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Mikhail Khazine: 2016, année de la Grande Rupture 4/5

Publié le par Felli Bernard

Mikhail Khazine: 2016, année de la Grande Rupture 4/5


Par Mikhail Khazine − 18 juin 2015

khazine

Mikhail Khazine termine la conférence en mixant une série de questions / réponses qui débordent quelque peu du sujet mais ses réponses méritent une réelle attention.

Qu’est-ce qui est le plus dangereux pour l’économie de la Transnistrie, l’inflation ou la déflation ?

J’y ai déjà répondu au tout début : il y a toutes sortes de scénarios possibles avec l’inflation ou la déflation mais, avant tout, il faut conceptualiser le type d’économie que vous voulez construire ici. Et avant toute chose, il faut bien décrire l’environnement économique dans lequel vous évoluez maintenant, et celui de demain. Quels sont vos relations avec l’Ukraine, la Russie, la Moldavie ? Ou encore, la Roumanie ? Vous imaginez ce que sera la Roumanie, une fois chassée de l’UE et privée des perfusions de l’UE qui la maintiennent à flot ? Ça va être sportif de ce côté là… La Roumanie est quand même un pays étrange depuis toujours, un peu comme la Pologne. Les Polonais sont forts sympathiques, ils nous ressemblent beaucoup en réalité, si on a compris que Dieu a créé la Pologne afin de détruire toutes les organisations internationales dont elle fait partie. À ce sujet, je rappelle qu’en 1939, le ministre des Affaires étrangères allemand Joachim Von Ribbentrop est venu à Moscou en proposant de «vendre» son allié d’alors, la Pologne.

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Je rappelle qu’un an avant, en 1938, l’Allemagne et la Pologne ont dépecé la Tchécoslovaquie ; la Pologne avait pas mal de choses à se reprocher aussi. Ribbentrop, à Moscou, a donc proposé de passer la frontière entre l’URSS et l’Allemagne suivant la même ligne qu’en 1914, c’est-à-dire d’inclure une partie de la Pologne en URSS. Ce à quoi le camarade Staline, ayant beaucoup côtoyé de Polonais dans sa vie, a répondu : «On fera comme ça, vous prendrez Varsovie, nous on prendra Lvov.»

 

On voit qu’il comprenait à qui il avait affaire. Tant qu’on a pas une vision globale et systémique des changements tectoniques en cours, si aujourd’hui vous adoptez un programme économique basé sur la distribution des cartes économiques d’aujourd’hui et que demain l’UE s’écroule, le programme devra être radicalement changé. Ou si par l’exemple l’Ukraine devait faire votre siège, cela vous ouvrirait un corridor direct vers la Russie. Donc je ne peux pas dire ce qui est mieux de l’inflation ou de la déflation. Tant qu’il n’y a pas un modèle stratégique de développement, cette question n’a pas de réponse. On ne peut à ce stade dire ce qui est mieux pour l’une ou l’autre des entreprises. Pour les retraités il vaut mieux ceci, pour les actifs cela. Ce n’est pas simple.

Avez vous changé d’avis ces 20 dernières années sur l’idée que la réduction de la masse monétaire n’implique pas nécessairement la réduction de l’inflation ?

Je peux vous dire que j’ai fait cette recherche en 1996. Je rappelle que la masse monétaire, c’est-à-dire la quantité d’argent dans l’économie, est caractérisée par deux indicateurs.

Le premier, c’est le rapport de l’agrégat monétaire au PIB, appelé monétisation. Le deuxième, c’est le rapport des liquidités sur l’argent de crédit, c’est le multiplicateur de crédit. Ce multiplicateur se situe normalement entre 4 et 6. Si le monétisation de l’économie dépasse ces 100%, cela peut générer de l’inflation due à l’excès d’actifs financiers qui exercent une pression sur l’économie réelle. Si la monétisation est en-dessous des 100%, alors cela augmente les coûts de l’activité économique. Pourquoi ? Car les entreprises n’ont alors plus accès à du crédit bon marché. Et elles commencent à utiliser d’autres outils (par exemple, le troc) à la place de l’outil monétaire, qui sont moins efficaces, entraînant plus de coûts.

