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Chrétienté médiévale Le rêve d’une papauté impériale

Publié le par Felli Bernard

Chrétienté médiévale

Le rêve d’une papauté impériale

 

Au tournant de l'An Mil, dans une Europe féodale divisée en seigneuries et principautés rivales, personne ne donne cher de la papauté. Le souverain pontife n'est guère plus que l'évêque de Rome, élu par acclamations par le peuple de la ville comme les autres évêques. La mort prématurée de l'empereur germanique Otton III et de son ami le pape Sylvestre II ont enterré le rêve d'un empire chrétien universel. 

Mais par un retournement dont l'Histoire a le secret, une nouvelle génération de papes issus de l'ordre monastique de Cluny va réformer l'Église et la société médiévales, jeter les bases de notre civilisation et placer la chrétienté occidentale sous l'autorité des pontifes romains, vicaires du Christ sur terre.

« La papauté », illustration d’un chapitre de l’ouvrage encyclopédique médiéval « Liber Floridus », écrit et illustré par Lambertus de Sancto Audomaro (le chanoine Lambert de la cathédrale Notre-Dame de Saint-Omer), 1120, Gallica, BnF, Paris. Le manuscrit original est conservé à l'université de Gand en Belgique.

La réforme grégorienne

Les prémices de la réforme apparaissent avec Léon IX. Le nouveau pape est imposé à Rome en 1049 par son cousin Henri III, le plus énergique de tous les empereurs germaniques.

Il se lance immédiatement dans la lutte contre la « simonie », c'est-à-dire l’achat des charges ecclésiastiques qui place le clergé séculier sous la dépendance des seigneurs laïcs, et le « nicolaïsme », c'est-à-dire le mariage des prêtres qui conduit ceux-ci à détourner les ressources de leur cure au profit de leur famille.

Grégoire VII et la querelle des Investitures

Après de très brefs pontificats, c'est à nouveau un moine de Cluny, ami d'Hildebrand, qui monte sur le trône de saint Pierre en 1061 sous le nom d'Alexandre II.   À sa mort, en 1073, c'est enfin un autre moine de Cluny, Hildebrand, qui est porté sur le trône de saint Pierre sous le nom de Grégoire VII, d'où le nom de « réforme grégorienne » donné au mouvement de réforme qu'il a impulsé. Il a alors une cinquantaine d'années.

Grégoire VII poursuit ses efforts pour moraliser les moeurs du clergé et consolider l'autorité de l'Église. Mais il ne s'en tient pas là et franchit un cap décisif en tentant d'imposer la primauté du pouvoir spirituel sur le pouvoir séculier de l'empereur, des rois et des féodaux. Il veut pour le moins une Église autonome. C'est une préfiguration de la laïcité moderne.

En 1075, dans un document de travail qui n'a pas valeur officielle (Dictatus papae, « Édit du pape »), il énonce vingt-sept propositions décisives. Ainsi, il confirme l'élection des papes par le collège des cardinaux et surtout condamne les investitures laïques, c'est-à-dire le droit qu'avaient les souverains de nommer les évêques. 

 

L'empereur allemand Henri IV prend très mal la chose ! Il dépose le pape mais celui-ci réplique en l'excommuniant. La réforme grégorienne a déjà si bien assuré l'autorité morale du Saint Siège que l'empereur est obligé de se soumettre. Il se rend à Canossa où s'est réfugié le pape et obtient son pardon. À peine restauré dans ses droits, il reprend les hostilités.

Grégoire VII n'a bientôt plus d'autre ressource que de s'enfuir de Rome. Il meurt en exil à Salerne en 1085, abandonné de tous, laissant en suspens la querelle des investitures. 

Urbain II prêchant la croisade en présence de Philippe Ier, devant l'assemblée des évêques et des princes, Les Grandes Chroniques de France, enluminées par Jean Fouquet, Tours, vers 1455-1460, département des Manuscrits, BnF, Paris.

Urbain II et l'Église offensive

En attendant, après le bref pontificat de Victor III, c'est encore à un moine de Cluny que revient le trône de saint Pierre. Eudes de Châtillon, d'origine champenoise, devient pape sous le nom d'Urbain II. Il reprend l'oeuvre réformatrice de Grégoire VII en y mettant plus de souplesse.

