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Mikhail Khazine : 2016, année de la Grande Rupture 1/5

Publié le par Felli Bernard

Mikhail Khazine : 2016, année de la Grande Rupture 1/5


Par Mikhail Khazine − 18 juin 2015

khazine

Mikhail Léonidovitch Khazine est un économiste russe, statisticien, publiciste, journaliste, contributeur médiatique TV et radio. Il est l’un des principaux animateurs des programmes Dialog sur RBK et Économie à la russe sur RSN. Il est aussi l’auteur de nombreux articles dans les revues Profil, Expert et Odnako. Il est aussi membre permanent du Club d’Izborg et du Conseil eurasien international et président du Conseil d’études économiques.

 

Ce texte est tiré d’une conférence de Mikhail Léonidovitch Khazine en Transnistrie, traduite par une chaîne Youtube Azimuth Azimuth. Le texte est ici remanié pour le rendre plus lisible et plus structuré.

J’ai fait mes études à la Faculté mécanico-mathématique de l’Université de Moscou, complétées en 1984. Je me suis spécialisé en théorie des probabilités et j’ai travaillé en statistique mathématique. Quand la crise a commencé en URSS en 1989, je démarrais un travail dans le domaine des statistiques à l’Institut d’études économiques du GosKomStat (Office national des statistiques de l’URSS), où j’ai travaillé jusqu’en 1993. En 1992, j’ai aussi eu l’occasion de travailler dans une banque commerciale, cette dernière expérience étant peu intéressante en réalité, vu le contexte de ce temps-là. Et à partir de 1993, j’ai travaillé comme haut fonctionnaire d’État, notamment au ministère de l’Économie à partir de 1994. Finalement, en 1997-1998, j’ai intégré l’Administration présidentielle, en tant que responsable de la Direction économique du Président de la Russie. À l’été 1998, avant la grande crise du défaut de la dette russe, suite à un sévère désaccord avec l’équipe du ministre Choubais, j’ai quitté mes fonctions.

Dès lors, j’ai exercé en tant que consultant et j’ai parallèlement mené des recherches sur les origines de la crise russe de 1998. Et ces recherches m’ont amené moi, ainsi que mes associés, au développement d’une théorie qui décrit la crise actuelle. J’expliquerai plus loin pourquoi nous pensons que notre théorie est bien meilleure que celle qui est en vogue en Occident aujourd’hui.

D’abord, venons-en au commencement logique, c’est-à-dire expliquons comment est construite l’économie contemporaine. Autrement il serait impossible d’expliquer ce qui est en train de se passer aujourd’hui, là, sous nos yeux. Encore quelque chose d’important. On me pose de nombreuses questions concernant le cas concret de votre région, la Transnistrie. Ces questions sont souvent purement techniques : faut-il dévaluer votre monnaie ou non, comment organiser les dépenses sociales etc. Mais aujourd’hui, le problème est qu’il n’existe pas de réponse unique à ces problèmes. Pour une raison fort simple : le modèle économique est en train de changer sous nos yeux, à l’échelle planétaire.

Si nous regardons le cas de la Russie, à partir de 1992 la Russie s’inscrivait dans une architecture économique bien précise. Dans les années 1990, elle n’a connu absolument aucun succès. Il a fallu attendre les années 2000 pour que cela change. Ce modèle avait pour pierre angulaire l’afflux d’investissements étrangers. Après le succès des années 2000, nous voyons aujourd’hui à nouveau un ralentissement. Et il est clair aujourd’hui que, suite aux changements majeurs des conditions extérieures à la Russie, et non internes, ce modèle ne peut plus continuer à fonctionner. Les gens qui ont misé sur ce modèle de développement refusent pour le moment de l’admettre. Nous le voyons clairement.

Mais quoi qu’il en soit, parler de la pertinence de telle ou telle mesure prise séparément n’a de sens aujourd’hui que dans le cadre d’un nouveau modèle.  Quels en seraient les objectifs ? Ceux-ci peuvent être différents : la protection sociale de la population, la croissance économique, l’innovation…

Quand vous vous fixez un tel objectif, vous développez un modèle sous-jacent et seulement à ce moment, il est possible de juger de la pertinence ou non de ces mesures. Pour la Russie, faut il continuer à dévaluer le rouble ou le renforcer ? Que faire avec les impôts ? Les augmenter ou les diminuer ? Malheureusement, sur ces questions systémiques, le développement d’une planification stratégique n’existe pas. Et ce n’est pas le cas uniquement chez nous, mais c’est le cas dans le monde entier.