En clair, si vous travaillez avec des lettres de change au lieu de l’argent, les coûts intermédiaires sont trop élevés. Tout cela plombe la rentabilité de votre activité. Aujourd’hui l’économie russe est insuffisamment monétisée, avec des taux bien trop élevés de la Banque centrale de Russie. Je répète, la réduction de la masse monétaire, augmente les coûts de l’activité. On ne peut rien faire contre cela. En ce qui vous concerne en Transnistrie, vous devez élaborer avec soin votre stratégie, surtout au niveau des flux transfrontaliers. Car par exemple en Russie, l’économie est essentiellement exportatrice. Nous vendons entre autres du pétrole que nous extrayons nous-mêmes. Alors que chez vous, vous achetez de la matière première que vous transformez en produits finis et revendez ensuite, les flux sont bidirectionnels, alors que chez nous ils sont unidirectionnels d’où une architecture économique différente.

Votre économie est plus aisée à piloter que la nôtre dans telle ou telle direction. Chez nous, c’est beaucoup plus complexe. Pour ma part, j’ai pratiquement terminé. Je souhaite dire que le but de la conférence était d’expliquer la chose suivante. Nous sommes là au point de la Grande Rupture. L’environnement dans lequel existait la Transnistrie depuis 1992, était un environnement où tant l’Ukraine que la Moldavie allaient tantôt plus vite, tantôt moins vite dans le sens du projet occidental, un projet fondamentalement et radicalement anti-russe. Cet environnement, touche à sa fin.

Les forces qui menaient ce projet anti-russe ont aujourd’hui des problèmes de fond et nous voyons des tendances objectives se manifester de manière de plus en plus nette qui nous disent que, du point de vue de ce modèle économique en place en Europe de l’Ouest et dans le monde occidental en général, l’Europe de l’Est ne peut qu’être contrôlée à perte par eux. Ni Berlin, ni Bruxelles, ni Paris, ni Rome, ni évidemment Londres ne vont continuer à payer pour les Polonais, les Tchèques, les Slovaques, les Hongrois, les Roumains ou les Bulgares. La fête est finie. Leur niveau de vie va de nouveau s’écrouler. Et ils vont changer leur vecteur de l’Ouest vers l’Est. On le voit déjà se dessiner avec Viktor Orban, Premier ministre hongrois, qui a posé un ultimatum à Bruxelles.

Souvenez-vous de ce qu’Orban a fait il y a quelques années ? Il a juridiquement subordonné la banque centrale du pays au gouvernement, provoquant un immense mécontentement des Occidentaux, et il a inclus dans la Constitution la chose suivante, impensable dans la logique libérale de l’Europe de Bruxelles : que le mariage, c’est l’union entre un homme et une femme. Ils étaient fous de rage à Bruxelles et ont exigé qu’il rende la banque centrale indépendante. Il a alors en réponse exigé de Bruxelles plus de fonds pour la Hongrie. Ils lui ont promis des fonds supplémentaires s’il changeait sa décision sur la banque centrale et amendait la Constitution. Finalement rien n’a beaucoup bougé. Orban exige toujours plus d’argent. Le mariage défini comme l’union d’un homme et d’une femme est resté. On observe une situation analogue en Pologne, d’autant plus que c’est un pays très catholique, les expériences d’ingénierie sociale occidentale auront fait beaucoup de mal. Quand j’étais à Varsovie, on m’a raconté comment l’arc en ciel du mouvement LGBT était régulièrement détruit, malgré la «loyauté» de la Pologne à l’UE. Malgré tous les efforts pour l’y laisser, les Polonais sont plus forts. Ils sont encore très catholiques et empreints de valeurs traditionnelles. Tout va changer très fort avec ce qui vient et c’est à prendre en compte pour tous les aspects de la vie, y compris économique.

Prenons le cas de l’Ukraine si on y adopte sous pression la loi de fédéralisation, et il est probable que ce soit le cas à terme, car cela arrange les Allemands à qui les Américains ont confié le dossier ukrainien. Les Allemands sont rigides juridiquement. Si c’est écrit, cela doit être. Très vite des barons locaux vont contrôler diverses régions dans une tradition typique d’Ukraine et l’espace sera fragmenté avec chaque chef «féodal» local qui constituera son propre fief et son trésor de guerre.