Il part en 1095 pour une grande tournée européenne qui l’amène à Cluny puis à Clermont (aujourd'hui Clermont-Ferrand, en Auvergne) où il convoque un concile en vue de régler les problèmes matrimoniaux du roi capétien Philippe 1er... Soulignons cette démonstration d'autorité qui permet au pape et au clergé de juger les souverains sur leur conduite. 

Le concile de Clermont restera dans les annales en raison de son discours de clôture : un appel à la chevalerie franque pour secourir les chrétiens byzantins, menacés par l'offensive turque, et protéger le tombeau du Christ des exactions commises par le sultan fatimide. Une indulgence plénière et la remise des péchés sont accordées à tous ceux qui mouront dans cette pieuse entreprise, plus tard appelée croisade.

Représentation des trois ordres dans la société médiévale « principes, nobiles et vulgaris plebs » correspondant aux trois classes « Clerc, chevalier et ouvrier » régissant la « paix de Dieu », illustration de l'École française de l’ouvrage « Li Livres dou Sante », XIIIe siècle, MS Sloane 2435, British Library Art, Londres.L’idée n’est pas nouvelle. Le pape Alexandre II avait concédé en 1063 une indulgence pour leurs péchés aux combattants de la Reconquête espagnole et Grégoire VII avait envisagé une campagne pour aider Byzance contre les Turcs, avec le secret espoir de ramener le patriarcat dans le giron romain.

En appelant les guerriers à prendre la croix, Urbain II s'inscrit dans la tradition des grandes assemblées de « Paix de Dieu » par lesquelles le clergé, tout au long du XIe siècle, appelle les chevaliers à interrompre leurs guerres privées, se mettre au service de la foi et respecter les non-combattants. Ce mouvement a contribué à christianiser l’éthique des chevaliers et pacifier la société.

L'éveil intellectuel de l'Occident

Au tournant du XIe siècle, la vitalité de la vie monastique et la réforme grégorienne suscitent une renaissance de la pensée. Forts de leur maîtrise de l’écrit et de l’administration, les moines sortent des monastères et conseillent les puissants, tel l'abbé Suger, à Saint-Denis.

À Bologne, en Romagne, se regroupent des théologiens, grammairiens et mathématiciens formés aux arts libéraux. Sous l'égide de l'Église, ils constituent une école, prémice des universités du siècle suivant. Cette « école de Bologne », la première de son espèce, redécouvre le droit romain. On y publie vers 1140 une somme de droit canonique, le Décret de Gratien, d'après le nom de son mystérieux coordinateur.

À Paris, à l'imitation de Bologne, se forme aussi une école prestigieuse qui sert à soutenir les prétentions ecclésiales. L'un de ses plus illustres représentants est Pierre Abélard, surtout connu aujourd'hui comme l'amant d'Héloïse.

Le Sacerdoce et l'Empire

À la mort d'Urbain II, en 1099, son successeur Pascal II va relancer pendant près de vingt ans la lutte contre l'empereur Henri IV puis contre son fils Henri V. Sur les investitures, il obtient un premier compromis avec le roi d'Angleterre Henri 1er Beauclerc, en 1105, ouvrant la voie au concordat de Worms, conclu entre l'empereur Henri V et son successeur Calixte II en 1122. Il établit dans le Saint Empire, en Allemagne et en Italie, une double investiture des évêques, laïque et spirituelle.

 

L'empereur Barberousse et son épouse Béatrice Ière de Bourgogne, portail roman de la cathédrale de Freising, XIIe siècle, Allemagne.L'avènement de l'empereur Frédéric 1er Barberousse réveille la querelle du Sacerdoce et de l'empire pour le contrôle de l'Italie.

Le pape Alexandre III obtient contre l'empereur le soutien des rois de France, d’Angleterre et d’Espagne ainsi que de l’essentiel du haut clergé. Il doit néanmoins s’enfuir et débarque le 11 avril 1162 à l’abbaye de Maguelonne, près de Montpellier (France).

