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Poutine interviewé par Bloomberg [4/4]

Publié le par Felli Bernard

Poutine interviewé par Bloomberg [4/4]


Relations avec la Turquie – État des lieux en Syrie – Confiance Est-Ouest – Guerre en Tchétchénie – Politique étrangère pacifiée – Héritage et réflexions sur le système politique – Succession et réflexions sur les difficultés du pouvoir


Russia’s President Vladimir Putin Interview to Bloomberg. Parts I, II, and III


Saker US

Le 3 septembre 2016 – Source bloomberg

Le 1er Septembre, Vladimir Poutine a donné, à Vladivostok, une interview au rédacteur en chef de la société internationale de médias Bloomberg. [Imaginez une seconde Obama acceptant une interview de Russia Today, NdT]

Cet entretien est publié en quatre parties :

  • Première partie : développement de l’Extrême-Orient russe – litiges territoriaux avec le Japon
  • Deuxième partie : relations avec la Chine – politique énergétique – cyberguerre
  • Troisième partie : avenir de l’euro – politique de change – politique budgétaire – élections US – relations avec la Grande-Bretagne
  • Quatrième partie : relations avec la Turquie – état des lieux en Syrie – confiance Est-Ouest – guerre en Tchétchénie – politique étrangère – héritage et réflexions sur le système politique – succession et réflexions sur les difficultés du pouvoir

 

John Micklethwait :

Puis-je vous parler d’une dernière personne dans le G20 : le Président Erdogan. Vous n’avez pas beaucoup protesté lorsque les chars turcs roulaient à travers la frontière syrienne l’autre jour. Pourquoi ? Pensez-vous que la Turquie s’est maintenant rapprochée de votre idée que l’avenir de la Syrie doit impliquer que le président Assad reste en quelque sorte à sa place, ou avez-vous changé d’avis à propos du président Erdogan ? Il y a peu vous vous plaigniez d’avoir été poignardé dans le dos et vous aviez des problèmes avec le jet abattu. Est-ce que quelque chose a changé en Turquie selon ce que vous pouvez voir ?

Vladimir Poutine :

– Tout d’abord, nous agissons sur le fait que la Turquie a présenté ses excuses pour l’incident qui a eu lieu et la mort de notre pilote. Elle l’a fait directement, sans aucune réserve, et nous apprécions cela. Le Président Erdogan a pris cette mesure. Nous voyons un intérêt manifeste de la part du président turc dans le rétablissement de relations à grande échelle avec la Russie.

Nous avons de nombreux intérêts communs dans la région de la mer Noire et plus globalement au Moyen-Orient. Nous attendons beaucoup de l’établissement d’un dialogue constructif. Nous avons beaucoup de grands projets, y compris le Turkish Stream dans le secteur de l’énergie. Et je pense que finalement, nous allons le terminer, au moins la première partie relative à l’extension des capacités de transport et au renforcement des livraisons sur le marché intérieur turc. Il y aura la possibilité d’un transit vers les partenaires européens – encore une fois – s’ils le souhaitent et si la Commission européenne le soutient.

Nous avons un grand projet de construction d’une centrale nucléaire à des conditions uniques. Il se compose de plusieurs éléments : nous allons financer, posséder et exploiter le projet. Cette singularité nous donne des raisons de croire que le projet est réaliste, en tenant compte de ses conditions économiques, qui sont basées sur le prix d’un kilowatt-heure d’énergie. Ce sera un projet économiquement bénéfique pour les deux parties.

En plus de tout le reste, comme je l’ai déjà dit, nous avons un désir mutuel de parvenir à un accord sur les problèmes de la région, y compris en Syrie. Je continue à croire que rien ne peut être décidé par l’étranger concernant le régime politique ou le changement de pouvoir. Quand j’entends quelqu’un, non pas au niveau national, mais à l’étranger, dire qu’un président doit s’en aller, cela soulève d’importantes questions pour moi.

J’en suis tout simplement convaincu, et j’ai acquis cette certitude suite aux événements de la dernière décennie, en particulier des tentatives de démocratisation de l’Irak et de la Libye. Nous voyons que, en fait, cela a conduit à l’effondrement de l’État et à la prolifération du terrorisme. Où voyez-vous des éléments de démocratie en Libye ? Peut-être qu’on les verra finalement, je compte beaucoup là-dessus. Et la guerre civile qui continue en Irak ? Et ce qui se passera, en général, avec l’Irak dans l’avenir ? Jusqu’à présent, ce sont de grandes questions.

