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La Ve République, bouc émissaire

Publié le par Felli Bernard

TEYSSIER Arnaud
TEYSSIER Arnaud

La Ve République, bouc émissaire

La Ve République ne doit pas devenir le bouc émissaire de toutes nos faiblesses

Les difficultés qui minent le pays ne sont pas imputables à nos institutions, argumente l’historien*.

J'écris, avec sous les yeux l’édition originale de la pièce de Victor Hugo, Le roi s’amuse : c’est l’exemplaire de Michel Debré, qui en fit l’acquisition à l’âge de 14 ans. Peut-être s’en souvint-il quand il vécut la fin pénible de la IVe République et les débuts si porteurs d’espoir de la Ve. Car la vie des peuples est à l’image de la vie tout court : elle évolue sans cesse entre le grotesque et le sublime, comme dans les meilleurs drames du romantisme.
Au-delà du flot de critiques ou d’ironie qu’a suscité le récent remaniement ministériel, un peu de recul historique s’impose pour comprendre l’évolution actuelle de nos institutions - peut-être même pour tenter d’éclairer leur nature profonde.
Dans un ouvrage récent, Le Bon Gouvernement, Pierre Rosanvallon conclut ses analyses, comme toujours suggestives et brillantes, d’une manière pour le coup stupéfiante : la France souffrirait de la force excessive de son pouvoir exécutif, et il ne serait que trop temps de passer à une véritable démocratie "d’exercice" - appellation nouvelle qui sonne mieux que celle, quelque peu usée, de "démocratie participative".
Faisons abstraction des circonstances exceptionnelles : nul ne peut sérieusement soutenir que la France soit aujourd’hui plongée dans la terreur d’État. Mais il paraît plus difficile encore, hors ce contexte singulier, d’affirmer que le pouvoir exécutif est devenu en France d’une force écrasante : depuis trente ans, c’est même l’histoire d’un inéluctable affaiblissement. Sa puissance institutionnelle reste virtuellement forte, mais la réalité de ses marges de manœuvre n’a cessé de se réduire, pour des raisons qui ne sont d’ailleurs pas toutes françaises.

Première remarque, nous ne savons toujours pas définir avec netteté la nature exacte de notre régime, et nous sommes bien les seuls dans cette situation en Occident. Ni vraiment parlementaire, ni réellement présidentiel, notre régime est souvent qualifié de "présidentialiste", ce qui n’éclaire pas grand-chose. L’actuel chef de l’État, parfait connaisseur des institutions, n’a pas jusqu’ici fait usage, même s’il y a peut-être songé, de ces attributs essentiels de la "monarchie républicaine" que sont la dissolution et le référendum. Le dernier à y avoir recouru fut Jacques Chirac, et il en usa de telle manière que ses successeurs semblent avoir été dissuadés à jamais de l’imiter. Le système gaullien est tombé en déshérence et la fameuse "puissance exécutrice", chère à Montesquieu, se trouve singulièrement bridée. Chaque président de la République a pu avoir son style propre d’exercice du pouvoir, mais il ne faut pas confondre la forme et le fond. Les pouvoirs, sur le papier, sont pourtant toujours là, prêts à l’usage - à condition, bien sûr, de prendre le risque de s’en servir, et d’avoir la capacité sociale de les imposer.
Seconde remarque, l’importante révision constitutionnelle de 2008, due à l’initiative personnelle de Nicolas Sarkozy - pourtant décrit comme très "présidentialiste" -, a bel et bien entraîné un renforcement des pouvoirs du Parlement. Là encore, l’apparente omniprésence médiatique de l’exécutif n’est qu’un leurre.
Reste la question de l’instabilité ministérielle et des fameux "secrétariats d’État aux choux farcis" qui font toujours sourire. Certains évoquent un retour à la IVe République, avec sa valse des ministères et ses minutieux dosages partisans. Mais les garanties de stabilité encore très fortes dont bénéficient, de par la Constitution, les gouvernements de la Ve République rendent inopérant tout parallèle véritable. Les ministres changent, souvent à rythme accéléré, mais les gouvernements ne tombent pas. Nous sommes à l’âge de l’instabilité ministérielle, mais encore solidement tenue par le corset du "parlementarisme rationalisé".