Regardez par exemple vos voisins d’Ukraine. En 1991, ce pays avait tout le potentiel pour être l’un des pays les plus riches d’Europe continentale. Le climat est favorable toute l’année, la population était hautement éduquée, l’industrie hautement développée. Une situation idéale. Même en ce qui concerne l’approvisionnement pétro-gazier, tout était parfait, vu que les énergies transitaient par son territoire. Et aujourd’hui qu’en est-il ? La catastrophe actuelle est un exemple classique des conséquences de l’absence de planification stratégique. On peut aussi parler de la qualité des élites sur place, leur problème n’était pas la corruption, elle existe dans chaque système. Tout le monde le sait. Leur grande faute était l’absence d’un système de planification et de compréhension des tendances lourdes. À part piller le pays, ils ne faisaient rien d’autre et ne gouvernaient pas, ils n’avaient pas de projet, pas de plan et naviguaient à vue. Ce problème est un problème actuel aujourd’hui, pour tous les pays de la planète.

Un autre exemple est la crise migratoire en Europe de l’Ouest, il est évident qu’elle a été organisée à des fins purement tactiques. J’ai quelques idées à ce sujet. Mais le résultat de ce bricolage purement local, a été de déclencher une crise systémique d’ampleur stratégique aux conséquences potentiellement cataclysmiques. Ceci devrait être évident, du moins ça l’était pour moi. Mais l’expliquer aux gens là-bas est presque impossible. Ils répondent: «Nos dirigeants ont tout sous contrôle, ils ont tout prévu.» Eh bien nous voyons que non, ils n’ont rien vu venir et n’ont rien prévu. Pour cette raison, je ne puis répondre à ces questions de tactique et de technique économique que l’on me pose sans cesse. Élever le cours de la monnaie ou le baisser, élever les impôts ou les diminuer. Il n’y a pas de réponse à ces questions, sans une claire compréhension et formulation stratégique.

Théoriquement, une telle stratégie pourrait être développée, mais là nous ferons alors face à un autre problème. Un problème qui pend comme une épée de Damoclès au-dessus de nous tous. C’est de ce problème en particulier, que je souhaite vous parler aujourd’hui. Ce problème est en réalité assez simple à comprendre, mais impossible à formuler dans le paradigme actuel.

Le modèle économique global actuel est apparu il n’y a pas si longtemps, en réalité. Ses racines remontent au XVIe siècle. Et la cause première de son déploiement est ce que l’on appelle aujourd’hui le Petit âge glaciaire du XVIe siècle, appelé le minimum local de température. Il a duré un siècle et demi environ. C’était un temps où, pour la première fois de mémoire d’homme, la mer a gelé autour de Venise. Ce n’est plus le cas aujourd’hui, et cela n’avait jamais été le cas.

En Russie c’est l’époque des Grands Troubles, Velikaya Smuta, plus près de la fin du XVIe siècle. L’œuvre de Boris Godounov, qui décrit cette époque, se déroule entre 1598 et 1605. Mais la genèse de ce modèle remonte au début du XVIe siècle. Pour le Nord de l’Europe, cela a été une question de vie ou de mort. Tout le système agricole, vital dans une société agraire, était basé sur un principe simple. Sur dix années de production, quatre années donnent de belles récoltes et elles permettent de constituer des stocks. Quatre années sont juste ordinaires, mais ne permettent pas de stocks et deux années sont mauvaises et il faut alors puiser dans les stocks pour vivre. Et d’un seul coup, tout cela change : sur dix années, seules deux années sont riches, trois sont moyennes et cinq sont franchement médiocres. Et comme personne ne compte mourir de faim sans rien faire, toute la population s’est trouvée face à ce défi. Que faire ?

Il faut résoudre deux problèmes :

Le premier : où trouver l’argent ici et maintenant, pour acheter de quoi se nourrir dans le Sud.

Et le deuxième : comment rapidement adapter le mécanisme productif de cette époque, pour pouvoir échanger sa production contre les denrées nécessaires. Ces denrées venant toujours du Sud.

En 1517, Martin Luther, le fondateur de la Réforme protestante, un homme entré dans l’Histoire au même niveau que Jésus Christ, le Prophète Mohammed et Bouddha, et qui vivait à la fin du XVe et au début du XVIe siècles, a exposé ses thèses aux portes des églises. Le sens profond de ces thèses est le suivant : nous croyons en Dieu, mais nous n’avons pas besoin d’intermédiaire entre nous et Dieu.