Il en va de même avec la Syrie. Quand nous entendons que Assad doit partir, pour quelque raison que quelqu’un d’extérieur le pense, j’ai une grande question : où cela mènera-t-il, est-ce que ce sera conforme aux normes juridiques internationales et qu’est-ce qui s’ensuivra ? Ne serait-il préférable d’être patient et de faciliter les changements dans la structure de la société elle-même, de prendre la patience de laisser faire ces modifications, en attendant que ces changements se produisent naturellement dans le pays ? Bien sûr, ce ne sera pas du jour au lendemain. Peut-être que la sagesse politique est de ne pas se précipiter ou prendre de l’avance de nous-mêmes, mais de travailler progressivement pour un changement structurel. Dans ce cas, dans le cadre du système politique de la société.

En ce qui concerne les actions de la Turquie : nous sommes en contact avec nos partenaires turcs, et nous considérons que tout ce qui viole le droit international est inacceptable. Mais nous sommes en contact au niveau politique et au niveau des ministères de la Défense et des Affaires étrangères. Et je suis sûr que lors de la réunion du G-20 avec le président de la Turquie, M. Erdogan, en Chine, nous allons également discuter de cela.

Très rapidement sur la Syrie. Sommes-nous plus près d’avoir un accord russo-américain sur un plan pour ce qui arrivera en Syrie ? Vous avez eu des discussions récemment. Il semble que vous vous êtes un peu rapproché, mais y a-t-il des progrès à ce sujet ? Et pensez-vous que nous sommes plus proches de cela que nous l’étions ?

Vous savez, les négociations sont très difficiles. L’un des principaux problèmes est que nous insistons – et nos partenaires américains n’y sont pas opposés – pour que la partie dite saine de l’opposition soit séparée des groupes radicaux et des organisations terroristes telles que Jabhat al-Nusra, mais nous avons l’impression que Jabhat al-Nusra et ses semblables se cachent sous d’autres noms, ils se disent déjà différents, mais en fait rien ne change – ils commencent à absorber la partie dite saine de l’opposition et il n’y a rien de bon là-dedans.

D’ailleurs, ce n’est pas un élément du conflit interne ; ce sont des combattants étrangers, qui obtiennent des armes et des munitions de l’étranger. Et en substance nos partenaires américains sont d’accord avec cela, mais ils ne savent pas quoi faire à ce sujet. Néanmoins, en dépit de toutes ces difficultés, nous sommes sur la bonne voie et je dois mentionner que le secrétaire d’État Kerry a certainement fait un travail colossal. Je suis surpris par sa patience et sa détermination.

Mais, quoi qu’il en soit, je pense que nous nous dirigeons lentement, progressivement dans la bonne direction, et je n’exclus pas que nous serons en mesure de nous mettre d’accord sur quelque chose dans un proche avenir et pourrons présenter nos accords à la communauté internationale. Il est trop tôt pour parler de cela, mais je pense que, comme je le disais, nous travaillons dans la bonne direction.

Si vous regardez en arrière durant tout ce temps où vous avez été président, on pourrait dire que tous ces problèmes dans la relation avec l’Occident sont une affaire de confiance…  Et nous pouvons le constater dans chacun des conflits individuels. Mais quand vous regardez en arrière sur cette période et constatez que la relation avec l’Occident n’a pas toujours fonctionné, pensez-vous qu’il y a des choses que vous auriez faites différemment si vous aviez su à ce sujet ?

Non, je ne ferais rien différemment. Je pense que nos partenaires auraient dû faire beaucoup de choses différemment. Lorsque l’Union soviétique a cessé d’exister, une nouvelle Russie a émergé ; nous venions d’ouvrir nos bras à nos partenaires occidentaux. Rappelez-vous au moins ce que nous a coûté le fait de révéler nos systèmes d’écoute de l’ambassade américaine à Moscou. Personne n’a fait quelque chose de semblable, pensez-vous que la CIA n’a pas de dispositifs d’écoute quelque part sur nous ? Bien sûr, elle en a. De plus, elle a intensifié son travail.

Nous, par exemple, avons mis un terme aux vols de notre aviation stratégique le long des frontières américaines. Nous n’avons pas fait de vols pendant une décennie. Mais les États-Unis ont continué leurs vols. Pourquoi ? Nous avons dit que nous étions prêts à créer de nouveaux systèmes de sécurité européenne impliquant les États-Unis. Au lieu de cela, le processus d’élargissement de l’OTAN près de nos frontières a commencé. Une étape, puis une seconde.

