait campagne comme quelqu’un qui préconisait la paix avec Assad, bombardait la Syrie 11 semaines après son entrée en fonction et était salué par les républicains, les démocrates et les médias. Un célèbre animateur de télévision, Brian Williams de MSNBC, a utilisé le mot «beau» pour décrire les images des Tomahawks lancés depuis la mer. Parlant sur CNN, Fareed Zakaria a déclaré : «Je pense que Donald Trump est devenu président des États-Unis.» Une revue des 100 premiers journaux américains a montré que 39 d’entre eux ont publié des éditoriaux appuyant les conséquences du bombardement, y compris le New York Times, le Washington Post et le Wall Street Journal.

Cinq jours plus tard, l’administration Trump a réuni les médias nationaux pour une séance d’information sur l’opération syrienne menée par un haut responsable de la Maison Blanche qui ne devait pas être identifié. L’essentiel de la séance d’information était que la dénégation enflammée et persistante de la Russie concernant l’utilisation de gaz sarin dans le bombardement du Khan Sheikhoun était un mensonge parce que le président Trump avait déclaré que du sarin avait été utilisé. Cette affirmation, qui n’a été ni contestée, ni discutée, par aucun des journalistes présents, a fourni la base d’une série de critiques supplémentaires :

– La poursuite continuelle des mensonges de l’administration Trump au sujet de l’utilisation de sarin par la Syrie a conduit à une croyance répandue dans les médias américains et le public que la Russie avait choisi d’engager une campagne corrompue de désinformation et de couverture pour la Syrie.

– Les forces militaires russes ont été localisées à côté des militaires syriens à l’aérodrome de Shayrat (comme elles sont dans toute la Syrie), ce qui soulève l’hypothèse que la Russie ait été informée de la détermination de la Syrie à utiliser du gaz sarin à Khan Sheikhoun et qu’elle n’ait rien fait pour l’empêcher.

– L’utilisation par la Syrie du sarin et la défense de cette utilisation par la Russie a fortement suggéré que la Syrie avait caché des stocks de cet agent toxique à l’équipe des Nations Unies pour le désarmement qui a passé une grande partie de l’inspection de 2014 à supprimer toutes les agents de guerre chimique déclarés dans 12 dépôts d’armes syriens conformément à l’accord élaboré par l’administration Obama et la Russie après l’utilisation présumée, mais toujours non prouvée, de sarin l’année précédente contre un bastion rebelle dans une banlieue de Damas.

Durant ce briefing, on peut faire crédit à l’orateur d’avoir pris soin d’utiliser les mots «penser», «suggérer» et «croire» au moins dix fois pendant l’événement de 30 minutes. Mais il a également déclaré que son exposé était basé sur des données qui avaient été déclassifiées par «nos collègues de la communauté du renseignement». Ce que l’orateur n’a pas dit, et peut-être pas su, était que la plupart des informations classifiées disaient que la Syrie n’avait pas utilisé le sarin lors du bombardement du 4 avril.

La presse traditionnelle a répondu comme la Maison Blanche l’avait espéré : les narratifs sur la prétendu dissimulation par la Russie de l’utilisation du gaz sarin par la Syrie dominent les nouvelles et de nombreux médias ont ignoré la myriade de réserves formulées par l’orateur lors du briefing. Il y avait un sentiment de guerre froide renouvelée. Le New York Times, par exemple – le premier journal américain – a mis le titre suivant à la une : «La Maison Blanche accuse la Russie de couvrir l’attentat chimique en Syrie.» Le compte rendu du Times a noté le déni russe, mais ce qui a été décrit par l’orateur comme étant une «information déclassifiée» est devenu soudainement un «rapport de renseignement déclassifié». Pourtant, il n’y avait pas de rapport de renseignement officiel indiquant que la Syrie avait utilisé le sarin, simplement un «résumé basé sur des informations déclassifiées au sujet des attaques», comme le mentionnait l’orateur.

