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Conseil de sécurité des Nations unies [1/2]

Publié le par Felli Bernard

Conseil de sécurité des Nations unies [1/2]


« Durant un vote retentissant à l’ONU, Obama a changé sa politique sur les colonies israéliennes, les considérant comme un crime de guerre »
Norman Finkelstein



Par Philip Weiss – Le 4 janvier 2017 – Source normanfinkelstein.com

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Norman Finkelstein

Durant les fêtes de fin d’année, j’ai eu deux conversations téléphoniques avec Norman Finkelstein au sujet de la résolution historique 2334 du Conseil de sécurité des Nations Unies du 23 décembre, qui qualifiait les colonies israéliennes de violations flagrantes du droit international. La transcription est légèrement raccourcie.

 

Traduit par Sayed Hasan

Philip Weiss : – Dites-moi ce que vous pensez de la résolution.


Norman Finkelstein : – Tout d’abord, en parlant strictement du texte de la résolution et non de sa résonance ou de son importance politiques (sur lesquelles je vais revenir), c’est une assez bonne résolution et nous devrions être clairs à ce sujet. Et textuellement, je la compterais comme une victoire. Pour les raisons suivantes.

Premièrement, le texte commence par réaffirmer explicitement le principe de « l’inadmissibilité de l’acquisition de territoire par la force ». C’est un fait important pour la raison suivante. Lorsque cette déclaration a été inscrite dans le préambule de la résolution 242 des Nations Unies [en novembre 1967], Israël a farouchement protesté contre l’inclusion de ce principe, reconnaissant qu’il anticipait une révision territoriale, ce qui signifiait qu’Israël allait devoir rendre chaque pouce de territoire acquis par la force. Israël a plus tard obtenu une sorte de compensation avec la suppression de l’article défini « les » devant « territoires » dans le texte de la résolution [la phrase « retrait des forces armées israéliennes des territoires occupés dans le récent conflit » est devenue « retrait des forces armées israéliennes de territoires occupés dans le récent conflit »]. Israël a réussi à déplacer tout le débat pendant plusieurs décennies, en se concentrant exclusivement sur la suppression de l’article défini. Et ce sont les États arabes qui ont toujours insisté sur le fait qu’il fallait également considérer le préambule qui établissait l’inadmissibilité de l’acquisition du territoire par la force.
L’argument avancé par Israël était que le paragraphe du préambule qui faisait référence à l’inadmissibilité de l’acquisition du territoire par la force n’était pas aussi important que le paragraphe contraignant [« le retrait des forces armées israéliennes de territoires… »]. Dans cette nouvelle résolution, est déclarée, conformément au droit international, « l’inadmissibilité de l’acquisition de territoire par la force », et c’est donc une forte réaffirmation de ce principe. Celle-ci vient directement en tête de la résolution 2334. Fait intéressant, elle n’est même pas balancée comme l’était la résolution 242 originelle. La résolution 242 comporte deux déclarations en préambule. L’une concernait l’inadmissibilité de l’acquisition de territoire par la force, et l’autre le droit des États de vivre en paix avec leurs voisins. Cela a été concédé pour Israël. Ils ne l’ont pas mentionné cette fois-ci. Ils ont simplement mentionné la clause d’inadmissibilité.
Ce texte est important pour une autre raison. [L’ambassadeur israélien] Ron Dermer a proclamé partout que « nous savons qui a rédigé cette résolution, cette résolution a clairement été écrite par un État occidental », justifiant la remarque [du Premier ministre israélien] Netanyahou selon laquelle tout cela aurait été concocté par les États-Unis. Ce n’est clairement pas le cas. Les États-Unis ne partent pas de la clause d’inadmissibilité. Comme l’indique clairement le discours de John Kerry, il considère déjà que tout le territoire du côté Est du mur appartient à Israël, ce qui contredit manifestement la clause d’inadmissibilité. Ce n’était donc pas une résolution occidentale. Ce qui est occidental dans la résolution est la partie sur le terrorisme, l’os jeté aux États-Unis pour les amener à s’abstenir.