Nous avons parlé de la nécessité de résoudre ensemble les problèmes liés aux systèmes de défense antimissile et de maintenir ou de moderniser le traité anti-missiles. Les États-Unis se sont retirés unilatéralement du traité ABM et ont poursuivi le développement intensif d’un système anti-missiles stratégique, les systèmes stratégiques justement, dans le cadre de leurs forces nucléaires stratégiques. Elles ont été déployées à nos frontières, et les travaux de construction ont commencé pour les installations de défense antimissile en Roumanie, puis en Pologne. À l’époque, d’abord, vous vous rappelez que cela a été fait en citant la menace nucléaire iranienne. Ensuite, l’Iran a signé l’accord, les États-Unis, entre autres, l’ont ratifié, et il n’y a pas de menace, mais les installations de défense antimissile sont toujours en cours de construction.

La question est : contre qui ? Ils nous ont dit alors que ce n’est pas contre nous. Nous avons répondu : «Nous allons améliorer nos propres systèmes de frappe.» On nous a dit : «Faites ce que vous voulez, mais nous penserons que ce n’est pas contre nous.»

Nous l’avons fait, et nous voyons maintenant que, quand quelque chose commence à fonctionner pour nous, nos partenaires deviennent inquiets. Ils pensent : qu’est-ce qui se passe là-bas ? Pourquoi une telle réponse ? Parce que personne ne pensait, sans doute, que nous étions capables de le faire.

Nous avons commencé dès le début des années 2000 dans le contexte de l’effondrement complet du complexe de défense de la Russie, dans le contexte, pour le moins, de faibles capacités militaires de nos forces armées, et il n’a traversé l’esprit de personne que nous serions en mesure de restaurer le potentiel militaire des Forces armées et de ressusciter le complexe militaro-industriel. Nous avons eu des observateurs des États-Unis, vous le savez, qui étaient assis dans nos usines d’armes nucléaires ; ils se sont assis exactement dans les usines. Voilà ce qu’était le niveau de confiance.
Ensuite, les étapes se sont succédé : première, seconde, troisième et quatrième.

Eh bien, devrions-nous répondre à cela, d’une manière ou d’une autre ? Et on nous dit tout le temps : ce n’est pas votre affaire, cela ne vous concerne pas, et ce n’est pas contre vous. Et cela sans même mentionner la période sensible de notre histoire, les moments difficiles dans le Caucase, en République tchétchène. Vous êtes journaliste, vous savez comment l’establishment politique de l’Occident a réagi. Et la presse. Appelleriez-vous ces réactions un soutien aux autorités russes légitimes pour renforcer l’État ? Non, c’est absolument le contraire. C’était un appel de soutien au séparatisme et, en substance, au terrorisme, parce que personne ne voulait entendre que al-Qaïda se battait du côté des militants et des séparatistes. On nous a dit de ne pas nous inquiéter, «Nous pensons seulement au développement de la démocratie dans votre pays». Merci beaucoup pour cette préoccupation.

Mais néanmoins, nous sommes favorablement disposés, nous comprenons la logique de la lutte politique et géopolitique. Nous sommes prêts pour la coopération si nos partenaires sont prêts aussi.

Si je devais regarder l’Occident et résumer ce qu’il pense, de son côté l’argument serait, je crois, que à la racine de leur méfiance est l’idée que vous souhaitez étendre la zone d’influence de la Russie, dans certains cas, géographiquement, mais à tout le moins pour contrôler les pays sur votre frontière. Et à l’heure actuelle, la principale zone de nervosité est dans les pays baltes – Estonie, Lituanie, Lettonie. Seriez-vous capable de… Vous avez parlé de la confiance… Seriez-vous capable de dire quelque chose qui les rassurerait à ce propos ?

Je pense que tous les gens lucides qui sont vraiment impliqués dans la politique comprennent que l’idée d’une menace russe, par exemple sur les pays baltes, est une folie complète. Sommes-nous vraiment sur le point de combattre l’OTAN ? Combien de personnes vivent dans les pays de l’OTAN ? Environ 600 millions, correct ? Il y a 146 millions de Russes. Oui, nous sommes la plus grande puissance nucléaire. Mais pensez-vous vraiment que nous sommes sur le point de conquérir les pays baltes en utilisant des armes nucléaires ? Quelle est cette folie ? Voilà le premier point, mais en aucun cas le point principal.

