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Démission à l’Ordre de Malte, le pape François face à ses adversaires

Publié le par Felli Bernard

Démission à l’Ordre de Malte, le pape François face à ses adversaires

 

Le pape a accepté mercredi 25 janvier la démission du grand maître de l’Ordre de Malte avec lequel il était en conflit depuis plus d’un mois. C’est un nouvel épisode de la guerre larvée qui oppose François à certains courants, peu nombreux mais bien organisés.

Le pape François et le grand maître de l’ordre de Malte Matthew Festing lors d’une audience privée. / Riccardo De Luca/AP

En obtenant, le 25 janvier, du grand maître de l’Ordre souverain de Malte qu’il démissionne de sa charge, le pape François a marqué un point important contre ceux qui le mettent en cause depuis qu’il a engagé de profondes réformes au Vatican et dans l’Église.

Non que Fra’ Matthew Festing soit un ennemi personnel du pape, mais le conflit qui oppose François à l’Ordre de Malte résume à lui seul toutes les oppositions auxquelles il se heurte dans sa volonté de réforme.

Un grand chancelier accusé

La chronologie des faits (lire plus loin) ne laisse pas en effet de rendre perplexe. Début décembre, le grand maître de l’Ordre exige la démission de son grand chancelier, Albrecht von Boeselager, accusé d’être « un catholique libéral, infidèle aux enseignements de l’Église ».

Présent à cette discussion, le cardinal Raymond Burke, représentant du pape auprès de l’Ordre et, surtout, l’un des principaux opposants à François, menant une guérilla publique contre l’exhortation Amoris laetitia, notamment sur le possible accès aux sacrements de divorcés remariés. Avec trois cardinaux à la retraite, il a ainsi demandé au pape d’éclaircir certains points, manière de le forcer à revenir sur le texte – ce qu’aucun pape n’a fait depuis au moins deux siècles – et d’en amoindrir la portée magistérielle.

POUR MÉMOIRE Amoris laetitia, quatre cardinaux écrivent leurs « doutes » au pape

Au sein de l’Ordre de Malte, c’est d’ailleurs sur des questions morales que portent les attaques contre Albrecht von Boeselager, accusé notamment d’avoir permis, en 2005, la distribution de préservatifs par l’Ordre en Birmanie.

Une mise en cause des réformes au Vatican

Face au grand maître, l’Allemand explique que l’affaire avait alors été promptement réglée et refuse de démissionner. Soutenu, au moins en silence, par le cardinal Burke, Matthew Festing insiste, soulignant que c’est « la volonté du Saint-Siège ».

Dix jours plus tard, le propre frère d’Albrecht von Boeselager, Georg, est nommé au conseil de surintendance de l’Institut pour les œuvres de religion (IOR), la « banque du Vatican ». Avec deux autres banquiers, il remplace des responsables de l’IOR qui, défendant l’idée de créer un fonds d’investissement du Vatican au Luxembourg auquel s’opposait le pape, avaient dû démissionner en mai 2016.

Les attaques contre Albrecht von Boeselager apparaissent ainsi de plus en plus comme une mise en cause de la réforme des finances du Vatican et ceux qui la mettent en œuvre.

Des obstructions déjà sous Benoît XVI

Déjà, sous Benoît XVI, c’est sur les finances que le Vatican avait été le plus violemment attaqué. L’affaire des « Vatileaks », les fuites de documents depuis le bureau même du pape, démarre ainsi peu après que le pape allemand a engagé un vaste nettoyage des finances du Vatican, et notamment de l’IOR où les scandales se multiplient.

Si l’IOR n’a pas été une structure discutable en tant que telle, des entreprises louches se sont clairement servi de liens personnels avec tel ou tel prélat un peu naïf pour cacher de sales affaires sous le sceau du secret bancaire du Vatican. Prévenu, Benoît XVI a courageusement tenté de mettre fin à ces pratiques mais, au fur et à mesure qu’il progressait, les obstacles se sont multipliés.

Pourtant, plus que les mafias, c’est le système financier lui-même que les papes ont trouvé sur leur chemin. Dès 2009, et son encyclique Caritas in veritate, où il entreprend déjà une mise en cause du système capitaliste, Benoît XVI est soumis à la critique des conservateurs américains.

Des réactions aux prises de position du pape

Mais le discours du pape allemand va être notablement développé et amplifié par son successeur. Dans son exhortation Evangelii gaudium, François s’oppose directement à la « théorie du ruissellement », un des dogmes du libéralisme aux États-Unis. Et dans nombre de ses discours, il n’a de cesse de s’attaquer aux méfaits d’un capitalisme échevelé, au « dieu-argent » qui « corrompt », à l’économie « qui tue ».