Le quatrième paragraphe est également très fort parce qu’il condamne non seulement « toutes les mesures visant à modifier la composition démographique, le caractère et le statut du territoire palestinien occupé depuis 1967, y compris Jérusalem-Est », et il mentionne également explicitement les colonies [« y compris… la construction et l’expansion de colonies, le transfert de colons israéliens, la confiscation de terres, la démolition de maisons et le déplacement de civils palestiniens, en violation du droit international humanitaire et des résolutions concernées »]. C’était important parce que c’était le nœud de discorde dans l’accord d’Oslo. L’accord d’Oslo stipulait que vous ne pouviez pas modifier le caractère démographique mais il ne mentionnait pas explicitement la construction de nouvelles colonies.
Donc en termes légaux, c’est clairement une amélioration par rapport à l’accord d’Oslo. Vous vous souvenez peut-être qu’à l’époque, des gens comme Haider Abdel-Shafi ont refusé de soutenir Oslo parce que cet accord ne disait rien au sujet des colonies. Ici, vous n’avez pas seulement le fait d’ « altérer la composition démographique, le caractère et le statut » [de la Palestine], mais aussi la construction et l’expansion de colonies. C’est donc selon moi une victoire importante.
La troisième raison pour laquelle cette résolution est une victoire est qu’elle déclare : « Réitérant sa vision d’une région où deux États démocratiques, Israël et la Palestine, vivent côte à côte en paix, dans des frontières sûres et reconnues ». C’est aussi d’une très grande importance car dans son discours, Kerry a parlé d’un État juif et d’un État arabe. Ce qui est techniquement correct parce que c’est ce que la résolution 181 de l’ONU disait – la résolution de partition originale en 1947. Mais la résolution 2334 était différente. Il s’agit de deux États démocratiques, Israël et la Palestine. Donc, cette résolution a été très prudente, veillant à ne pas donner de cachet d’approbation à un État juif, bien que John Kerry l’ait fait. C’était aussi une grande victoire.
De fait, ce sont là des choses que Kerry et Samantha Power ont pris grand soin d’ignorer. Kerry a affirmé qu’il n’y avait là aucune politique qui contredise la politique américaine. Mais cela contredit bien évidemment la politique américaine, la politique actuelle des États-Unis, et Kerry a menti à ce sujet. Kerry a dit que la politique américaine a de longue date soutenu Israël en tant qu’État juif. C’est complètement faux. Cela n’a même jamais été évoqué. Lors des négociations d’Annapolis, la déclaration exceptionnelle du côté israélien était le plan Olmert, qu’il a présenté en privé à Abbas. Si vous regardez le texte, il n’y avait aucune mention de la reconnaissance d’un État juif. C’est tout nouveau, c’est apparu avec Netanyahou. Donc quand dans son discours, Kerry essaie de justifier le fait d’appeler Israël un État juif en se basant sur la politique américaine de longue date, ce n’est tout simplement pas vrai.
La déclaration de Samantha Power selon laquelle le fait de considérer les colonies comme illégales était une politique américaine de longue date est également complètement fausse. C’était une politique de longue date jusqu’à ce qu’Obama arrive au pouvoir. Ils ont ensuite transformé le terme « illégales » en   « gênantes ». Le fait qu’elles étaient considérées illégales est très précisément ce que la politique des États-Unis a nié durant les 8 dernières années. Durant les conférences de presse, on leur a demandé plusieurs fois de but en blanc si elles étaient illégales. Ils répondaient : « Nous les considérons gênantes ». C’est donc quelque chose de nouveau.
Il est intéressant de noter que j’ai été surpris en lisant que cette résolution « Réaffirme que l’établissement par Israël de colonies dans le territoire palestinien occupé depuis 1967, y compris Jérusalem-Est, n’a aucune validité juridique et constitue une violation flagrante du droit international. »
En recourant à ce vocabulaire, ils considèrent les colonies comme un crime de guerre. S’ils avaient seulement dit qu’il s’agissait d’une violation du droit international, cela ne constituerait pas nécessairement un crime de guerre. Pour constituer un crime de guerre, elles doivent être qualifiées de violation grave ou flagrante du droit international.
Cela aussi était nouveau – ou plutôt, ce qui est nouveau, c’est que les États-Unis l’ont enfin reconnu, ce qu’ils dénient obstinément en prétendant que c’est une politique américaine de longue date. Ce n’est absolument pas le cas. Ils ne considéraient même pas les colonies comme illégales sous Obama.