Le point principal est quelque chose de complètement différent. Nous avons une expérience politique très riche, nous sommes profondément convaincus que l’on ne peut rien faire contre la volonté du peuple. Rien contre la volonté du peuple ne peut être fait. Et certains de nos partenaires ne semblent pas le comprendre. Quand ils se souviennent de la Crimée, ils essaient de ne pas remarquer que la volonté des personnes vivant là-bas – 70% sont des Russes ethniques et le reste parle le russe comme langue maternelle – était de rejoindre la Russie. Ils essaient simplement de ne pas voir ça.

Dans un endroit, le Kosovo, vous pouvez utiliser la volonté du peuple, mais pas ici. Tout cela est un jeu politique. Donc, pour donner des assurances, je peux dire que la Russie a poursuivi et prévoit de poursuivre une politique étrangère absolument pacifique, dirigée vers la coopération.

En ce qui concerne l’expansion de notre zone d’influence : il m’a fallu neuf heures pour me rendre de Moscou à Vladivostok. Ceci est un peu moins que de Moscou à New York, à travers toute l’Europe occidentale et l’océan Atlantique. Pensez-vous que nous avons besoin de nous agrandir ailleurs ?

La question ne concerne pas du tout le territoire. Et en termes d’influence, oui, nous aimerions que l’influence de la Russie soit plus visible, plus importante, mais nous mettons un contenu absolument pacifique et positif dans cette influence économique, influence humanitaire, influence provenant d’une coopération d’égal à égal avec nos voisins. Voici ce que vise notre politique étrangère. Et personne ne devrait en douter.

Pour utiliser un exemple sur la question. Vous avez parlé de la Crimée, vous avez rappelé ce qui est arrivé là-bas à l’époque, ensuite vous avez évoqué les assurances que vous pourriez donner. À ce propos nous avons vérifié que le 4 mars 2014, notre journaliste vous avait demandé trois fois ce qui se passait à l’intérieur de la Crimée, si vous saviez quelque chose sur les troupes russes qui envahissaient le gouvernement ukrainien. Et vous avez dit non, vous ne saviez rien à ce sujet, ni sur les bases militaires. Un an plus tard, vous avez parlé de l’opération que vous avez dirigée vous-même pour ramener la Crimée en Russie. Acceptez-vous que parfois, vous pourriez peut-être dire les choses d’une manière beaucoup plus claire comme elles se sont passées réellement ?

Bien sûr, j’ai déjà fait des commentaires sur ces choses à de nombreuses reprises. Il n’y a rien de plus simple que cela, j’en ai déjà parlé. Oui, nos militaires ont garanti le vote en toute sécurité lors du référendum. Si nous ne l’avions pas fait, nous aurions été confrontés à une tragédie pire que brûler vifs des gens dans la maison des syndicats à Odessa, quand les nationalistes ont encerclé des personnes sans défense, non armées et les ont brûlées vives. Cela aurait été très répandu en Crimée. Nous n’avons pas permis que cela se produise.

Que les gens venaient d’eux-mêmes aux bureaux de vote et votaient est un fait. Personne ne serait allé aux bureaux de vote sous la menace d’une arme à feu. C’est tellement évident qu’il est inutile de discuter de cela. Allez en Crimée vous-même maintenant, baladez-vous et tout deviendra clair. Et voilà tout pour cette question. Alors oui, nos troupes étaient en Crimée. Nous n’avons même pas dépassé le nombre d’unités qui étaient déjà là, conformément à nos accords avec l’Ukraine. Mais ce n’est pas la chose la plus importante.

La chose la plus importante est que le parlement de Crimée a voté pour le référendum, puis pour l’indépendance, et ils avaient été élus deux ans auparavant sous la loi ukrainienne. En d’autres termes, ce fut un corps entièrement légitime représentant les personnes vivant en Crimée. Voilà la première position. Et la seconde est l’élément du droit international.

Au cours de la décision sur le Kosovo, un tribunal international de l’ONU a rendu un arrêté, et tous les partenaires occidentaux ont applaudi cette décision. Et l’arrêté dit que la décision des autorités centrales de l’un ou l’autre État n’est pas nécessaire pour légiférer sur la question de l’indépendance. Et c’est comme ça. Donc, nous avons agi entièrement en conformité avec le droit international, la Charte des Nations Unies et sur la base des principes démocratiques. Et cela, avant tout, n’est rien de plus que l’expression de la volonté du peuple.