La crise est passée en arrière-plan à la fin d’avril, alors que la Russie, la Syrie et les États-Unis restaient concentrés sur l’anéantissement d’ISIS et les milices d’al-Qaïda. Cependant, certains de ceux qui ont œuvré pendant la crise sont restés face à des problèmes persistants. « Les salafistes et les djihadistes ont obtenu tout ce qu’ils voulaient de leur stratagème de battage publicitaire sur le gaz toxique syrien« , a déclaré le conseiller principal de la communauté des services secrets des États-Unis, se référant à la recrudescence des tensions entre la Syrie, la Russie et l’Amérique. « La question est  : que faire s’il y a une autre fausse attaque flagrante de sarin créditée à la Syrie détestée ? Trump a monté les enchères et s’est mis dans une impasse avec sa décision de bombarder. Et ne doutez pas que ces gars sont en train de planifier la prochaine attaque simulée. Trump n’aura pas d’autre choix que de bombarder à nouveau, et plus durement. Il est incapable de reconnaître qu’il a commis une erreur.  »

La Maison Blanche n’a pas répondu à des questions précises sur les bombardement de Khan Sheikhoun et de l’aéroport de Shayrat. Ces questions ont été envoyées par courrier électronique à la Maison Blanche le 15 juin et n’ont jamais reçu de réponses.

Seymour M. Hersh

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Conflagration ?

Publié le par Felli Bernard

Conflagration ?

27 Juin 2017 , Rédigé par Observatus geopoliticus Publié dans #Etats-Unis, #Russie, #Moyen-Orient

Ce blog n'a jamais fait dans le sensationnalisme et a toujours refusé de tomber dans la facilité, mais les nouvelles ne sont pas rassurantes. Certes, il se peut encore que tout cela ne soit qu'un petit jeu, bien dangereux et assez pitoyable d'ailleurs, de politique intérieure. Mais...

Ainsi le Donald a-t-il une fois de plus - une fois de trop ? - succombé à l'intense pression de l'Etat profond, du moins une partie, et lancé un menaçant avertissement à Damas. Cela a d'ailleurs pris à peu près tout le monde de court, y compris une partie de ses généraux. Une fois n'est pas coutume, la presse impériale elle-même semble relativement grave et précautionneuse. Le New York Times évoque entre les lignes une "très inhabituelle déclaration dont le motif est incertain". Quant au Los Angeles Times, il s'interroge sur un communiqué "sans preuve et sans explication". Les deux journaux mentionnent plusieurs officiels des Affaires étrangères, du Pentagone et des agences de renseignement pris par surprise, sans avoir été consultés.

Personne n'est évidemment dupe du prétexte de l'inénarrable "attaque chimique", c'est un false flag annoncé à l'avance et sans aucune vergogne. Quel gogo peut encore décemment croire qu'à chaque fois qu'Assad est vainqueur sur le terrain, il est subitement pris d'un coup de folie et ordonne une attaque chimique provoquant représailles et sanctions ? Même Goebbels trouverait que non, c'est décidément trop gros et ça ne passe plus...

Un gros malaise doit actuellement traverser l'institution militaire américaine. Avant-hier, le toujours excellent Seymour Hirsh publiait un article détaillé démontant totalement l'intox de Khan Cheikhoun il y a trois mois. Si le fidèle lecteur des Chroniques n'y apprendra rien de fondamental, le texte est très intéressant car il montre le désarroi de plusieurs officiers US :

"Rien de tout cela n'a de sens. Nous SAVONS que ce n'était pas une attaque chimique... Les Russes sont furieux..."

Il montre aussi que l'état-major russe avait tout donné aux Américains : le plan de vol, la cible (un bâtiment de deux étages où allait avoir lieu une réunion entre pontes d'Ahrar al-Cham et d'Al Nosra). Moscou avait même directement prévenu la CIA au cas où celle-ci aurait des agents infiltrés susceptibles d'assister à la rencontre.

Après la Ghouta et s'être fait rouler ainsi à Khan Cheikhoun, on voit mal la Russie accepter le rôle du benêt une nouvelle fois. De fait, l'avertissement du Kremlin a été sec : "Les menaces américaines sont inadmissibles". Les avions de reconnaissance de l'USAF qui ont survolé aujourd'hui la côte syrienne cherchaient peut-être d'ailleurs à savoir si les S400 sont déjà en état d'alerte.

Que feront les Russes si un autre false flag a lieu et si Cretinho met ses absurdes menaces à exécution ? Se dirigera-t-on vers un conflit ouvert entre les deux premières armées de la planète ? Les grandes guerres commencent souvent petitement... Les historiens du futur, s'il y en a encore, se pencheront sur les causes de la conflagration. C'est le Los Angeles Times, cité plus haut, qui nous donne la clé. Là encore, le lecteur ne sera pas surpris :

Une source non-gouvernementale proche de la Maison blanche a déclaré que l'administration avait reçu des  informations selon lesquelles les Syriens mélangeaient des agents chimiques pour une possible attaque au gaz sarin dans l'est ou le sud du pays, où l'armée gouvernementale et les milices alliés ont récemment connu des reculs.