Et il est vrai, étonnamment, qu’ils ont recouru au vocabulaire international standard et ont inclus Jérusalem comme territoire occupé. Il est vrai que c’est une politique de longue date, mais cela ne faisait certainement pas partie de la politique américaine au cours des 8 dernières années.
Le cœur de la résolution est les colonies. Nous ne devrions pas vilipender, à mon avis, le fait qu’elle fasse référence aux actes de terreur et d’incitation aux paragraphes 6 et 7. Ils ont simplement donné cela aux États-Unis pour leur permettre de s’abstenir en sauvant la face, afin que Kerry puisse essayer de justifier l’abstention. La résolution de 2011 [à laquelle les États-Unis avaient opposé leur veto] ne comportait pas ces paragraphes. Il s’agissait évidemment de permettre aux États-Unis de sauver la face.
Donc dans l’ensemble, textuellement – je ne parle pas des ramifications politiques –, textuellement, c’était une bonne résolution, et elle était très distincte de ce que Kerry disait dans son discours : Kerry qui parlait d’Etats juif et arabe, Kerry qui parlait d’échanges de territoires, et ne cessait de distinguer les territoires des côtés Est et Ouest de ce qu’ils appellent la barrière de séparation.
Il faut être très reconnaissant pour le fait que l’administration Obama n’appuie pas le vote d’une nouvelle résolution de l’ONU qui viserait à inscrire les paramètres de Kerry dans une résolution. Nous ne voulons pas d’une telle chose. Il vaut bien mieux n’avoir que cette résolution 2334.
En ce qui concerne le discours de Samantha Power, elle a dit : « Aujourd’hui, le Conseil de sécurité a réaffirmé son consensus établi selon lequel les colonies n’ont aucune validité juridique. »
Eh bien, c’est exactement ce qu’ils ne disaient pas depuis huit ans. Ils disaient qu’elles étaient gênantes. Ils ont refusé de recourir au vocable de la validité juridique. C’est pourquoi je ne crois pas que c’était une résolution occidentale. Le vocabulaire utilisé dans cette résolution a été le langage constant des Nations Unies depuis au moins 1967 et ils n’allaient certes pas le remettre en question. Dans le cadre de l’ONU, il n’y a pas la moindre possibilité qu’on commence à utiliser des mots comme « gênantes ». C’est vraiment un point très important. C’est le langage d’une maîtresse d’école. « Johnny, quand tu jettes du papier à Sally pendant l’heure du déjeuner, c’est gênant. Il serait temps d’arrêter ! » Quel genre de langage est-ce là ? C’est vraiment infantile.
Le langage que l’administration Obama a développé est antithétique à la nature entière de l’ONU et du droit international. Il est extrêmement important de comprendre ce que les États-Unis ont fait. Les États-Unis savent ce qu’est la loi et ils redoutent la loi, et ils ont donc inventé et conjuré un langage qui échappe à ce que dit la loi. C’est pourquoi ils disent « gênantes ».
Ensuite, si vous lisez attentivement le discours de Kerry, il ne cesse de dire qu’une résolution doit être basée sur les « besoins » respectifs des deux parties. Si vous entrez le mot « besoins » dans une barre de recherche pour le discours de Kerry, vous verrez qu’il revient encore et encore et encore. Il est absolument essentiel de savoir ce qui se passe. La résolution devrait être fondée sur la loi. Mais ils savent très bien que si vous vous basez sur la loi, Israël perd sur tous les points et les Palestiniens gagnent sur tous les points. Jérusalem, comme l’indique clairement cette résolution, Jérusalem-Est appartient aux Palestiniens. Les colonies constituent un crime de guerre selon le droit international. Les frontières : toute la Cisjordanie et Gaza sont un territoire palestinien. Les réfugiés : la loi impose le droit de retour ou à une compensation basée sur la résolution 194. Ils savent qu’en se basant sur la loi, Israël perd sur tous les points.
Ils ont essayé de déplacer ou de restructurer le langage, et ils parlent maintenant de « besoins ». Comment une résolution peut-elle être fondée sur les besoins ? Si Israël dit : « Nous avons besoin de Jérusalem-Est », et que les Palestiniens disent « Nous avons besoin de Jérusalem-Est », comment pouvez-vous arbitrer sur la base des besoins ? Vous ne pouvez arbitrer que sur la base de la loi. Israël peut penser qu’il en a besoin, mais la loi dit qu’il ne l’aura pas.
Donc toute cette refonte du conflit en termes de « besoins » et de choses « gênantes » ou non est une tentative délibérée d’éluder la loi. Vous riez, mais il y a une méthode derrière l’infantilisme du vocabulaire. C’est pour échapper à ce qu’impose la loi.