Une dernière série de questions au sujet de votre legs ou vos réalisations actuelles. L’avenir : avez-vous déjà décidé si vous alliez concourir dans les élections présidentielles de 2018 ?

Nous sommes maintenant proches d’élections législatives. Nous avons besoin de tenir ces élections, de voir les résultats. Mais après cela, il y aura près de deux autres années. Il est donc beaucoup trop tôt pour en parler. Dans le monde moderne en rapide évolution, il est tout simplement dangereux d’en parler. Nous devons travailler, pour nous assurer que les plans et les tâches que nous fixons nous-mêmes seront achevés. Nous devons élever la qualité de vie des gens, développer l’économie, la sphère sociale, et accroître les capacités de défense du pays. Selon la résolutions de ces tâches, nous allons voir comment organiser la campagne électorale présidentielle en 2018 et qui devrait y prendre part. Je n’ai pas encore pris de décision pour moi-même.

Pensez-vous que la Russie devient plus facile à diriger ou plus difficile ?

Plus facile que quand ? Par rapport à l’époque d’Ivan le Terrible, de Nicolas II, de Brejnev, de Khrouchtchev ?

Dans votre temps.

Je pense que c’est plus compliqué parce que, malgré toutes les critiques de nos partenaires occidentaux, notre processus démocratique interne se développe. Significativement plus de partis vont prendre part à ces élections que les années précédentes, et cela va évidemment laisser sa marque sur le cours et le résultat de la campagne. Il y a une dimension pratique. Nous voyons maintenant que le score de notre première force politique – le parti Russie unie – a glissé un peu. Et beaucoup de gens se demandent : quoi de neuf ? Qu’est-ce qui se passe ? Que s’est-il passé ?

De toute évidence, c’est le début d’une campagne électorale active. Un grand nombre de partis prennent part au processus électoral, ils sont tous sur les écrans de télévision, dans les médias et les journaux. Et qu’est-ce qu’ils ont à offrir ? Ils critiquent tous les autorités. Quant à eux, ils ne disent pas comment mieux faire les choses et disent des choses que même une personne qui a une compréhension superficielle trouverait à peine réalistes et parfois totalement irréalisables. Mais ensuite, ils ont fière allure à la télévision, ils critiquent et déversent leur mépris sur les représentants du parti au pouvoir. Mais ils ne disent pas s’ils sont prêts à assumer la responsabilité de prendre des décisions pas très populaires, mais en fin de compte nécessaires.

Vous êtes jaloux des Chinois qui n’ont pas à passer par ces élections ?

Il existe un système politique différent en Chine, et c’est un pays différent. Je ne pense pas que vous aimeriez voir 1,5 milliard de personnes ressentir une sorte de désordre dans leur société et dans leur gouvernement. Donc, laissons aux Chinois le droit et la possibilité de décider comment organiser leur pays et leur société. La Russie est un pays différent. Nous avons différents processus, un système politique qui est à un niveau de développement différent. Il est d’une autre qualité – il ne s’agit pas du niveau en soi – il s’agit de la qualité du système politique. Mais il est en développement et il est de plus en plus complexe. En fait, cela me rend simplement heureux, et je voudrais que le système devienne plus fort pour que nous ayons un équilibre politique qui lui permettrait d’être toujours dans un état efficace et de viser le développement.

Avez-vous une stratégie de sortie ? En 2018, vous serez le président en poste le plus longtemps depuis la guerre. Vous avez été au pouvoir plus longtemps ou au moins autant que Brejnev. Avez-vous une idée sur la façon dont vous finirez par quitter le pouvoir ?

Je peux participer aux élections ou non. Si je ne participe pas, alors il y aura un autre chef d’État élu, un autre président, et les citoyens décideront comment voter. Dans tous les cas, et je tiens à attirer votre attention sur ce point, dans tous les cas, nous avons déjà besoin de réfléchir à la façon dont nous – et quand je dis «nous», je veux dire moi-même, les membres de mon équipe, le gouvernement, l’administration présidentielle – voyons le développement futur du pays. Tant le processus politique qu’économique, c’est la raison pour laquelle nous travaillons déjà sur la stratégie de développement économique et, surtout, sur l’économie après l’année 2018.