Et maintenant, voici la cause profonde : la seule source de grande richesse au nord de l’Europe en ces temps, étaient les monastères catholiques. Seuls eux étaient riches, les féodaux eux n’avaient rien, ce qu’ils levaient en terme d’impôts sur leurs sujets, ils le dilapidaient bien vite. Les monastères, eux, étaient dans une dynamique d’accumulation. Et il était donc venu le moment de leur faire les poches pour trouver de quoi se nourrir. En Angleterre, au même moment, régnait le roi Henri VIII, qui a eu six épouses. Tour à tour, une catholique et une protestante. Et quand il avait une épouse protestante, il pillait les monastères catholiques. Le but premier de toute la manœuvre était de confisquer leurs avoirs.

Le deuxième but était de générer un nouveau modèle productif, qui pourrait garantir un surplus continu de produits à échanger contre de la nourriture. Auparavant, en Europe, régnait l’ordre des corporations, où tout était régulé : le choix des produits, le nombre d’artisans, les outils employés. Pourquoi? Car ils devaient produire exactement la quantité nécessaire à cette société en particulier. Et surtout pas plus. Dans le cas contraire, cela aurait détruit les bases mêmes du féodalisme. Et donc, vers la troisième décennie du XVIe siècle, pour la première fois dans l’Europe chrétienne, il est apparu une législation bancaire. C’était en Hollande. Ces banques ont été autorisées à avoir recours à ce que nous appelons aujourd’hui la réserve fractionnaire. Les banques ont été autorisées à délivrer des crédits sur les dépôts des épargnants. Et ce, légalement.

Avant, c’était formellement interdit, conformément à l’enseignement biblique. «Tu n’exigeras de ton frère aucun intérêt ni pour argent, ni pour les vivres.» L’activité bancaire, sous cette forme, n’existe en réalité en tout et pour tout, que depuis cinq siècles, plus exactement 480 années. Suite à cela, a commencé le développement exponentiel de l’activité économique. Car il s’est révélé que l’intérêt bancaire par la monnaie de crédit stimule très fortement ce que l’on appelle aujourd’hui l’«innovation».

Dès le début du XVIIe siècle, la compréhension du sens profond de ce nouveau modèle économique est avérée. En Italie notamment, Antonio Serra, dont nous savons peu de choses, mais qui a laissé une œuvre capitale où il écrit la chose suivante : pour savoir laquelle de deux cités est la plus riche, comptez le nombre de métiers que maîtrisent ses habitants. Plus il y a de métiers exercés, plus la cité est riche. Aujourd’hui, cela signifie que plus la division du travail est profonde dans le système productif, plus élevée est la valeur ajoutée qu’il génère. Plus élevés y sont les revenus. Vous verrez que plus un système économique intégré est volumineux, plus avancé y est le niveau technologique.

Voici un exemple simple : si nous avons un hameau de trois familles, il n’y a pas d’artisan forgeron spécialisé, car ces trois familles ne peuvent, à elles seules, produire suffisamment pour sa survie, si lui n’exerce que l’activité de forgeron. Il sera obligé de cultiver lui-même sa nourriture de subsistance, dispersant ainsi ses efforts. Par contre, s’il y a deux cents familles dans ce village, alors on y trouve très certainement un forgeron spécialisé. Car il aura assez de travail pour lui permettre de subvenir à ses besoins et ceux de sa famille, par sa seule activité de forgeron. S’il s’agit cette fois d’une petite ville, alors on y trouve un atelier de mécanique spécialisée, qui peut faire à la fois le travail d’un maréchal ferrant ou d’un réparateur de vélo, même si dans ce dernier cas, certaines des pièces de bicyclette devront être achetées à l’extérieur. Car le niveau de travail des métaux pour certains usages y restera insuffisant. Si maintenant, c’est une grande ville, il s’y trouvera alors une aciérie produisant diverses nuances d’acier. C’est un acier dont on peut produire toutes sortes de pièces de bicyclettes (rayons, fourches et maillons de chaîne) avec cette fois la qualité requise. En URSS, dans les années 1930, nous ne produisions pas les maillons de chaîne, car nos usines n’avaient pas encore le niveau requis pour le travail de l’acier. Après, évidemment, le problème a été résolu.