Philip Weiss : – Donc Netanyahou a-t-il raison de considérer que les États-Unis se retournent contre lui ? 

Norman Finkelstein : – Je pense que Netanyahou a raison de dire que la résolution n’est pas cohérente avec la politique américaine récente. Je pense que c’est exact. L’abstention d’Obama ne s’est pas conformée à la politique américaine récente, qui atténue clairement, voire ignore complètement le fait que Jérusalem-Est est un territoire palestinien occupé, point final. C’est ce que chaque résolution réaffirme et c’est la loi.

Deuxièmement, l’administration Obama a très clairement occulté le fait que les colonies sont illégales et constituent même un crime de guerre en utilisant un langage tel que les colonies sont « gênantes ». Donc Netanyahou a raison de souligner que cela n’est pas conforme à la politique américaine, au moins pour les huit dernières années.

C’est également vrai de dire que Kerry ment quand il dit des choses comme « La politique consistant à soutenir un État juif a été la politique américaine de longue date ». C’est un gros mensonge. Cela n’a jamais été évoqué, la question n’a jamais été soulevée, jusqu’à ce que Netanyahou le fasse pour des raisons transparentes, parce qu’il savait qu’il n’obtiendrait jamais une reconnaissance de ça par les Palestiniens.

Personnellement, j’ai l’impression que la formule utilisée par Kerry dans son discours n’était pas un désastre. Il a utilisé la formulation « deux États pour deux peuples, un juif et un arabe, avec une reconnaissance mutuelle et des droits pleinement égaux pour tous leurs citoyens respectifs ». On pourrait dire que les deux propositions sont incohérentes : comment pourrait-il à la fois s’agir d’un État juif, et que tous les citoyens arabes y jouissent des pleins droits ? C’est la formule de [l’ancien ambassadeur] Dan Kurtzer, et il est clair que Kerry se l’est appropriée. À mon avis, c’est une formulation qui est pleine de tensions, de contradictions et de points de friction, mais tant que vous incluez cette deuxième clause de rééquilibre, ce n’est pas un désastre. Cela remonte évidemment à la résolution 181 de l’ONU [la résolution de partition de 1947], qui a appelé à un État juif et à un État arabe, puis comportait toutes ces dispositions selon lesquelles il devait y avoir l’égalité absolue des droits dans les deux États. Kerry a veillé attentivement à inclure la clause d’équilibrage. Tous les Arabes d’Israël doivent jouir de droits égaux en tant que citoyens. Mais il faut reconnaître que la formulation de Kerry est distincte de la résolution de l’ONU, qui ne parle que de deux États démocratiques, Israël et un État palestinien [« Réitérant sa vision d’une région où deux États démocratiques, Israël et la Palestine, vivent côte à côte en paix à l’intérieur de frontières sûres et reconnues »]. Je préfère la résolution de l’ONU, je pense que c’est la loi. Mais d’un autre côté, je pense que la formulation de Kerry – qu’il s’est appropriée de Kurtzer – n’est pas un désastre. Je pense qu’il l’a dit deux fois, qu’il doit y avoir de pleins droits égaux pour tous les citoyens arabes d’Israël. Ce qui, venant des États-Unis, est une grande concession. Obama aurait dit « un État juif et un État arabe », il n’a jamais abordé la nature démocratique des États.