Et quelle que soit la façon dont le processus politique interne se développera, je suis sûr que nous aurons à offrir notre vision pour le pays. Le rôle du futur président, et du futur gouvernement, sera d’être d’accord ou non avec cette vision, pour l’ajuster, ou proposer quelque chose de complètement différent.

Vous venez de réorganiser une partie de votre gouvernement. Vous avez promu certaines personnes, certains anciens gardes du corps et des gens comme ça. Pensez-vous que cela pourrait être la zone d’où le prochain chef de la Russie viendra, de cette jeune génération de personnes qui sont en train d’émerger ?

Oui, bien sûr, je pense que le futur leader doit être assez jeune.

Un jeune homme comme Alexey Dyumin ou quelqu’un comme ça ?

Mais aussi une personne mature. Quant aux membres de diverses forces spéciales et de l’armée – cela n’a rien de nouveau, ce n’est pas la première fois que nous avons des membres du ministère de la Défense et du Service fédéral de sécurité promus à une administration régionale. Le Service fédéral de la Garde ne devrait pas être une exception, pourquoi seraient-ils pires ?

La chose la plus importante est que la personne veuille grandir, soit capable de croître et veuille servir le pays sur une ligne d’action avec des pouvoirs plus larges et plus de responsabilités. Et s’il le veut, et que je peux voir le potentiel de la personne, alors pourquoi ne pas le laisser travailler ? Et puis après, tous les représentants des gouvernements régionaux devront également participer à des élections et laisser les citoyens de la région juger leurs propositions, connaître leurs programmes, et eux-mêmes personnellement. Il doit y avoir une certaine chimie entre la tête de la région et les gens qui y vivent. Les gens doivent avoir une idée du genre de personne qu’est leur chef potentiel futur, et s’ils votent pour lui, cela signifie pour moi qu’ils ont confiance en lui.

Vous venez de parler du système qui vous survivra. Les gens pourraient dire qu’il y a deux choses qui rendent la Russie très difficile à gérer. La première est qu’il s’agit d’un système très personnel pour le moment. Beaucoup de gens votent pour vous plutôt que pour un parti. Et l’autre raison est que la Russie est encore assez, vous le savez, un lieu de non-droit. Vous avez encore des difficultés en Tchétchénie, vous avez des événements comme l’assassinat de Boris Nemtsov – je sais que vous l’avez condamné et avez emprisonné des gens, mais le cerveau est toujours recherché. La Russie est-elle un endroit très, très difficile à gouverner en ce moment ?

Tout pays est difficile à gouverner, croyez-moi. Pensez-vous que les États-Unis sont faciles à gouverner ? Est-il facile de résoudre ce qui semble être des tâches simples, telles que, par exemple, Guantánamo ? Le président Obama a déclaré dans son premier mandat qu’il fermerait Guantánamo, mais il est encore ouvert. Ne veut-il pas le fermer ? Bien sûr, il le veut, je suis certain qu’il le veut. Mais mille choses apparaissent qui ne le laissent pas régler complètement la question.

En parlant de cela, c’est vraiment mauvais, mais c’est un autre sujet. Tout pays est difficile à gouverner, même un tout petit pays. Ce n’est pas une question de savoir si le pays est grand ou petit. C’est une question sur la façon dont vous assumez votre travail, dans quelle mesure vous vous sentez responsable.

La Russie est également difficile à gouverner. La Russie est au stade du développement à la fois de son système politique et d’une économie de marché. Le processus est compliqué, mais très intéressant. La Russie, en fait, est non seulement un vaste pays, c’est un grand pays. Je veux dire ses traditions et ses particularités culturelles.

Oui, il y a des particularités et des traditions dans la sphère politique. Pourquoi le cacher ? Nous savons bien tous que nous avons eu une monarchie absolue, puis presque immédiatement la période communiste a commencé. La base s’élargit un peu, mais dans une certaine mesure, le leadership du pays est devenu encore plus sévère. Ce ne fut que dans les années 1990 que nous avons migré  vers la construction d’un système complètement différent en politique intérieure, le multipartisme, et c’est aussi un processus ambigu et difficile.

Vous ne pouvez pas sauter les étapes. Vous devez habituer le public, de sorte qu’il ressente sa propre responsabilité en allant voter. Afin que les gens ne mettent pas leur foi dans des décisions ou des raisonnements populistes, ou dans un groupe de candidats qui ne fait que dénigrer un autre groupe. Le public a besoin d’analyser soigneusement ce qui est proposé par les candidats. Cela vaut pour les élections au Parlement, et il en va de même pour les élections présidentielles.