En clair, cette loi est comprise dès le XVIIe avec Antonio Serra. C’est une époque où le mousquetaire d’Artagnan n’était pas encore né, et où Richelieu était un jeune évêque. C’était il y a pas mal de temps déjà. Et comme disait Lomonossov (ou Lavoisier), tout ce qui est gagné quelque part, est perdu ailleurs. Pour cette raison, si nous voyons un effet positif, c’est-à-dire que l’accroissement de la profondeur de la division du travail amène à une efficacité croissante, il y aura aussi un effet négatif. Lequel ? Quel pourrait être l’effet négatif (au sens économique) du progrès technologique ?

Eh bien, il se trouve que les risques de chaque maillon de la chaîne, pris séparément, augmentent avec la complexité. Imaginons que nous ayons un produit final quelconque, produit en une série de dix opérations techniques. Les opérations sont exécutées par dix entreprises différentes. La première prépare le métal brut, le transmet à la seconde qui le travaille. Elle le transmet à son tour à la troisième, etc. Et à la sortie, nous obtenons un produit fini. Et imaginons que le profit sur la vente du produit soit de 100 unités. Suivant l’hypothèse dite de la «concurrence parfaite», celle-ci affirme que ces 100 unités suivant cette chaîne productive sont réparties uniformément au bout d’un moment. On ne va pas rentrer dans les détails si cela arrive vraiment en pratique, supposons que c’est le cas. Alors chaque maillon de la chaîne a un revenu de 10 unités.

Maintenant, imaginons que la division du travail ait augmenté et qu’il n’y ait non plus dix maillons dans la chaîne, mais vingt. La productivité à augmenté, on peut réduire le prix, mais le profit ne sera pas deux fois plus élevé (200), disons plutôt 140. Et donc, par hypothèse de la concurrence parfaite, nous divisons 140 (profit) par 20 (maillons de la chaîne). Nous obtenons sept. Autrement dit, par l’augmentation de la division technique du travail, le profit par entreprise de la chaîne de production prise individuellement a diminué, passant dans l’exemple de dix à sept. Voilà ce qui est appelé l’augmentation du risque, puisque la «concurrence parfaite» est rarement en application et agit lentement.

Il peut tout d’un coup se révéler que certains maillons ont conservé un profit de 10 unités, et tandis que d’autres accusent une perte nette de -1. Dans ce cas cette entreprise s’arrête, et toute la chaîne productive est menacée d’arrêt. Car la robustesse d’une chaîne est toujours déterminée par son maillon le plus faible. Si dans votre chaîne, vous avez vingt maillons d’acier et un en bois, c’est le maillon en bois, et non ceux en acier, qui conditionne toute la résistance de votre chaîne. Le problème est que les risques définis précédemment ne cessent de monter. Et toute l’histoire de l’économie depuis le XVIe siècle se résume à rechercher sans cesse de nouveaux moyens de réduire les risques.

Il existe deux moyens fort simples de réduire les risques pour un producteur. Ce sont les deux plus anciens, puis est apparu un troisième, dont je parlerai tout à l’heure. Ces deux mécanismes de réduction du risque sont la conquête de nouveaux marchés et l’élargissement de ceux existant déjà. Vous vous mettez à vendre votre production, non plus uniquement sur votre marché intérieur, mais également à l’export. Par exemple, imaginons qu’un généreux mécène de votre région, par exemple de Tiraspol, veuille investir ici et vous construise une superbe usine qui va fabriquer des smartphones haut de gamme. Il finance donc la construction de l’usine.

La question est : combien de temps cette usine pourra-t-elle fonctionner, si sa productivité est d’un demi million (population de la Transnistrie) de smartphones par an ? Avant la saturation complète du marché ? Assez rapidement, tout le monde aura un smartphone. Et après ? On en fait quoi ? Il faut bien les écouler quelque part. À l’export, par l’élargissement du marché. Si vous n’élargissez pas votre marché, vous êtes condamné à terme à l’échec.

Maintenant la deuxième approche pour réduire les risques : c’est le crédit. Vous faites la chose suivante : vous allez à la banque et lui demandez de l’argent. Vous annoncez que vous allez encore produire de nombreux smartphones. Et puis on verra. Résumons : à ce stade, il y a deux manières seulement de réduire les risques. L’élargissement du marché et le crédit. Les banques jouent un rôle fonctionnel important. Elles prennent sur elles les risques dans l’économie, plus précisément elles les redistribuent. C’est-à-dire qu’elles font crédit à des taux plus élevés à ceux qui font un sur-profit.