Notons l'invraisemblable désinformation de la dernière ligne, typique du bourrage de crâne préparant le chemin à une guerre. Les loyalistes avancent partout, il est absolument infantile de prétendre le contraire :

                             Février                                             Juin                        Très bientôt (A, B, C)

Le sud et l'est, l'arc chiite donc... Dans le dernier billet sur la Syrie, nous prévenions :

Dans le contexte actuel, tout le jeu pour l'ours consiste à montrer les dents sans utiliser ses griffes, en se laissant simplement porter par le vent de l'Histoire. Nul doute que d'autres provocations auront lieu, auxquelles il faudra ne pas répondre tout en grognant assez fort pour qu'elles ne se répètent pas trop souvent.

A l'instant, Israël a d'ailleurs bombardé des positions syriennes dans l'extrême-sud alors que l'armée est aux prises avec Al Qaeda. Réaction infantile, sur un théâtre secondaire faut-il préciser, de Bibi ben Laden, impuissant devant la reconstitution de l'arc chiite.

Nous y voilà... Devant l'inexorable avance loyaliste le long de la frontière syro-irakienne, Saoudie et Israël entrent en mode panique. Est-ce un hasard si l'article du New York Times déjà cité parle de "renseignements transmis par des alliés - dont Israël" ? Consciemment ou non, Cretinho et son entourage gobent l'intox, sans doute confortés par une partie de l'Etat profond mais peut-être pas dans sa totalité. Car cette fois, le petit jeu de duperie des deux dernières fidèles canailles du système impérial peut mener à une très dangereuse et très réelle escalade.

 

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Quatre heures de « Conversation avec M. Poutine », l’excellent film d’Oliver Stone ....

Publié le par Felli Bernard


Ce film fait mentir la presse mainstream qui prétend que Vladimir Poutine est un tyran « froid et glacial » comme il est de bon ton de l’affirmer et surtout de le faire admettre à l’opinion publique occidentale pour justifier les guerres nécessaires au complexe militaro-industriel américain pour prospérer.

Les quatre heures du film sont un condensé des 20 heures de tournage avec des entrevues qui se sont déroulées de juin 2015 à février 2017. La première partie, particulièrement intéressante, est passée lundi soir. Les deux autres parties sont programmées sur France 3 mercredi et jeudi prochains à 20 heures 50.

Vladimir Poutine raconte l’Histoire de la Russie depuis 1917, puis son accession au pouvoir et les coups bas américains que les images ajoutées sur l’interview par le réalisateur illustrent bien, notamment l’encerclement de plus en plus serré de la Russie par l’Otan, ainsi que l’installation des missiles en Union européenne qui pointent sur la Russie. Il évoque la réalité de l’agression de Géorgie contre les troupes russes, l’aide des USA aux terroristes tchétchènes durant les deux guerres de Tchétchénie. Les mensonges permanents de l’Ouest qui se sert des islamistes tout en prétendant les combattre. Il explique en détail comment Snowden (Wikkileaks) a bénéficié du titre de réfugié en Russie au grand dam des Américains. Répondant à une supposition d’Oliver Stone selon laquelle la CIA aurait laissé échapper Snowden pour en embarrasser la Russie, il s’exclame en riant tout en conduisant sa voiture que la supposition du réalisateur serait trop subtile pour la CIA…  Il expose le double-jeu continuel des USA pour déstabiliser la Russie, la guerre en Ukraine tout en précisant que la Russie avait réglé elle-même au FMI les dettes contractées par les ex-républiques soviétiques jusqu’au dernier centime, y compris celles de l’Ukraine qui étaient très élevées. Il précise que les USA ont un endettement équivalent à 100% de leur PIB tandis que la Russie n’a qu’un endettement dérisoire de 12% de son PIB et donne des détails économiques et démographiques concernant la Russie, notamment qu’en Europe la France est le pays qui compte le plus de musulmans avant la Russie. Alors que la Russie compte 146 millions d’habitants. Mais il précise qu’à la différence de la France, les musulmans de Russie sont des Russes d’origine, de civilisation et de culture russes et qu’ils n’ont pas d’autre patrie. Il précise que la reprise de la démographie due à la politique gouvernementale profite à la partie blanche de la Russie.

Bien sûr les questions concernant les homosexuels et le féminisme n’ont pas manqué. les réponses de Vladimir Poutine prouvent que ce pays a conservé ses repères. Bien évidemment des réponses qui ne peuvent pas plaire à la nouvelle « morale » occidentale.