Kerry a ce que vous pourriez appeler un motif rationnel, national à la promotion de la solution à deux États, en termes d’intérêt national, et, ce qui est intéressant, cela vient à la toute fin de son discours. Quand Kerry dit :

« Avec la paix israélo-palestinienne, Israël, les États-Unis, la Jordanie et l’Égypte – avec les pays du Conseil de Coopération du Golfe – seraient tout à fait prêts à définir un nouveau partenariat de sécurité pour la région qui serait absolument révolutionnaire. »

Puis il dit un peu plus loin :

« En attendant, les défis sécuritaires pourraient être résolus par un accord de sécurité entièrement nouveau, dans lequel Israël coopèrerait ouvertement avec les principaux États arabes. »

Ainsi, Kerry reconnaît que même si les Saoudiens coopèrent déjà avec Israël en coulisses, afin d’en faire un accord ouvert et plus efficace, ils doivent résoudre ce conflit israélo-palestinien, qui constitue un obstacle à la collaboration ouverte entre Israël et les Saoudiens. Donc quand il prononce ce discours, il le fait aussi en direction des Saoudiens, et il doit inclure quelque chose sur l’égalité des droits des Arabes en Israël, parce qu’ils ne vont pas accepter et ne peuvent pas vraiment accepter un « État juif » dans cette seule formule.

C’était intéressant, parce que si vous regardez le gros titre d’Haaretz aujourd’hui, selon lequel les États arabes ont approuvé le discours de Kerry, Barak Ravid insiste largement là-dessus, disant « Ils ont approuvé la clause de l’État juif ». Je présume que c’est ce que voulait Kerry, et pour l’obtenir, il a dû inclure cette clause d’équilibrage sur les droits pleins et égaux pour les Arabes d’Israël.

Mais autrement, il n’y a pas d’intérêt national des États-Unis à essayer de résoudre le conflit. Si vous regardez le discours de Kerry, il n’a cessé de mentionner le fait que les États-Unis ont un intérêt à cela. Mais ses arguments sont assez faibles. Il demande « Pourquoi suis-je impliqué, pourquoi ai-je travaillé sur ce dossier avec tant d’énergie ? » :

Pour une raison simple : parce que la solution à deux États est le seul moyen de parvenir à une paix juste et durable entre Israéliens et Palestiniens.

D’accord, mais cela n’a rien à voir avec les États-Unis.

C’est la seule façon d’assurer l’avenir d’Israël en tant qu’État juif et démocratique, vivant en paix et en sécurité avec ses voisins.

Cela n’a rien à voir avec les États-Unis.

C’est la seule façon d’assurer un avenir de liberté et de dignité au peuple palestinien.

Quand les États-Unis se sont-ils souciés de cela ?

Et c’est un moyen important de favoriser les intérêts des États-Unis dans la région.

Le seul intérêt perceptible est que face à l’Iran, les États-Unis ont besoin d’une collaboration franche et ouverte entre Israël et les Saoudiens. C’est ce que j’en retiens. Je pense toujours que c’est un intérêt national relativement faible, mais ça reste un intérêt national. Le discours a été en partie conçu pour que les [États] Arabes s’embarquent sur son plan de paix.

Philip Weiss : – Mon point de vue est le point de vue conventionnel exprimé par [le Secrétaire général de la Défense nominé par Trump, le Général des Marines James] « Mad Dog » Mattis, à savoir que nous payons un prix dans tout le Moyen-Orient pour notre soutien envers Israël. Un mot anglais que tous les Arabes connaissent est « justice », comme je l’ai découvert quand j’ai pris un taxi à Damas il y a 10 ans, et ils ne considèrent pas notre politique comme juste. Oussama Ben Laden a largement fait référence à la cause palestinienne. Pourquoi tout cela, contenu implicitement dans le discours de Kerry sur la paix au Proche-Orient, n’est-il pas considéré comme un intérêt américain ?