L’Ukraine va donc se disloquer en une multitude de petits morceaux. Ces morceaux vont donc chercher une protection auprès d’un acteur puissant. Qui est-ce que ce sera ? Toute la Novorossie entrera dans l’orbite de la Russie. Kiev et ses environs constitueront leur propre région. Et pour l’Ukraine de l’Ouest ? J’ai peine à imaginer qui en a besoin. Il n’y à rien là-bas, ni minerais, ni main d’œuvre. Celle qu’il y avait travaille à l’étranger depuis longtemps. La seule solution serait que la Pologne annexe ce territoire pour pouvoir enfin satisfaire son complexe impérial historique. Cela me dépasse.

C’est un spectacle assez grandiose qui s’annonce avec ce territoire curieux qu’est l’Ukraine de l’Ouest. Il ne reste plus qu’à prendre assez de popcorn et regarder ce qu’ils vont faire avec les problèmes qu’ils ont eux-même créés de toute pièce. Mais comme ils sont englués dans leurs problèmes, cela va radicalement changer votre voisinage, ainsi que le nôtre d’ailleurs. Et tous vos projets économiques à long terme doivent tenir compte de cette réalité.

Au sujet du système monétaire de la Transnistrie. J’ai parlé hier sur votre radio et lors d’une conférence de presse. Il existe des systèmes monétaires localisés dont l’essence même est l’accélération maximale de la circulation de la monnaie. Vous pouvez faire circuler votre monnaie même s’il est difficile de vraiment mesurer sa «vitesse», mais c’est une autre histoire. Mais il est possible de manière relative de détecter la variation de la circulation plus ou moins rapide de la monnaie. Il existe des moyens d’accélérer cette circulation. Et l’accélération de la circulation, c’est la stimulation de l’activité et l’augmentation des revenus budgétaires.

En Russie, il y a des gens qui essaient de mettre en circulation la monnaie franche (théorisé par Silvio Gesell au XIXe). C’est une monnaie qui mécaniquement perd de sa valeur. Cela ressemble à ce que l’on essaye de faire en Suisse ou au Japon où l’on incite vivement les gens à dépenser leur argent alors que les gens, sentant intuitivement que la situation se dégrade, ne veulent pas le faire. Ils voient que les prix chutent, alors pourquoi acheter aujourd’hui une voiture à $50000 alors que demain on l’achètera à 45 000 voire 40 000 ? Alors que fait-on ? Voyant que l’argent est déposé à la banque, au lieu de vous payer des intérêts, on vous fait payer le fait de laisser «dormir» votre argent. Vous déposez $50 000 à la banque, un an plus tard, il ne reste que $48 000. Voilà ce que sont les taux d’intérêts négatifs.

Il existe donc un modèle de monnaie fondante théorisée par Silvio Gesell. C’était un entrepreneur allemand du XIXe siècle qui a proposé l’idée d’émettre une monnaie qui au fil du temps perd de sa valeur. Ce billet qui aujourd’hui vaut 100 roubles dans une semaine vaudra 99 roubles, dans trois semaines 98 roubles, etc.

Comme le montre l’expérience, si vous avez des problèmes au niveau de votre circulation monétaire, comme par exemple les banques qui ne font pas crédit, alors l’emploi de la monnaie franche telle qu’elle est théorisée par Gesell permet de rapidement vivifier votre économie. En Russie, un certain Roustam Dovletbaev a lancé ce projet, qui est encore actif aujourd’hui. Dans son exploitation agricole près de Oufa au Bachkorkostan, il a appliqué ce système pendant la crise de 2008-2009 et cela a très nettement amélioré la situation. Les financiers locaux l’ont pressuré et ont essayé de lui nuire en étant de mèche avec la justice locale, mais il s’en est sorti. On lui a seulement interdit de payer les salaires avec cette monnaie alternative. Il a dit : «D’accord, je ne paierai pas les salaires avec.» On pourrait théoriquement l’inviter ici et voir quelles seraient ses propositions pour accélérer la circulation monétaire. C’est tout à fait réaliste. C’est sans doute bien plus efficace que de dévaluer ou de réévaluer une monnaie.