Il parle de la Crimée. Il répond aussi à quelques questions sur sa vie privée sans s’étendre. On le voit aussi dans un match de Hockey, avec des chevaux ou encore en entrainement de judo. Le judo qui, selon lui, est le secret de son équilibre. Poutine ironise également sur le peu de profit qu’il aurait eu a tenter de s’immiscer dans les élections américaines puisque de toute façon, quel que soit le président élu et quelles que soient ses promesses de campagne, c’est l’état profond qui dirige la politique extérieure du pays qui ne varie jamais.

Le président Poutine évoque souvent l’Union européenne et même la France et considère qu’au sein de l’OTAN les pays membres sont traités en vassaux. Concernant l’histoire de la Russie, il a toujours été farouchement opposé à l’URSS, symbole du déclin russe à tous les niveaux. Il n’a que peu d’estime pour Gorbatchev (le liquidateur d’une partie des républiques historiquement russes) «Il n’a jamais eu d’idées », dit-il de celui-ci. A propos de la perestroïka de Gorbatchev, il réplique avec une pointe de mépris que Gorbatchev puisait « dans l’idéologie des socialistes français de l’époque ».

Il précise que le bouclier américain ne protègerait pas le pays en cas de réplique de la Russie, mais estime que cette fausse protection pourrait être un danger pour le monde, car cela donne un sentiment de puissance dangereux aux USA. Il estime qu’en cas de conflit nucléaire les pays disparaîtraient. Il précise que les USA à eux seuls ont un budget 10 fois supérieur à celui de tous les autres pays réunis.

Tout au long de cette première partie Vladimir Poutine manie l’humour. L’une des dernières anecdotes de cette première partie concerne la un film que le réalisateur et le président ont visionné en même temps. Oliver Stone lui remet la vidéo à la fin et Poutine part dans son bureau. Mais aussitôt il revient en montrant l’enveloppe vide: « Voilà un cadeau typique des Américains », lance-t-il.

A ne pas manquer les deux prochaines parties mercredi et jeudi prochains!

 

 

Oliver Stone est un réalisateur de cinéma, ancien combattant du Vietnam qui depuis milite contre l’impérialisme américain. le film a été amplement critiqué aux USA car Poutine apparaît tel qu’il est ce qui déplait forcément. Actuellement en France, le cinéaste a répondu à de nombreuses interviews dont celle de France3 qui comporte en elle-même un court documentaire est particulièrement intéressante:

 

 

 

 

INTERVIEW D’OLIVER STONE PAR LE FIGARO

De juillet 2015 à février 2017, le réalisateur de Platoon a rencontré à douze reprises le dirigeant de la Russie. De ses entretiens, il a tiré un portrait de 4 heures de Vladimir Poutine qui apporte un nouvel éclairage sur sa personnalité dont les deux premières parties sont diffusées ce lundi à 20H55 sur France 3.

Jamais Vladimir Poutine n’avait accepté d’être interviewé aussi longtemps par un occidental. Comment l’avez-vous convaincu?

Je travaillais sur le film Snowden qui m’a conduit à plusieurs reprises à Moscou. Lors d’un séjour là-bas, je l’ai rencontré. Quand je lui ai parlé de mon projet, il a accepté assez naturellement. Peut-être parce qu’intellectuellement nos conversations l’intéressaient, qu’il me respectait aussi…

A-t-il mis des conditions à ces entretiens?

Non, le seul contrôle était le mien. Ensuite c’était difficile de savoir ce qu’il pensait. Il a un regard difficile à capter. Mais jamais il ne s’est énervé. Il répondait à la demande. La difficulté était surtout la gestion du temps. Il arrivait toujours en retard… Et puis les caméras ne devaient pas montrer sa calvitie…

Est-ce lui qui choisissait les lieux de rendez-vous?

Oui, on s’agrippait à son emploi du temps. Alors nous l’avons vu dans son bureau, dans sa datcha, à la patinoire… Il est tout de même très occupé. Mais finalement plus facile d’accès que l’occupant de la Maison Blanche! Il conduit sa voiture lui-même, et très vite. Il est libre de décider lui-même du moment où il vous rencontre…

Saviez-vous que vous alliez y retourner si souvent?

En fait, je pensais en avoir terminé à mon troisième voyage. Et puis après l’élection de Donald Trump qui a surpris tout le monde y compris Vladimir Poutine je pense, j’y suis retourné une 4e fois. C’était intéressant d’avoir son avis.

Vous choisissez vous-même la voix qui double Poutine (Laurent Stocker, en France). Pourquoi teniez-vous à ce détail?

Souvent, pour montrer qu’un homme est dur et coriace, on le double avec une voix forte. Mais Poutine parle de façon très claire, posée, raisonnable. Jamais, il n’élève la voix et je veux que dans le doublage, ce ton soit restitué.