Norman Finkelstein : – Il faudrait une longue discussion pour répondre à cela. On peut avoir ce que vous pourriez appeler un intérêt national théorique, abstrait, général. Mais vous avez aussi un intérêt national qui s’impose à une administration qui, dans le cas des États-Unis, est bombardée de crises chaque jour. C’est la nature d’une superpuissance. La question est celle-ci : Qu’est-ce que vous mettez à votre ordre du jour ? Le cas de Jimmy Carter lorsqu’il a négocié l’accord de Camp David en 1978 – il y avait là un intérêt très pressant. L’intérêt était qu’Israël occupait un territoire, et que Sadate était déterminé à récupérer sa terre (le Sinaï). Il y avait un énorme mécontentement dans le monde arabo-musulman à l’époque parce que les États-Unis soutenaient Israël qui occupait des terres arabes, et l’Union soviétique capitalisait sur ce mécontentement. Et il y avait des régimes au Moyen-Orient qui sympathisaient avec l’Union soviétique. Il y avait tout un nombre de facteurs qui pesaient si dur sur les États-Unis que Carter a décidé d’en faire son principal point à l’ordre du jour lorsqu’il est entré en fonction, pour résoudre le conflit israélo-palestinien. Et je dois dire que j’ai lu récemment les deux volumes d’archives américaines consacrés à Camp David. Il s’agit d’environ 3 000 pages. Carter était incroyable. Il était tout simplement extraordinairement intelligent, pointu et engagé. Je lui tire mon chapeau. Carter a clairement établi que cela n’avait rien à voir avec les droits de l’homme, mais avec l’intérêt national des États-Unis. Et il y a investi énormément de temps. Parce qu’il y avait un intérêt pressant, le pétrole, et que la région était en effervescence en raison de cette occupation.

Comparez cela avec les années Obama, où il n’y a qu’un vague problème persistant causé par le conflit israélo-palestinien. Le fait est, et je pense que vous serez d’accord, que depuis le 11 septembre, certainement durant les 8 dernières années, à cause de ce qui s’est passé avec le printemps arabe, la désintégration de l’Irak, le Bahreïn et l’Afghanistan, la question palestinienne n’était pas une question urgente. Donc je pense que Netanyahou avait tout à fait raison quand il a dit que toute cette question palestinienne était morte. Certes, elle a été nettement reléguée par les événements en Syrie. Laissant de côté la Libye, le Yémen et d’autres endroits, il a demandé : « Pourquoi diable faites-vous ça maintenant, quel est le but ? »

Philip Weiss : – Comment répondez-vous à cela ?

Norman Finkelstein : – Ma réponse est simple. Obama le fait parce c’est quelqu’un de narcissique, extrêmement susceptible aux critiques et aux insultes, et il veut rendre à Netanyahou la monnaie de sa pièce pour ce qu’il a fait non seulement pendant les négociations sur le dossier iranien – quand le racisme était transparent, la manière raciste avec laquelle Netanyahou se conduisait avec Obama. Obama n’a pas supporté cela et il a certainement la patience de Job ; il attendait l’occasion et elle s’est présentée à la fin de sa présidence. Je pense que c’est un facteur. C’est le facteur de susceptibilité.

Le facteur narcissique est que le bilan d’Obama sur Israël et la Palestine est horrible. Les pires massacres de l’histoire du conflit depuis 1982 et l’invasion du Liban – les massacres les plus graves et les plus flagrants ont eu lieu sous son mandat. L’opération Plomb Durci commence le 27 décembre [2008]. Il n’a pas dit un mot alors qu’il était déjà le Président élu. L’opération Plomb Durci se termine le 18 janvier, parce qu’Obama fait signe à Israël : « Je ne veux pas que l’attention soit détournée de mon investiture. Donc vous feriez mieux de mettre fin à l’opération maintenant. » Elle se termine le 18. Il est investi le 20. L’opération Bordure Protectrice, en 2014, n’aurait pas pu se produire sans Obama. Et tout au long de l’opération, Obama ne cesse de répéter qu’Israël a le droit de se défendre, Israël a le droit à l’autodéfense. Il ne l’a finalement condamné qu’après que même Ban Ki-Moon ait condamné le bombardement israélien, pour la septième fois, de l’école de l’UNRWA convertie en refuge – quand il a été abandonné par le monde entier, y compris sa marionnette comateuse, Ban Ki-Moon.