Dans son exil, Alexandre III apporte son soutien au nouvel archevêque de Cantorbéry Thomas Becket, qui veut faire valoir les droits de l’Église face à son ami, le roi d’Angleterre Henri II Plantagenêt.

La lutte prend fin avec la défaite de Frédéric à Legnano face aux milices lombardes. Laissé pour mort sur le champ de bataille, l’empereur réapparaît quelques jours plus tard auprès des siens. Défait et humilié, il signe la paix de Venise avec le pape et ses alliés, reconnaissant l’indépendance des cités lombardes.

Le 25 juillet 1177, devant la basilique Saint-Marc, au cours d’une cérémonie fastueuse, l’empereur s’agenouille humblement devant le pape, qui lui consent enfin le baiser de paix. Sans armée et sans vassaux, le Sacerdoce a vaincu l’Empire.

La réconciliation entre Alexandre III et Barberousse, 1177, Francseco Salviati, XVIe siècle, musée du Vatican.

Innocent III et la « République chrétienne et universelle »

Après Alexandre III se succèdent plusieurs papes âgés au pontificat très bref.

La papauté n'en souffre pas outre-mesure. Avec la réforme grégorienne qui a conduit l'Église a imposé son magistère moral et spirtiuel sur l'Europe occidentale, avec la lutte du Sacerdoce et de l'Empire qui permet au pape de prendre l'ascendant sur l'empereur et les autres souverains, l'autorité du Saint-Siège est reconnue par toutes les institutions sociales.

Il n'empêche qu'en Italie du nord comme en France du sud, l'arrogance de certains ecclésiastiques et leur penchant pour le luxe conduit des croyants à s'écarter du dogme. Depuis le milieu du XIIe siècle se développe en particulier une hérésie que l'on appelle cathare. Elle n'est pas sans inquiéter le Saint-Siège.

Le 8 janvier 1198, les cardinaux élisent Lotario di Seni (37 ans) sous le nom d'Innocent III. C'est un jeune théologien énergique formé à l'Université de Paris. Il va hisser la papauté médiévale à son apogée.

Innocent III, fresque du cloître bénédictin de Subiaco, XIIIe siècle.Grâce à l'élaboration du dogme nouveau du Purgatoire, il tient entre ses mains le sort des croyants en ce monde et le suivant.

En effet, ce qui était autrefois laissé à l’incertitude du Jugement dernier est dorénavant organisé entre enfer, paradis et, pour la majorité des croyants, purgatoire, un lieu de transit où les défunts qui ont péché - mais pas trop - attendent le moment d'accéder au paradis. Le pape délivre en conséquence des « indulgences » pour racheter les peines et abréger cette attente.

Usant de son autorité spirituelle, le pape ne craint pas le conflit et par exemple contribue à la ruine du roi d'Angleterre Jean sans Terre.

Certains conflits tournent au tragique. C'est en particulier le cas de la IVe croisade, en 1204. Détournée de son but par la cupidité des croisés, elle conduit au sac de Constinople et à la rupture définitive entre le patriarcat orthodoxe et la papauté.

Le pape est aussi dépassé par les croisés qu'il a envoyés en 1208 combattre les hérétiques albigeois du Languedoc. Massacres, violences et rapines font office de prédication. 

Face à ces excès s'élèvent de nouveaux ordres monastiques, dits « ordres mendiants ». À la différence des précédents, confinés dans la prière, ceux-là vont de ville en ville, à la rencontre des citadins, prêcher la Bonne Parole. Ce sont les dominicains de saint Dominique et surtout les franciscains de saint François d'Assise, dont la règle a été reconnue par Innocent III en 1210.

Le quatrième concile du Latran, en 1215, affirme la toute-puissance de l'Église et de ses préceptes moraux (...).

Version intégrale pour les amis d
L'auteur : Thomas Tanase

Thomas TanaseThomas Tanase, diplômé de l’Institut d’Études politiques de Paris, est docteur et professeur agrégé d’histoire.

Ancien membre de l’École française de Rome, il a également travaillé à l'IFEA (Institut français d'études anatoliennes). Il est l'auteur de travaux sur la papauté et l'Asie, ainsi que d’une biographie de Marco Polo (Ellipses, 2016).

Publié ou mis à jour le : 2017-01-22 12:16:16

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