Certains vous reprochent d’avoir été trop consensuel avec lui…

J’ai été respectueux, comme on l’est avec tout chef d’État. Mais ceux qui connaissent mes films savent que je ne suis pas un obséquieux. Je suis un démocrate et le pouvoir ne m’intimide pas.

Quelle idée en avez-vous aujourd’hui?

Je pense qu’on a réussi à apporter un éclairage nouveau sur l’individu. Ce n’est pas un Staline contemporain et son gouvernement n’est pas fondé sur la terreur. C’est quelqu’un qui connaît très bien les intérêts russes et veut les défendre. Mais il est prêt à négocier aussi.

Pensez-vous qu’il se représentera aux élections?

Regardez le quatrième épisode quand je lui pose la question. Et ne vous arrêtez pas aux mots. Personnellement, j’ai eu l’impression qu’il se représenterait. Mais ce ne sera pas facile pour lui. Maintenant, si vous commencez à vous mêler de leurs affaires à ce moment-là, méfiez-vous, les Russes n’aiment pas qu’on les pousse dans les orties. Ils n’aiment pas qu’on veuille leur imposer des valeurs, qu’elles soient américaines ou françaises.

Que pensez-vous de notre nouveau président?

Emmanuel Macron semble indépendant, mais je n’en sais rien. Je me réjouis déjà qu’il ait accueilli Vladimir Poutine. J’espère que la France va retrouver sa propre souveraineté

Quelles conclusions tirez-vous de ces entretiens?

Comme l’Histoire l’a prouvée souvent, avec les Russes on arrive à ses fins en leur faisant confiance. Churchill le disait déjà.

Le documentaire a été diffusé aux États-Unis. Quelles ont été les réactions?

la plupart des critiques viennent de ceux qui n’ont pas vu le film. Ça facilite le travail… Mais il a aussi été vendu à la Russie qui est en train de le diffuser et à pratiquement tous les pays du monde. Sauf l’Argentine… pour le moment.

Quel en était le budget?

4,8 millions de dollars.

Et pourriez-vous en faire un film?

Ce n’est pas la peine, puisque j’ai déjà la réalité! Et puis j’ai 70 ans, je ne pense pas au prochain sujet. Il n’y a rien sur quoi je me suis engagé. Je suis surtout très préoccupé par les États-Unis. De leurs intentions contre l’Iran. Ce qui devrait tous nous préoccuper . Et Donald Trump n’est pas en position de décider. Comme ne l’étaient pas ses prédécesseurs.

emiliedefresne@medias-presse.info

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Paranoïa sur la Route de la soie afghane

Publié le par Felli Bernard

Paranoïa sur la Route de la soie afghane


Tous ceux qui tenteront de « reconstruire » l’Afghanistan auront du pain sur la planche. Toutefois, le succès de la nouvelle Route de la soie chinoise dépendra beaucoup des progrès accomplis.


Par Pepe Escobar – Le 21 juin 2017 – Source Asia Times via entelekheia.fr

Route de la soie, One Belt One Road, Afghanistan, Taliban, Talibans, Daech, Chine, Russie, OCS,

La nouvelle Route de la soie, alias Initiative Belt and Road, arrivera-t-elle à traverser un jour l’Hindou Kouch ?

La témérité est à l’ordre du jour. Même s’il est stratégiquement situé en travers de l’ancienne Route de la soie, et qu’il jouxte virtuellement le Corridor économique Chine-Pakistan (CPEC) – une plate-forme-clé de l’initiative d’un coût de 50 milliards de dollars – l’Afghanistan est toujours enlisé dans la guerre.

 

Il est facile d’oublier qu’en 2011 – avant même que le président Xi annonce l’Initiative Belt and Road au Kazakhstan et en Indonésie en 2013 – la Secrétaire d’État de l’époque, Hillary Clinton, parlait de sa propre Route de la soie à Chennai. Rien d’étonnant si la vision du Département d’État à mordu la poussière de l’Hindou Kouch – elle prévoyait de l’axer autour de l’Afghanistan, un pays enfermé dans une guerre.

La situation de 2017 de l’Afghanistan est encore plus déprimante. Dire que l’administration qui a émergé des élections présidentielles factieuses de 2014, et qui passe pour un gouvernement, est dysfonctionnelle est un doux euphémisme.

Depuis 2002, Washington a dépensé la somme astronomique de 780 milliards de dollars dans son opération (en cours) Enduring Freedom (« opération Liberté Immuable »). Un argent qui ne lui a rien rapporté – à part plus de 100 000 victimes afghanes.