Au reste, tout cela n’est pas nouveau. Les premiers gouvernements de la Ve République à avoir pratiqué, de manière visible et systématique, le dosage et soupesage par tendances, ont été, dès 1986, ceux de la cohabitation. Le divorce politique entre le président de la République et la majorité parlementaire, l’acceptation mutuelle d’une situation de guerre permanente entre les deux têtes de l’exécutif rendaient la chose inévitable. Récusant d’avance cette situation monstrueuse, Georges Pompidou avait prophétisé lorsqu’il était chef de l’État : "Ce que le Général aura légué de meilleur à la France, c’est la prééminence du président. Laisser le pouvoir suprême repasser la Seine, permettre que les grandes décisions qui commandent l’avenir se prennent à Matignon et non à l’Élysée, cela voudrait dire à brève échéance que l’Assemblée reprendrait le dessus."
Il avait raison. Mais le plus extraordinaire, c’est que ces effets, en principe provisoires, des deux premières cohabitations se sont perpétués alors même que la vie politique avait retrouvé son cours normal et le président son leadership. Le premier gouvernement d’Alain Juppé, en 1995, maintint de facto ce nouvel usage des dosages partisans dans la composition des gouvernements, en y ajoutant même, signe des temps, le phénomène des "Jupettes" - même si l’intéressé mesura vite son erreur. Les mauvaises pratiques de la cohabitation s’installaient ainsi grassement dans les mœurs. Depuis, bon an mal an, l’habitude s’est conservée, avec des périodes de pointe - on se souvient des interminables tractations qui ont marqué la constitution du premier gouvernement Raffarin en 2002.

La geste gaullienne, qui prolongea ses effets bénéfiques jusqu’au milieu des années 1980, n’aurait-elle été qu’une parenthèse ? Aurions-nous repris la course engagée par notre pays de longue date pour établir enfin le "bon gouvernement" ? Serions-nous revenus au départ de toutes choses, comme le formulait Guizot en 1820, au terme de la geste napoléonienne : une situation de la France "point assise ni constituée" ? "L’incertitude et la confusion, ajoutait-il, règnent encore dans son sein ; le bien et le mal, le vrai et le faux, les éléments de l’ordre et les semences de l’anarchie y fermentent encore pêle-mêle et au hasard."
Rien n’est joué toutefois, et le régime, aidé par les faits eux-mêmes qui parfois se mêlent aussi de gouverner, pourrait nous réserver quelques surprises. L’urgence est donc bien celle de l’État fort et de la clarté institutionnelle : un devoir pour la droite comme pour la gauche, qui pendant trente ans ont solidairement laissé se défaire un système qu’il avait fallu un siècle et demi pour instaurer. Tel est sans doute le vrai débat qu’il faudrait placer au cœur de l’élection présidentielle - peut-être la plus décisive de l’histoire du régime : "Nous ne résoudrons les vastes problèmes du présent et de l’avenir que sous la conduite d’un État juste et fort. Ces convictions-là sont les nôtres. Elles n’ont pas de parti." Ainsi s’exprimait de Gaulle, à Épinal, le 29 septembre 1946, lorsqu’il voyait arriver - précisément -, la IVe République dans ses pompes et dans ses œuvres.

* Ancien élève de l’École normale supérieure et de l’École nationale d’administration.
Auteur de plusieurs biographies saluées par la critique, Arnaud Teyssier a en particulier publié "Charles Péguy. Une humanité française" (Perrin, coll. "Tempus", 2014, 384 p., 9,50 €) et "Richelieu. L’aigle et la colombe" (Perrin, 2014, 526 p., 24,50 €).
Paru dans Le Figaro, 29 février 2016

TEYSSIER Arnaud

Né le 22 décembre 1958
Célibataire

Haut fonctionnaire
Historien


Ancien élève de l’Ecole normale supérieure et de l’ENA

A publié plusieurs ouvrages sur l’histoire politique de la France, ainsi que des essais biographiques.
Il travaille sur l’histoire du pouvoir et de l’Etat en France, en particulier depuis la Révolution, ainsi que sur les rapports complexes qu’entretiennent l’administration et la société politique depuis deux siècles.

Créateur et directeur de la collection Histoire politique de la France chez Pygmalion.

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