Par ailleurs, dans des endroits où existe un système de gouvernement présidentiel clair, les gens ont généralement tendance à voter non pas tant pour un parti que pour le candidat du président. C’est comme ça presque partout. Donc, en ce sens, il n’y a rien d’inhabituel dans la situation de notre pays.

Certes, si vous regardez la Tchétchénie et, disons, l’influence de quelqu’un comme Ramzan Kadyrov. Il tient bien la bride, il ne semble pas que son pouvoir soit beaucoup sous tension. C’est complètement différent de ce qui se passerait, disons dans le Mississippi ou le Tennessee. C’est un système différent, ce qui se passe en Tchétchénie. Certes, c’est différent. C’est plus anarchique et plus personnel.

Vous savez, cela dépend de la façon dont vous regardez. Nous ne devons pas oublier ce que les choses étaient il y a pas longtemps. Les gens étaient achetés et vendus ouvertement sur les marchés, les représentants des organisations terroristes internationales avaient le pouvoir, y compris Al-Qaïda. Les gens étaient décapités. Pensez-vous que nous avons oublié tout cela ? Non.

Celui qui est à la tête de la Tchétchénie maintenant, Ramzan Kadyrov, était armé et luttait contre les forces fédérales dans la soi-disant Première Guerre tchétchène. C’est une transformation très grande et très compliquée. Quand son père, d’abord – le premier président de la Tchétchénie –, et puis lui-même ensuite sont arrivés à la conclusion que l’avenir de la Tchétchénie était attaché à la Russie, ils ne l’ont pas fait sous la contrainte. Ils l’ont fait en fonction de leurs convictions intimes.

Je me souviens très bien de mes premières conversations avec le père de Ramzan Kadyrov, le premier président de la Tchétchénie. Il m’a dit directement – j’étais Premier ministre à l’époque en 1999 – il a dit «nous voyons que l’avenir de la Tchétchénie ne peut être séparé de la Russie, sinon nous tomberions sous la coupe d’autres pouvoirs dans le monde, et ce serait pire

Mais le plus important, et je m’en souviens aussi très bien, était que l’on ne trahisse pas. Ce fut une situation très compliquée alors. Le gouvernement fédéral n’a pas agi de manière cohérente. Il a attaqué, puis s’est retiré. Il s’est mis d’accord avec quelqu’un et a ensuite déchiré l’accord. Le peuple tchétchène avait besoin d’une position cohérente et claire des autorités fédérales.

Et n’oubliez pas les transformations que ces personnes ont subies. Nous avons signé un accord avec la Tchétchénie. Ce document est entièrement conforme à la constitution de la Fédération de Russie. Nous avons un État fédéral, et les membres de la Fédération sont dotés de certains droits. Comme nous le voyons en Tchétchénie, par exemple, cela ne détruit pas et n’endommage pas le pays, mais plutôt l’unit.

Bien sûr, sans doute, il y a encore beaucoup à améliorer. Beaucoup ont besoin de voir oubliés les événements difficiles du milieu des années 1990, pour être finalement guéris. Tout cela prend du temps, et je suis certain que nous allons renforcer notre structure politique intérieure et l’économie. Je n’ai absolument aucun doute à ce sujet. Je pense que la Russie a déjà tourné les pages les plus difficiles de son histoire. Nous ne faisons que progresser maintenant, que nous renforcer.

Puis-je vous demander une chose personnelle ? Vous avez réussi à gouverner la Russie pendant seize ans. Si vous considérez les dirigeants d’entreprises et les hommes d’affaires qui écoutent Bloomberg et nous regardent, très peu d’entre eux durent plus longtemps que cinq ou six ans dans leurs fonctions, quels conseils leur donneriez-vous pour s’accrocher à leur emploi plus longtemps ?

Aussi étrange que cela puisse paraître, vous ne devriez pas vous accrocher, vous ne devriez pas essayer de rester dans votre position à tout prix. Après tout je ne suis pas, comme vous dites, ici depuis seize ans. J’étais président de la Fédération de Russie pendant huit ans, puis, ne violant pas la Constitution, ne changeant pas par moi-même, je n’ai tout simplement pas concouru pour un troisième mandat, ce qui était impossible en vertu de la Constitution.