La très médiatique poussée d’Obama en faveur de la reconstruction-accompagnée-de-contre-insurrection de 2009 a débouché, comme prévu, sur un désastre. À part la restructuration de la guerre globale contre la terreur (GWOT) en opérations d’urgence à l’étranger (Overseas Contingency Operations, OCO), elle n’a rien accompli. Le slogan « nettoyez, tenez, construisez » n’a jamais été clairement appliqué ; les talibans sont revenus virtuellement partout.

Washington a dépensé quelque chose comme 110 milliards dans la « reconstruction » afghane. Ajusté à l’inflation, cela représente à peu-près l’équivalent du total du Plan Marshall. Pourtant, aucune Francfort flambant neuve n’a poussé autour du minaret de Ghazni ; plus de 70 milliards de dollars sont allés à l’armée et à la police afghanes, et le gâchis ajouté à la corruption ont fait le reste. Le PIB afghan de l’année dernière ne s’élevait toujours qu’à un misérable 17 milliards de dollars, soit 525 dollars per capita.

La nouvelle « politique » de l’administration Trump a consisté dans le largage d’une méga-bombe dans l’est, la MOAB, sans aucun effet, ajoutée à encore plus de demandes de troupes supplémentaires. Opération Liberté « Immuable », pour toujours effectivement.

Vous voulez exploiter une mine ? Allez voir les talibans

Sans surprise, sous le radar et sans que la plupart des cercles atlantistes ne remarquent même quoi que ce soit, des chercheurs du gouvernement chinois ont récemment rencontré des étrangers à Pékin pour une discussion intitulée « l’Afghanistan reconnecté ».

Sun Yuxi, le premier ambassadeur chinois à Kaboul après le départ des talibans chassés par les bombes à la fin 2001, a correctement résumé les enjeux comme suit : « Si la route et la connectivité à travers l’Afghanistan ne sont pas ouvertes, ce serait comme si une veine importante était bouchée sur la nouvelle Route de la soie, amenant des maladies à tout l’organisme. »

Comment reconnecter/reconstruire/rebâtir l’Afghanistan est la substance de nombreuses nuits sans sommeil dans des endroits comme le think tank chinois Centre for China & Globalization, basé à Pékin.

Tout un chacun sait, d’après les projections, que l’Afghanistan peut être assis sur au moins un trillion de dollars en ressources minières comme le cuivre, l’or, le minerai de fer, l’uranium et les pierres précieuses. Mais comment les extraire en toute sécurité ?

Le dilemme sécuritaire de Pékin sur la protection de ses investissements est spectaculairement illustré par la saga en cours de la mine de cuivre Mes Aynak. La corporation Chinese Metallurgical Group a acheté la mine – située à 40 kilomètres au sud-est de Kaboul – en 2008. C’était le plus gros projet d’investissement étranger en Afghanistan. Il a fallu huit ans de plus pour que les talibans promettent de ne pas l’attaquer.

Pendant ce temps, sur le front du rail – clé de l’initiative Belt and Road – en septembre 2001, le premier train de fret chinois est arrivé à Haratan, en Afghanistan, via le Kazakhstan et l’Ouzbékistan. Le volume de commerce étant encore négligeable, malgré tout, il n’y a pas de service régulier prévu dans l’immédiat.

L’Organisation de coopération de Shanghai (OCS), menée par la Russie et la Chine, intervient enfin. À son dernier sommet, alors qu’elle s’inquiétait de la « détérioration » de la sécurité, l’OCS a prévu de s’engager pleinement dans la recherche d’une solution « toute-asiatique » pour l’Afghanistan, avec l’Inde et le Pakistan, tous deux membres de fraîche date, à bord.

La connexion du « Syrak »

L’Afghanistan est un voisin proche de la région autonome du Xinjiang – et quelques-unes de ses zones les moins accessibles accueillent des membres du groupe séparatiste ouïgour dénommé « Mouvement islamique du Turkestan oriental », qui est lié à al-Qaïda (mais pas à Daech, qui ne le reconnaît pas).

Pour aggraver le problème, toute Route de la soie possible à travers l’Hindou Kouch doit tenir compte de la connexion directe avec le « califat » en carton-pâte du « Syrak ».

L’armée arabe syrienne avance inexorablement vers la frontière de l’Irak. En même temps, les Unités populaires de mobilisation irakiennes ont atteint la frontière syrienne à al-Waleed. Entre elles, on trouve des forces américaines – qui occupent al-Tanaf en Syrie. Damas et Bagdad se sont toutefois accordées pour fermer le passage d’al-Tanaf du côté irakien de la frontière. Ce qui signifie que les forces américaines ne peuvent plus aller nulle part, sinon retourner à leur point de départ, la Jordanie.