Son bilan sur Israël et la Palestine était une abomination. En fait, c’était drôle de voir Samantha Power et Kerry s’en vanter. Ils ont répété maintes et maintes fois que c’était la première fois dans toute l’histoire moderne du conflit qu’aucune résolution du Conseil de sécurité de l’ONU hostile à Israël ou opposée par Israël n’avait été adoptée au cours d’une présidence américaine. Pas une seule. Et ils se sont vantés de cela encore et encore pour montrer combien ils soutenaient Israël. C’était un reflet de la servilité rampante de leur soutien à Israël. Je sais que cela semble mesquin, mais la politique est aussi mesquine. Et Obama a voulu pouvoir mettre quelque chose de rédempteur dans ses mémoires sur le conflit israélo-palestinien, alors il a accepté de s’abstenir sur la résolution.

Philip Weiss : – Et même s’il le fait pour la pire des raisons, on s’en moque, non ?

Norman Finkelstein : – J’ai dit que je pensais que c’était une bonne résolution. La question est de savoir ce que vous en faites. Il y a eu littéralement des dizaines de résolutions du Conseil de sécurité et de l’Assemblée générale de l’ONU, ainsi que d’avis de la Cour internationale de Justice [CIJ] condamnant les colonies comme illégales. Je suis d’accord – si vous considérez strictement le texte, c’est une bonne résolution et je suis heureux qu’elle ait été adoptée. En termes de potentiel politique, ce qui est un autre sujet, elle ne vaut pas grand-chose, et Obama ne l’a pas fait pour des raisons politiques, il l’a fait pour des raisons mesquines, narcissiques et personnelles. Nous devons être clairs : même si sa genèse est le narcissisme, c’est toujours une bonne résolution. Je ne vais pas contester cela.

Quant à savoir pourquoi Kerry a prononcé son discours, c’était très clair pour moi. Parce que Kerry a consacré neuf mois – nous avons déjà oublié l’initiative Kerry, mais il a consacré neuf mois à ces pourparlers et si vous vous souvenez de sa première conférence de presse après l’échec des négociations, et après qu’Israël ait annoncé, qu’ils allaient construire de nouvelles colonies, souvenez-vous qu’il a dit que les pourparlers étaient terminés. Il est donc fâché d’avoir gaspillé autant de temps et d’énergie dans une initiative à laquelle il a attaché sa propre personne et sa réputation, et qui n’a mené à rien à cause des Israéliens.

Philip Weiss : – Croyons les gens sur parole une seconde. Pourquoi ne pas considérer qu’une partie de leur motivation, indépendamment de leur ego personnel et de l’héritage qu’ils veulent laisser, est qu’ils voient la solution à deux États, que vous soutenez, comme se trouvant sur son lit de mort, et qu’ils veulent envoyer un signal d’alarme au monde ?

Norman Finkelstein : – Ce n’est pas comme s’ils n’avaient pas pu le faire il y a des mois, au moment où ils auraient vraiment pu faire quelque chose de politiquement efficace pour pousser les événements dans un autre sens. Ils ne peuvent pas sérieusement vouloir avoir un impact politique durant leurs deux dernières semaines et demie au pouvoir. Cornel West a dit la semaine dernière, j’ai oublié dans quel contexte, qu’Obama est très bon pour les gestes symboliques. Il ne s’agit que de symbolisme. Ce n’est pas de la politique.

Philip Weiss : – Mais comme Cornel West l’a observé l’été dernier, Hillary Clinton ne voulait pas qu’Obama fasse quoi que ce soit sur cette question.

Norman Finkelstein : –  je suis entièrement d’accord avec cela. Si Schumer avait été le chef de la majorité au Sénat et qu’Hillary avait été élue, ils auraient enterré cette résolution. Bien sûr qu’ils l’auraient enterrée. Je n’en doute pas.

