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Ankara 2016 n’est pas Sarajevo 1914, à qui profite ce moment Sarajevo en Turquie ?

Publié le par Felli Bernard

Ankara 2016 n’est pas Sarajevo 1914, à qui profite ce moment Sarajevo en Turquie ?

Photo by Nico Kaiser | CC BY 2.0


Pepe Escobar

Par Pepe Escobar – Le 21 décembre 2016 – Source CounterPunch

Allons droit au but : Ankara 2016 n’est pas Sarajevo 1914. Ce n’est pas un prélude à la Seconde Guerre mondiale. Quiconque a planifié l’assassinat de Andrei Karlov, ambassadeur de Russie en Turquie – un diplomate de la vieille école cool, calme et serein – risque un puissant contrecoup.

 

L’assassin, Mevlut Mert Altintas, était un diplômé de l’académie de police de 22 ans. Il a été suspendu de la police nationale turque (TNP) en raison de liens soupçonnés avec l’organisation terroriste Fethullahista (FETO) après le putsch raté du 15 juillet contre Erdogan, mais est revenu au service en novembre.

Ce n’est pas un secret que les gulénistes s’infiltrent massivement dans la police nationale turque. Donc une conséquence prévisible de l’attaque sera une répression encore plus implacable de la part d’Erdogan et de son parti AKP sur le réseau Gulen. L’enquête turque devra se concentrer non seulement sur le service de sécurité principal, qui a échoué au centre d’art moderne d’Ankara, mais bien au-delà. Ce n’est pas très rassurant que le ministre de l’Intérieur turc, Suleyman Soylu, ait publié une déclaration laconique trois heures après les faits.

Le tueur en costume noir et cravate a crié des slogans sur la vengeance  « pour Alep » – y compris le «Allahu Akbar» – en turc et en arabe rudimentaire, ce qui pourrait établir une connexion avec la rhétorique d’un groupe islamiste, même si ce n’est pas une preuve concluante.

Le timing est crucial. L’attentat a eu lieu un jour seulement avant la réunion des ministres des Affaires étrangères de la Russie, de la Turquie et de l’Iran à Moscou pour une discussion stratégique sur la Syrie. Les ministres étaient déjà en contact étroit depuis quelques semaines sur la façon de conclure un accord global sur Alep – et au-delà.

Et ce, juste après l’accord crucial, préalablement établi entre Poutine et Erdogan, qui impliquait que des milliers de rebelles modérés, obéissant à la Turquie, puissent utiliser un couloir pour sortir d’Alep. Ankara était entièrement en phase avec le plan. Cela élimine en soi la possibilité d’un faux drapeau provoqué par Ankara.

Le président Poutine, pour sa part, a clairement dit qu’il voulait être informé sur le(s) commanditaire(s) du tueur. C’est quelque chose qui pourrait être interprété comme un code subtil à destination des services de renseignement russes, déjà très au courant.

L’ensemble du panorama

Sur le plan bilatéral, Moscou et Ankara travaillent maintenant étroitement dans la lutte contre le terrorisme. Le ministre turc de la Défense a été invité en Russie pour des négociations sur le système anti-aérien. Le commerce bilatéral est en plein essor, y compris la création d’un fonds d’investissement commun. Sur le front de l’énergie, le gazoduc Turkish Stream, en dépit de l’obsession de l’administration Obama à propos de son sabotage, a fait l’objet d’une loi d’État à Ankara au début du mois.

Les atlantistes sont consternés que Moscou, Ankara et Téhéran soient maintenant pleinement engagés dans la conception d’un avenir syrien suite à la bataille d’Alep, à l’exclusion du duo OTAN-GCC (Pays du Golfe).

C’est dans ce contexte que doit être interprétée la récente capture, par les forces spéciales syriennes à Alep, d’un groupe d’agents de l’OTAN-GCC – déployés par la coalition US.

Le parlementaire syrien Fares Shehabi, chef de la Chambre de commerce d’Alep, a publié les noms des officiers de la coalition capturés. La plupart sont saoudiens. Il y a un Qatari. La présence d’un Marocain et d’un Jordanien s’explique par le fait que le Maroc et la Jordanie sont des membres non officiels du GCC.

Et ensuite il y a un Turc, un Américain (David Scott Winer) et un Israélien. L’OTAN ne se manifeste donc que par l’intermédiaire de deux agents, mais le lien OTAN-GCC est plus qu’établi. Si cette enquête se poursuit – et c’est encore un gros «si» – ce peut bien être du personnel militaire de la coalition et des commandants sur le terrain qui conseillaient les rebelles modérés et sont maintenant devenus un atout de négociation formidable entre les mains de Damas.

L’OTAN et le GCC restent absolument cois. Même pas de dénis des non-dénis. Cela pourrait supposer un accord dans l’ombre pour la libération des prisonniers de valeur, renforçant encore l’emprise de Damas.

C’est le président Poutine qui a tout de même établi, de facto, un axe Russie–Iran–Turquie traitant des faits sur le terrain syrien, parallèlement au charabia de la lourde rhétorique impuissante de l’ONU qui se débite à Genève. Avec diplomatie, Moscou souligne que les travaux de l’axe complètent les discussions de Genève. En fait, tout n’est que le résultat d’un travail basé sur la réalité qui est supposé poser, et sceller, des paramètres définitifs sur le terrain avant que Donald Trump n’entre à la Maison Blanche.

Pour résumer, le projet de changement de régime de plusieurs milliards de dollars sur cinq ans – toujours en cours – de l’OTAN-GCC en Syrie a misérablement échoué. Le rusé Erdogan semble avoir appris sa leçon de realpolitik. Sur le front atlantiste, néanmoins, cela ouvre de nombreuses avenues pour canaliser le ressentiment géopolitique.

La vue d’ensemble ne pouvait pas être plus totalement insupportable pour les atlantistes néocons / néolibérauxcons. Ankara, lentement mais sûrement, s’est tourné vers la voie eurasienne. Au revoir à l’UE, et finalement à l’OTAN. Bienvenue aux Nouvelles routes de la soie chinoises – une ceinture, une route (OBOR) –, à l’Union économique eurasienne (EEU), dirigée par la Russie, à l’Organisation de coopération de Shanghai (OCS), au partenariat stratégique Russie-Chine, et à la Turquie comme pôle central de l’intégration en Eurasie.

Pour que tout cela se produise, Erdogan a certainement conclu qu’Ankara devait être à bord de la stratégie à long terme Russie–Chine–Iran pour pacifier et reconstruire la Syrie et en faire un carrefour majeur des Nouvelles routes de la soie. Entre cela et une alliance passagère d’intérêts avec le Qatar, l’Arabie saoudite et les États-Unis, il n’y a certainement pas photo.

Mais ne vous y trompez pas. Il y aura du sang.

Pepe Escobar est l’auteur de Globalistan : How the Globalized World is Dissolving into Liquid War (Nimble Books, 2007), Red Zone Blues : a snapshot of Baghdad during the surge (Nimble Books, 2007), Obama does Globalistan (Nimble Books, 2009), Empire of Chaos (Nimble Books) et le petit dernier, 2030, traduit en français.

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