Il y a fort à parier que le Pentagone ne va pas le prendre avec le sourire. Le ministère de la défense à Moscou est convaincu que ces forces américaines vont utiliser leur système de lance-roquettes multiple mobile HIMARS pour prévenir la rencontre des unités irakiennes et de l’armée syrienne, dont la mission est de pourchasser les éléments restants de Daech sur le territoire syrien.

La rencontre des deux armées du « Syrak » est très importante parce qu’elle annonce le réalignement effectif d’un axe-clé de la nouvelle Route de la soie : Téhéran, Bagdad, Damas, Beyrouth.

Pour Pékin, l’expansion de l’Initiative Belt and Road à travers le Levant par une connexion terrestre entre la Chine et la Méditerranée, comme celle de l’ancienne Route de la soie, est un impératif catégorique. Et pourtant, il se heurte frontalement à un fait crucial publiquement admis par le lieutenant-général Michael Flynn lui-même : que l’administration Obama avait pris la décision délibérée de laisser Daech suppurer, avec l’objectif d’arriver à un « Sunnistan » à travers le « Syrak » comme moyen d’accélérer le changement de régime à Damas. Traduction : laissez Daech démolir la nouvelle Route de la soie dans le Levant.

Indubitablement, certains factions influentes de l’État profond des USA tiennent toujours à ce projet. Parallèlement, le président Trump a déclaré sa détermination à combattre Daech. La question fondamentale est de savoir si la « politique » préconisée par la Maison des Saoud – attaquer Damas et ses alliés en Iran – va l’emporter à Washington.

Quand les talibans ont attaqué des seigneurs de la guerre afghans sur les terres pachtounes au milieu des années 1990, la population les a soutenus parce qu’ils sécurisaient les routes et les villages. Ils étaient généralement considérés comme des anges tombés du ciel pour aider le prophète contre ses ennemis de La Mecque.

Au cours de mes voyages dans le « Talibanistan », dont quelques-uns ont fait l’objet d’articles dans Asia Times, j’ai trouvé les talibans glacialement pieux et moralistes, enveloppés dans une sorte d’obscurité pesante et virtuellement inaccessibles.

Mais les acteurs principaux de ce nouveau Grand jeu de l’Hindou Kouch sont loin d’être les talibans. Tout tourne autour de la diaspora djihadiste qui restera après la chute du califat du « Syrak ».

Daech est déjà en train de relocaliser les djihadistes qui se sont retirés d’Irak et de Syrie dans l’Hindou Kouch. En même temps, il recrute activement des masses de Pachtounes qu’il appâte avec de l’argent à foison et des armes – une force de travail qui comprend des dizaines de milliers de commandos-suicides potentiels.

À part des Afghans, la nouvelle fournée de recrues compte des Tchétchènes, des Ouzbèkes et des Ouïgours, tous capables de se fondre dans le paysage de cette région montagneuse inaccessible même aux MOAB du Pentagone.

Rien d’étonnant au fait que les Afghans laïques de Kaboul aient déjà peur que l’Afghanistan devienne la nouvelle place forte d’un califat recomposé. Contre l’État islamique Khorasan (Islamic State Khorasan, ISK), c’est le travail de l’OCS – principalement la Chine, la Russie, l’Inde, le Pakistan – d’arriver avec une brigade de sauvetage. Sinon, l’intégration eurasienne sera en danger mortel à travers toute l’intersection de l’Asie Centrale et de l’Asie du sud (le Moyen-Orient.)

Pepe Escobar

Traduction Entelekheia

 

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Les vacances n'ont pas commencées .....

Publié le par Felli Bernard

Bonjour
Voilà quelques semaines que je ne publie plus, je vais reprendre petit à petit, l'actualité française riche de surprises en surprises ,je n'ai pas eu l'envie d'entrer dans un jeu d'analyse, de points de vue , de commentaires. Nos lecteurs assez  adultes se devaient de prendre leur responsabilités et procéder aprés reflexion à un choix qui engageait l'avenir de notre pays La France. Leur position de citoyen les obligeait.
je n'avais aucun droit pour tenter d'influer sur leur choix.
Je vais  reprendre certains articles ecrits par des analystes,experts, journalistes que vous avez pu ,déjà lire et que vous retrouverez rarement dans les médias traditionnels.
CORDIALEMENT.
BERNARD FELLI ADMINISTRATEUR  DE: OMBRE43

Les vacances n'ont pas commencées .....