Tout cela est tellement ridicule. Ils prétendent que la résolution n’a rien à voir avec les États-Unis. Elle venait du côté adverse ; il n’y avait pas d’initiative américaine. La (véritable) question n’a jamais porté sur l’origine de l’initiative, la question était de savoir si les États-Unis allaient la saboter, si les États-Unis allaient l’arrêter, et le fait est que les États-Unis ne l’ont pas sabotée. Hillary Clinton était très fière d’avoir saboté le rapport Goldstone. La question n’est donc pas de savoir si les États-Unis étaient à l’origine de cette initiative. La question est pourquoi cette fois-ci, ils ne l’ont pas sabotée. Pourquoi est-ce que cette fois-ci, ils n’ont pas empêché ce que Samantha Power et Kerry ont fièrement proclamé avoir empêché durant les 8 dernières années ? à savoir une résolution du Conseil de sécurité de l’ONU. Pouvez-vous croire sérieusement qu’ils ne pouvaient pas arrêter la Nouvelle-Zélande, la Malaisie, le Venezuela et le Sénégal, qu’ils ne pouvaient pas les empêcher de mettre sur pied une résolution du Conseil de sécurité ? Barack Obama n’aurait-il pas pu appeler le Premier ministre néo-zélandais et lui dire : « Ne faites pas cela ! » Allons ! Ils voulaient donc clairement que cela se produise. La question est de savoir pourquoi.

Dire qu’ils voulaient sauver la solution à deux États – je trouve cela très invraisemblable. Ils avaient huit ans pour le faire. Les colons ont augmenté de 100 000 sous Obama. Vous me dites qu’il vient juste de le remarquer ? Cela vient juste d’apparaitre sur son écran radar ? Lorsque la présidence Obama a commencé, il y avait 500 000 colons, et maintenant, il y en a 600 000, donc ils ont augmenté de 20 %. Il n’a pas remarqué ça plus tôt ?

Je suis tout à fait d’accord pour dire qu’il voulait la résolution… Je suis entièrement d’accord avec Netanyahou : les États-Unis étaient, à leur façon, derrière son adoption. Ils n’étaient pas derrière elle au sens où ils en auraient pris l’initiative, mais en au sens où ils ont signalé aux Anglais que s’ils mettaient sur la table une nouvelle résolution, ils n’opposeraient pas leur veto. Puis les Anglais ont négocié avec la Nouvelle-Zélande.

Philip Weiss : – Mais les États-Unis ont approuvé une résolution qui, selon vous, fournit une voie claire pour agir contre les colonies. Pourquoi ne l’ont-ils pas édulcorée ?

Norman Finkelstein : – Ma réponse à cela est que l’ONU, pour le meilleur ou pour le pire, fonctionne sur la base du précédent. Vous ne pouvez pas réviser radicalement l’ensemble des résolutions. La résolution commence par énumérer 1, 2, 3, 4…, 10 résolutions antérieures. Vous ne pouvez pas simplement les saisir toutes d’un coup et appuyer sur le bouton de suppression. Ce n’est tout simplement pas la façon dont l’ONU fonctionne. Ils ne pouvaient pas contourner ce mode de fonctionnement.

Tout ce que vous avez à faire est de juxtaposer le discours de Kerry et la résolution pour voir à quel point la politique américaine est différente. Et s’il a accepté la résolution, c’est parce qu’il a reconnu que vous ne pouvez tout simplement pas défaire cela. C’est pourquoi j’ai systématiquement soutenu dans mes interventions publiques et mes livres que c’est la loi, il est très difficile de la changer.

Philip Weiss : – Autre chose ?

Norman Finkelstein : – Je ne peux pas être exhaustif, mais il y a beaucoup de choses qu’on peut développer et commenter. Comme ce que Samantha Power a dit, par exemple, quand elle a réprimandé le Conseil de sécurité de l’ONU pour son inaction lorsque le gouvernement syrien ciblait les hôpitaux, les civils. Vous comprenez l’idée : le même gouvernement américain a bloqué toute action quand Israël ciblait les hôpitaux et les civils à Gaza.

Suite de l’interview  Parlez-moi donc des conséquences politiques.

Traduit par Sayed Hasan pour le Saker Francophone

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