À ceux qui ont moins de profit, elles font crédit à taux plus bas. Les banques jouent un peu le même rôle que celui du GOSPLAN (système de planification économique central des pays du bloc socialiste). Et évidemment, les banques n’oublient pas leurs propres intérêts. Mais il reste un problème. Comme les banques in fine ne font que redistribuer les risques, elles ne peuvent que contenir la montée du risque, mais pas l’empêcher. Sans élargissement du marché, l’économie tôt ou tard se retrouve en stagnation. C’est-à-dire qu’elle arrête de se développer.

Le premier à l’avoir compris est Adam Smith, à la fin du XVIIIe siècle. Il a écrit que pour tout système économique fermé, l’augmentation de la division du travail, c’est-à-dire le développement économique, ne peut avoir lieu que pendant une durée limitée, avant de buter sur les limites du système et s’arrêter. Il écrivait que plus un système économique est grand, plus longue sera la durée de son développement. Mais il finira quand même par s’arrêter à un moment donné. On en conclut que, dans tout système économique à un moment survient une crise, une crise qui ne se termine pas d’elle même. Cette crise est due à un marché qui n’est plus suffisant en taille ou qui ne s’élargit pas, ou pas assez vite.

La conclusion suivante dans la théorie économique vient de Karl Marx. N’oublions pas qu’il n’était pas un économiste de formation, mais un juriste et un philosophe. Il a compris la chose essentielle suivante, et là, nous nous rapprochons de notre époque. Puisque la planète Terre est finie, tôt ou tard, le mode de production capitaliste, dans son essence, mû par l’augmentation de la division du travail, touchera à sa fin. Car le système économique capitaliste aura pris tout le Globe.

À l’époque de Marx, c’était une abstraction. Aujourd’hui, ça ne l’est plus du tout. Et là, Marx en conclut que puisque le mode de production capitaliste est destiné à se terminer, de par les limites mêmes de la planète Terre, il faut élaborer une théorie qui décrit l’ère post-capitaliste, du dépassement de ce mode de production. Et toute la pensée de Marx, c’est la conceptualisation d’un mode de production post-capitaliste. Les capitalistes ne l’ont pas bien pris.

Pour cette raison, à la fin du XIXe siècle, la théorie économique remontant à Adam Smith, appelée plus tard «économie politique», où la fin du capitalisme est admise, a été remplacée par une autre école où la fin du capitalisme n’existe plus. Cette théorie a reçu le nom de «sciences économiques». Elle «démontre» que le mode de production capitaliste n’a «pas de fin». En effet, dans la macroéconomie d’Adam Smith, la fin du capitalisme est évidente. Pour cette raison, l’économie présentée depuis la macro vers la micro, comme en économie politique, a été remplacée de la micro vers la macro, comme aujourd’hui en «sciences économiques».

La «science économique» est la théorie de l’entreprise, celle qui prétend décrire le comportement de l’agent économique. Dans le meilleur cas, elle tente de décrire un domaine d’activité et le commerce international, pas plus. La «science économique» accorde une attention toute secondaire à la macroéconomie. Elle l’évite même, car ses contradictions seraient rapidement exposées alors par le raisonnement d’Adam Smith. Dans tous les cas, la logique d’Adam Smith est ici implacable.

On note que durant tout le XIXe siècle, et même la fin du XVIIIe, les systèmes économiques locaux sur la planète, qui apparaissaient sur les ruines du mode de production féodal, ont été entraînés par le développement du mode de production capitaliste, en s’agrégeant, s’agglutinant et se rapprochant sans cesse. Vers le début du XXe siècle, il existait sur le globe quatre grandes zones économiques. Ces systèmes économiques avaient absorbé tous les autres. Dans notre théorie [Théorie russe postsoviétique de la néo-économie, NdT], nous appelons ces zones «zones technologiques». La zone technologique britannique est apparue à la fin du XVIIIe siècle. La zone technologique française devait s’établir, mais la défaite napoléonienne l’a empêchée. La deuxième zone technologique est la zone germanique (Allemagne, Autriche-Hongrie), avec son cœur en Allemagne. La troisième a été la zone technologique des États-Unis et enfin la quatrième est la zone technologique japonaise. Cette dernière est apparue au tout début du XXe siècle. L’Empire russe faisait partie de la zone technologique allemande. Même si, dans ce dernier cas, la situation était plus complexe, avec la pénétration d’autres acteurs sur cet espace. Mais le sujet serait trop complexe à traiter ici.

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