Parlons de la Turquie, un sujet clé.

Il faut comprendre qu’il existe des ensembles géo-économiques naturels qui, à travers les siècles, se reconstituent sous différentes formes. Si on regarde l’histoire longue de la Méditerranée orientale, on notera que se forment en permanence des espaces économiques avec pour cœur la presqu’île d’Asie mineure. Il m’est difficile de dire exactement pourquoi, mais c’est probablement parce que l’Asie mineure est le seul endroit de tout le bassin méditerranéen où il y a de l’eau en abondance. Même à la fin de l’été et au début de l’automne, même en août-septembre de puissants fleuves et des rivières y coulent. Pour celui qui a été en Grèce, en Italie, en Espagne et surtout en Afrique du Nord, à partir de juillet, le lit de la plupart des rivières est asséché. Ces régions manquent chroniquement d’eau. L’Asie mineure se prête mieux à l’agriculture. Il y a aussi le Delta du Nil et c’est tout, pour tout le Bassin méditerranéen. Mais la vallée du Nil est déjà tellement densément peuplée que même là, cela ne suffit plus. Aujourd’hui l’Égypte est le premier importateur de céréales de la planète malgré le potentiel agricole du Nil.

En Asie mineure le dernier grand empire était l’Empire ottoman et cet empire avait une particularité qu’ont utilisée les Britanniques pour le détruire à la fin du XIXe et au début du XXe siècle. Les Turcs sont un des nombreux peuples turcophones. Les Turcs ottomans ne sont qu’une des branches du peuplement par les Turkmènes, qui ont migré de la Caspienne orientale en étendant leur territoire. Les habitants originels de la presqu’île d’Asie mineure sont les Grecs byzantins qui ont seulement changé de religion. Plus au sud vivent les peuples arabes et les relations entre Turcs et Arabes sont historiquement tendues, idem avec les Perses, ces derniers se considérant «supérieurs» aux Arabes. Encore un élément important, la religion commune de ce territoire, c’est l’islam.

Le rôle de l’islam dans l’Empire ottoman était identique à celui de la religion orthodoxe dans l’Empire russe après Pierre le Grand. C’était un ministère pour une religion étatique. Peu importe qui était le ministre. Par exemple le Grand Procureur du Saint Synode au début du XXe siècle, après Constantin le Victorieux, sous le règne d’Alexandre III, s’appelait Sablèr et était un juif converti au christianisme, tout au plus formellement [une sorte de marrane, NdT]. Cela agaçait beaucoup de monde. Les Britanniques ont détruit l’Empire ottoman en s’appuyant sur des courants islamistes agressifs qu’ils ont eux-même construits de toute pièce. Aujourd’hui tous les ISIS et consorts sont les descendants directs de réseaux mis en place par les Britanniques à la fin du XIXe et au début du XXe siècles, par exemple par le colonel Lawrence, plus connu comme Lawrence d’Arabie, et d’autres.

Le monde islamique contemporain rejette catégoriquement toute idée de rétablissement néo-ottoman car il ne reconnaîtra pas une situation où l’islam, à la fois système spirituel et temporel, deviendrait une simple structure bureaucratique. De plus, maintenant, si on regarde l’économie turque, on remarque qu’il y a encore 30 ans, au début des années 1980, la Turquie était un pays pauvre, très pauvre, arriéré même, quasiment sans industrie. Vous le savez ou pas, mais la Bulgarie socialiste à la même époque avait un potentiel industriel qui dépassait le potentiel réuni de la Grèce et de la Turquie de ce temps là. Cet important potentiel de la Bulgarie a été établi avec l’aide soviétique.