ANALYSEPopulaire, le pape François n’échappe pas à des critiques

Aux États-Unis, un tel discours, remettant en cause les fondements de la libre entreprise américaine, passe mal. François y est décrit comme un pape « marxiste ». Son encyclique Laudato si’ s’y heurte ensuite aux climato-sceptiques poussés par les géants du pétrole.

Les conservateurs américains à l’offensive

Or c’est bien des États-Unis que viennent aujourd’hui les attaques les plus rudes contre le pape. À l’Ordre de Malte, l’affaire des préservatifs birmans a ainsi été mise en avant par l’« Institut Lépante pour la restauration de toutes choses dans le Christ », une officine ultra-conservatrice, spécialisée dans la dénonciation de l’« entrisme gay » dans l’Église et les attaques contre les principales associations de promotion du développement qui interrogent un libéralisme économique sans limite.

Un de ses responsables est le président du Parti républicain en Virginie ; un autre, activiste bien connu des milieux conservateurs américains, dirige aussi l’Alliance pour le Bien commun, présidée par Keith Fournier, diacre du diocèse de Richmond et membre du groupe de soutien catholique constitué par Donald Trump pendant sa campagne.

Le cardinal Burke derrière ces manœuvres

Très influent dans la campagne présidentielle par la manière dont il a diffusé nombre de rumeurs, le site américain Breitbart, fondé par Steve Bannon, aujourd’hui conseiller stratégique de Donald Trump, ne cache pas non plus son hostilité au pape à coups de titres spectaculaires. Dans un entretien au New York Times, son correspondant à Rome expliquait récemment que, ses responsables l’invitaient fortement à écrire sur les opposants au pape, notamment le cardinal Burke, « un ami de M. Bannon » qui lui-même « se méfie » de François.

L’un des enjeux de la bataille médiatique qui s’annonce est de convaincre la très papiste classe moyenne catholique américaine (le pape y rencontre 87% d’opinions favorables, selon une étude publiée la semaine dernière par le Pew American Research Center) que François, déjà ennemi des fondements de la puissance économique américaine, veut s’attaquer à sa valeur la plus sacrée, la famille.

Le cardinal Parolin fidèle soutien du pape

D’où le virulent discours visant à discréditer Amoris laetitia. Ce qui explique sans doute pourquoi Mgr Vincenzo Paglia, président de l’Académie pontificale pour la vie et une des cibles favorites des ultra-conservateurs, vient justement d’être dépêché par le pape pour une longue mission aux États-Unis.

Cependant, même s’ils bénéficient de puissants soutiens, les opposants au pape sont peu nombreux à Rome. Ses proches assurent que François n’est d’ailleurs pas inquiet de leurs menées. Il faut dire qu’il en a vu d’autres quand il était archevêque de Buenos Aires et qu’il bénéficie du soutien efficace de son secrétaire d’État, le cardinal Pietro Parolin qui, discrètement et courageusement, a essuyé nombre d’attaques à la place du pape.

La maestria dont François a fait preuve pour gérer la crise avec l’Ordre de Malte, qui sera désormais géré par un délégué pontifical isolant un peu plus le cardinal Burke, montre en tout cas la grande sérénité avec laquelle il aborde les événements.

NOTRE DOSSIER L’Ordre de Malte

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La crise à l’Ordre de Malte

6 décembre 2016. Le grand maître de l’Ordre de Malte exige la démission de son grand chancelier, soulignant que cette demande est « la volonté du Saint-Siège ».

21 décembre. Le pape « n’a jamais parlé de renvoyer quelqu’un », écrit le cardinal Parolin au grand maître.

22 décembre. Le pape nomme une commission chargée d’informer le Saint-Siègesur la crise.

23 décembre. Jugeant que le départ du grand chancelier est « un acte de gouvernement interne », le grand maître juge « inacceptable » la nomination de la commission et interdit aux membres de l’Ordre de collaborer.

14 janvier. Le grand maître met en cause l’intégrité de membres de la commission, évoquant des « conflits d’intérêts ».

17 janvier. Le Vatican rejette « toute tentative de discrédit » sur la commission.

25 janvier. Le pape accepte la démission du grand maître, qu’il a rencontré la veille, et annonce la nomination d’un délégué pontifical.

Nicolas Senèze (à Rome)
   
 
 

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