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confirmation !

Publié le par Felli Bernard

je travaille toujours à l'amélioration de mon blog.... A BIENTÖT !

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Donald Trump contre le jihadisme

Publié le par Felli Bernard

Donald Trump contre le jihadisme

Le discours de Donald Trump aux dirigeants du monde musulman marque un changement radical de la politique militaire US. Désormais l’ennemi n’est plus la République arabe syrienne, mais le jihadisme, c’est-à-dire l’outil stratégique du Royaume-Uni, de l’Arabie saoudite et de la Turquie.

| Damas (Syrie)
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Lors de sa campagne électorale, Donald Trump avait déclaré à la fois ne pas vouloir renverser de régimes et vouloir mettre un terme au terrorisme islamique. Depuis son élection, ses adversaires tentent de lui imposer de poursuivre leur politique : s’appuyer sur les Frères musulmans pour renverser la République arabe syrienne.

Tout a été utilisé pour détruire l’équipe qu’avait constitué le candidat Trump, notamment en provoquant la démission de son conseiller de Sécurité nationale, le général Michaël Flynn. Celui-ci s’était opposé en 2012 au projet de Barack Obama de créer Daesh et il ne cessait de désigner les Frères musulmans comme la matrice du terrorisme islamique.

Tout a été utilisé pour faire passer le nouveau président états-unien pour un islamophobe. Ainsi a-t-il été critiqué pour avoir promulgué un décret interdisant l’entrée dans son pays des ressortissants de six États musulmans. Des magistrats démocrates ont abusé de leurs fonctions pour étayer cette accusation. En réalité, Donald Trump a suspendu l’entrée de personnes dont ses consulats ne pouvaient vérifier l’identité parce qu’elles dépendent de six États troublés ou en guerre.

Le problème que rencontre Donald Trump n’est pas posé par la survie de la République arabe syrienne, mais par la perte que représenterait pour certains alliés de Washington la fin de la stratégie terroriste. C’est bien connu, dans toutes les conférences internationales, tous les États s’opposent publiquement au terrorisme islamique, mais en privé certains d’entre eux l’organisent depuis 66 ans.

C’est d’abord le cas du Royaume-Uni qui a créé en 1951 la confrérie des Frères musulmans sur les ruines de l’organisation homonyme, dissoute deux ans auparavant et dont presque tous les anciens dirigeants étaient emprisonnés. C’est ensuite celui de l’Arabie saoudite qui, à la demande de Londres et de Washington, a créé la Ligue islamique mondiale pour soutenir à la fois les Frères et l’Ordre des Naqshbandis. C’est cette Ligue, dont le budget est supérieur à celui du ministère saoudien de la Défense, qui alimente en argent et en armes l’ensemble du système jihadiste dans le monde. C’est enfin le cas de la Turquie qui assure aujourd’hui la direction des opérations militaires de ce système.

En consacrant son discours de Riyad à la levée des ambiguïtés sur son rapport à l’islam et à l’affirmation de sa volonté d’en finir avec l’outil des services secrets anglo-saxons, Donald Trump a imposé sa volonté à la cinquantaine d’États réunis pour l’écouter. Pour éviter les malentendus, son secrétaire à la Défense, James Mattis, avait deux jours auparavant explicité sa stratégie militaire : encercler les groupes jihadistes, puis les exterminer sans en laisser s’échapper.

On ignore pour le moment ce que sera la réaction de Londres. Pour ce qui est de Riyad, Donald Trump a pris bien soin de blanchir les Séoud de leurs crimes passés. L’Arabie saoudite n’a pas été mise en cause, mais l’Iran a été désigné comme bouc-émissaire. C’est évidemment absurde, les Frères musulmans et les Naqshbandis étant sunnites tandis que Téhéran est chiite.

Peu importe la charge anti-iranienne de son discours, Téhéran sait bien à quoi s’en tenir. Depuis 16 ans, Washington —qui ne cesse de lui cracher au visage— détruit un à un tous ses ennemis : les Talibans, Saddam Hussein et bientôt Daesh.

Ce qui se joue aujourd’hui, et que nous avons annoncé il y a huit mois, c’est la fin des printemps arabes et le retour de la paix régionale.


 “Donald Trump’s Speech to the Arab Islamic American Summit”, by Donald Trump, Voltaire Network, 21 May 2017.
 « À Riyad, Donald Trump parle du terrorisme, pas de l’islam », Réseau Voltaire, 22 mai 2017.

Source
Al-Watan (Syrie)

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