Après avoir dépassé la Grèce et la Turquie réunies, aujourd’hui, après la chute du socialisme, il n’en reste presque plus rien. La Turquie a traversé une véritable révolution industrielle. Grâce à l’accès aux marchés extérieurs, en particulier le Marché commun européen, elle est un partenaire économique important de l’UE. Il y avait même un plan de faire entrer la Turquie dans l’UE. Mais le problème est que l’UE s’est lancée dans une vague de libéralisme sociétal sans précédent. Or les Turcs sont plutôt conservateurs et virils. Et deuxièmement, la Turquie a 80 millions d’habitants pour ce que j’en sais. C’est un pays aussi peuplé que l’Allemagne et les classes dirigeantes de l’UE ont compris qu’elles ne parviendraient pas à les digérer étant donnés les problèmes qu’a causés l’immigration turque en Allemagne dans les années 1970. Les Turcs se sont sentis profondément blessés dans leur orgueil par l’UE qui les a rejetés de facto. Et la Turquie se trouve devant la question suivante : que faire ?

Car le niveau de vie élevé que la Turquie a atteint ces dernières années ne peut être maintenu en aucune façon sans l’accès aux marchés internationaux. La première option, le rapprochement avec l’UE, a échoué et il est devenu clair que tôt ou tard l’UE fermera ses marchés à la Turquie. Par ailleurs dans le cadre du Grand Marché Transatlantique TTIP en préparation, il est prévu que pour la Turquie, comme pour la Russie et également la Chine, le marché de l’UE sera fermé et deviendra chasse gardée exclusive des États-Unis. Dans ce sens un plan a déjà été élaboré à l’automne 2015 dans le cadre de sommets onusiens (type COP21). Les réglementations écologiques se sont soudainement durcies. En conséquence de quoi, pour la Chine, la Turquie ou la Russie, les marchés de l’Union Européenne vont se fermer de plus en plus, sous prétexte que la production de ces pays ne satisfait pas aux normes écologiques.

Suite à cela, l’autre projet turc était de reconstruire un espace néo-ottoman, c’était le projet d’Erdogan. Mais il s’est heurté au fait que la Turquie ne peut s’étendre vers le Sud (Syrie) où commencent les territoires de peuplement arabes et partiellement kurdes, qui ne souhaitent pas de tutelle turque. Le seul axe qui reste ce sont les marchés de l’espace eurasien, ce qu’on appelle l’Union économique eurasienne. Ces marchés sont accessibles pour la Turquie et on voit que le commerce bilatéral russo-turc ne cessait de croître ces dernières années, tout cela accompagné d’un rapprochement politique certain. Et pile à ce moment là survient l’incident avec le bombardier russe abattu au-dessus de la Syrie. Cette opération a été ordonnée par le premier ministre Davutoglu et le chef d’état-major. Erdogan n’était pas informé. L’opération était faite en s’appuyant sur un trait de caractère particulier d’Erdogan qui, fort orgueilleux, n’admet jamais ses erreurs et ne peut admettre publiquement qu’il ne savait pas ce qui se passe dans son propre entourage.

Toute cette affaire de l’avion abattu était un plan téléguidé par les Américains. Pour moi, il est évident qu’ils ne parviendront pas à faire des ennemis de la Turquie et de la Russie, car des facteurs objectifs très puissants poussent à un rapprochement quasi tectonique entre les deux pays. Économiquement, aujourd’hui la Turquie reconstitue son pôle de puissance historique et prend le contrôle économique des Balkans. Comme me le disaient des hommes d’affaires Turcs : «Nous avons pris le contrôle économique de la Grèce, de la Serbie, de la Bulgarie, là nous digérons la Roumanie.» Mais on ne peut pas y être présent politiquement, seulement économiquement car tout le monde se souvient de la domination ottomane et vous les Russes serez notre couverture politique, d’où l’idée que l’on doit aller ensemble vers les Balkans. Vous pourrez les rassurer quant à notre présence économique.

Je suis donc certain que nous allons trouver un accord, avec ou sans Erdogan, car il n’y a pas d’alternative à ce rapprochement, ni pour la Turquie, ni pour la Russie. Je répète encore, la Turquie ne peut pas avancer vers le Sud. La différence par rapport à l’ère ottomane, c’est que les Arabes ont le pétrole. On peut théoriquement imaginer un mouvement vers le Sud, uniquement dans un contexte de guerre saoudo-iranienne ou tout simplement de l’éclatement de l’Arabie saoudite. Dans ce cas, l’Iran pourrait prendre le contrôle des champs pétrolifères majeurs. Bahreïn est une ancienne province de l’Empire perse arrachée par les Anglais au XIXe qui pourrait revenir sous contrôle iranien. En Arabie saoudite, les régions pétrolières sont peuplées de chiites.