Notre Constitution dit : nous pouvons concourir pour deux mandats consécutifs. C’est ce que j’ai fait. J’ai été élu pour deux mandats, et puis j’ai simplement quitté pour un emploi différent. J’ai travaillé pendant quatre ans comme Premier ministre. Selon la Constitution, j’ai eu le droit de concourir à nouveau pour la présidence au bout de quatre ans. Et je fus élu, et maintenant je travaille. Donc, ce n’est pas seize ans. C’est quatre plus quatre égale huit, et maintenant quatre. Je travaille en tant que président depuis douze ans.

Quelle est la raison de votre succès ?

En ce qui concerne la longueur − un des Premiers ministres canadiens, je pense, a été au pouvoir pendant seize ans. La chancelière allemande – depuis combien de temps est-elle au pouvoir ? Si nous parlons du plus haut poste dans la fonction exécutive.

Pas seize ans. Vous avez fait plus que la plupart.

Et je n’y suis pas depuis seize ans, mais douze. Pour elle, je pense, ce n’est pas moins. Et ce n’est pas la chose principale. Je ne sais pas comment il pourrait y avoir des secrets ici. J’ai toujours essayé de sentir l’humeur des gens, leurs besoins, leur attitude à l’égard des moyens de résoudre les problèmes, leurs priorités. Voilà essentiellement ce que je fais. Et je pense que c’est la chose la plus importante dans le travail de toute personne, dans le travail que le peuple russe m’a confié.

Si vous regardez dans le monde en ce moment, il y a tellement de pays qui sont devenus des dynasties – les Clinton, les Bush en Amérique. Vous avez des enfants que vous avez gardés avec beaucoup de succès à l’abri du public. Souhaitez-vous jamais que vos filles aillent en politique ? Voudriez-vous qu’elles aient la même vie que vous ?

Je ne pense pas avoir le droit de souhaiter quelque chose pour mes enfants. Ils sont jeunes, mais déjà adultes, ils devraient déterminer leur avenir eux-mêmes. Dans l’ensemble, dans la mesure où je le vois, ils ont déjà fait ces choix. Ils font de la science et d’autres choses qui sont absolument nobles et nécessaires pour les gens. Ils se sentent nécessaires, leur travail leur apporte de la joie, et cela me rend très heureux. Ils sont responsables et honnêtes au sujet de la profession qu’ils ont choisie pour eux-mêmes.

Quand je volais sur Korean Airlines pour venir ici, j’avais le choix entre deux films à regarder : l’un était le Docteur Jivago, et l’autre était Le parrain. Lequel recommanderiez-vous à quelqu’un pour essayer de comprendre la Russie ?

Vous savez, nous avons une expression bien connue : «La Russie ne peut pas être comprise par la pensée seule. Aucun critère ordinaire ne peut mesurer sa grandeur : elle est seule, unique. En Russie, on ne peut que croire.»

La culture russe est multiforme et diversifiée. Donc, si vous voulez comprendre, sentir la Russie, alors bien sûr vous avez besoin de lire des livres, Tolstoï et Tchekhov et Gogol et d’autres, d’écouter de la musique, Tchaïkovski, de regarder nos ballets classiques.

Mais la chose la plus importante est que vous devez parler avec les gens. Croyez-moi, quand vous commencez à rencontrer des gens ordinaires, vous comprenez que les Russes, vraiment toute personne en Russie, un Tatar, un Mordovien, un Tchétchène, un Daghestanais, sont des gens très ouverts, même un peu naïfs. Mais il y a un trait caractéristique que probablement tous les peuples ont, bien qu’il ressorte particulièrement fortement en nous. C’est un attachement à l’équité. C’est l’un des caractères dominants, je pense, un trait de la mentalité d’une personne de la Russie, d’une personne russe. C’est une quête de quelque chose – et bien sûr, je parle en général, nous sommes des millions, mais en moyenne.

Nous voulons bien sûr être matériellement à l’aise, et je vais essayer de faire tout ce que je peux pour que les gens vivent mieux, pour que leur qualité de vie s’améliore. Mais malgré tout cela, dans l’âme d’une personne russe, il y a toujours la recherche d’une sorte d’idéal moral élevé, des valeurs morales élevées. Cela nous définit vraiment à part, et je suis certain que c’est dans le bon sens.

Cela sonne comme Docteur Jivago pour moi. Président Poutine, je vous remercie beaucoup de nous avoir parlé. Vous avez été très généreux avec votre temps. Je vous remercie.

Je vous remercie pour votre intérêt.

Fin

Traduit et édité par jj, relu par Catherine pour le Saker Francophone

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