Au Yémen habitent de nombreux chiites, reste le Qatar et les Émirats arabes unis qui, seuls, ne feront pas le poids face à l’Iran. Et dans une situation où dans 8, 10 ou 15 ans les Arabes du Golfe seront en faillite, la Turquie pourra étendre sa zone d’influence vers le Sud si elle-même n’est pas dépecée par des puissances extérieures (USA par exemple) où de tels plans existent. La Turquie est dans les petits papiers de l’oligarchie car les États-Unis commencent à soutenir divers mouvements proto-étatiques anti-turcs sur son périmètre (exemple Rojava Kurdistan syrien, Kurdistan irakien…). Il y a divers scénarios possibles, difficile de dire à ce stade lequel l’emportera à ce stade.

Je répète : du point de vue de la rationalité, notre rapprochement avec la Turquie va se poursuivre et s’accélérer

Après la chute de l’URSS le capital industriel de l’Union soviétique s’est effondré et l’espace économique ex-soviétique a commencé à être absorbé ou colonisé par le capital industriel européen et plus récemment chinois. Cela a construit un modèle où la Fédération de Russie est essentiellement réduite au rôle de fournisseur de matières premières pour l’Union européenne et peut-être la Chine. Y-a-t-il une probabilité de nouvelle industrialisation de la Russie comme par exemple dans l’URSS des années 1930, où elle rattrapait rapidement les pays les plus avancés de l’époque ? Quelles sont les mesures à entreprendre dans ce sens ?

Bien sûr, on parle beaucoup en ce moment de politique de substitution des importations en Russie. On parle en réalité de nouvelle industrialisation. Nous avons un exemple juste à côté, le Kazakhstan, qui a commencé une politique d’industrialisation, il y a cinq ans maintenant. Ils annoncent en ce moment même un deuxième quinquennat d’industrialisation et alors que chez nous l’économie faiblit. Au Kazakhstan, elle continue de monter, même s’ils ont dévalué leur monnaie, ce qui indique une décroissance en terme de dollars mais en monnaie nationale, le tenge, la croissance continue. Donc oui, une telle politique d’industrialisation est inévitable, cela sur fond de ralentissement économique chinois, dû à sa propre crise économique interne qui est très forte. Je vais expliquer pourquoi.

J’avais dit qu’aux États-Unis, la crise structurelle était due au fait que les ménages dépensent 3 000 milliards de dollars de plus par an que leurs revenus ne le leur permettent. Ils sont donc obligés de subventionner ces 3300 milliards et, de fait, ils le font par accroissement de leur dette, mais ce mécanisme touche à son terme également. En Chine, cette même crise structurelle se révèle en reflet, mais différemment. La Chine est un pays exportateur et, pour cette raison, elle est très dépendante de la demande externe. La Chine a essayé de se repositionner sur sa demande intérieure mais celle-ci est bien trop insuffisante, d’où une tentative de relance de la demande par le crédit ce qui n’a fait que générer des bulles et une chute sévère des marchés chinois.

Mais même si nous voulons aujourd’hui que les biens et services que la Chine vend sur les marchés extérieurs puissent s’écouler sur le marché intérieur, même en supposant une baisse brutale des revenus des producteurs chinois pour pouvoir vendre à l’interne, il faut subventionner le marché intérieur chinois à hauteur de 2 000 milliards de dollars par an. On voit que le déséquilibre est de 2 000 milliards en Chine, à quoi on ajoute 1 000 milliards pour l’UE ce qui nous donne les 3 000 milliards des États-Unis mentionnés plus tôt. La Chine n’a pas de telles ressources et en plus comme la demande interne ne monte plus et entraîne par là des problèmes au niveau de la génération de profit en Chine, ce pays connaît une fuite des capitaux qui s’élève en décembre 2015 à 300 milliards de dollars.

Si ça continue ainsi, il ne restera plus du tout en Chine de réserves de change, encore immenses hier, à brève échéance. Des 4 000 milliards qu’elle avait, il n’en reste plus que 3 000 et il y en aura de moins en moins. S’ils commencent à bloquer les opérations de change pour stopper cette hémorragie, cela entraînera des problèmes d’une autre nature et je ne suis donc pas certain quant à la possibilité pour la Chine de continuer son expansion avec pour conséquence que la Russie ne sera pas sa colonie de matières premières.

D’ailleurs la Chine n’a pas mené à terme ses achats de pétrole et de gaz chez nous, car elle n’en a tout simplement pas besoin. Tous les grands méga-contrats médiatisés des derniers temps ne sont pas mis en œuvre. Pour ce qui concerne l’industrialisation, c’est le modèle qui doit changer. Si nous appliquons le modèle que commence à appliquer le Kazakhstan en ce moment, il garantit à la Russie pour 10 à 15 ans des taux de croissance entre 5% et 7% par an, en particulier en développant notre infrastructure sur fond de dépression ailleurs dans le monde, une situation analogue à celle des années 1930.

Avec l’écroulement prévisible de l’UE, que penser des zones de libre-échange formée entre l’UE et les pays d’Europe de l’Est, l’Ukraine par exemple. Seront-ils les premiers à tomber ?

Oui, les perspectives de l’UE sont sombres sur la base de paramètres objectifs et non idéologiques. Une bonne image de la crise qui me vient est la suivante : vous êtes pilote d’un avion militaire supersonique, vous décollez et montez à la verticale vers le ciel, moteurs à plein régime, et vous approchez de la stratosphère et puis soudainement la pression dans la chambre de combustion du moteur se met à chuter, la poussée diminue et vous comprenez que vous ne pourrez plus maintenir cette altitude encore longtemps. Deux choix s’offrent à vous : perdre de l’altitude, tomber puis quitter l’avion en parachute en vous éjectant. Ou alors vous pouvez perdre de l’altitude et plus près du sol, à 2 km d’altitude, essayer de rallumer les moteurs et, avec le peu de carburant qui vous reste, essayer de faire un atterrissage en douceur.

Aujourd’hui les États-Unis comme l’Union européenne sont dans la stratosphère. Ils ont monté moteurs à plein régime et s’aperçoivent qu’ils n’ont presque plus de carburant. Ils vont donc chuter. Tous leurs projets d’élargissement de zone d’influence en rendant accessibles leurs marchés arrivent à leur terme aussi. Tous les «miracles économiques» d’après guerre, d’abord en Allemagne de l’Ouest et dans le reste de l’Europe occidentale, ensuite au Japon, à Taïwan et plus tard Singapour, puis le décollage de la Corée du Sud, puis de la Chine populaire avaient été rendus possible pour une seule raison : les États-Unis avaient ouvert leur marché à tous ces pays. Pourquoi pensez-vous qu’en 1945 l’économie américaine pesait plus de 50% de l’économie mondiale, et aujourd’hui seulement 16% à 18% ?

Car les États-Unis ont autorisé ces pays à (re)construire chez eux une industrie, mais orientée prioritairement sur la vente d’abord vers les États-Unis. Toute l’économie contemporaine, ce sont des chaînes de valeurs fermées et dollarisées. Les États-Unis émettent le dollar et les autres pays y écoulent leur production, obtiennent du dollar qu’ils réinvestissent ensuite dans les marchés financiers américains. Voilà le schéma de principe.

C’est ce schéma aujourd’hui qui ne fonctionne plus, car le retour de cet argent se fait à travers la demande aux États-Unis et personne ne sait comment faire pour transférer cet argent des marchés financiers (Wall Street) vers le citoyen américain (Main Street) pour stimuler sa demande solvable. Il ne peut plus s’endetter, car il est saturé au niveau de l’endettement et du crédit qu’il ne pourra jamais rembourser. Et s’il ne le rembourse pas, on ne peut plus lui prêter, et si on ne peut plus lui prêter alors sa demande chute car sa demande est aujourd’hui essentiellement formée par le crédit et non plus par ses revenus réels, voilà. Ce dispositif ne fonctionne plus.

D’où la mort programmée de tous ces projets expansionnistes économiques occidentaux avec la mort du système de l’économie dollar. C’est plus clair maintenant ?

Partie 3

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