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Colonisation : les Français marchent sur la tête

Publié le par Felli Bernard

19 février 2017

Colonisation : les Français marchent sur la tête

 

Qui l’aurait cru ? À deux mois des élections présidentielles, deux candidats majeurs ne trouvent rien de mieux que de lancer un débat sur la colonisation, une page d’Histoire tournée il y a plus d’un demi-siècle.

À droite, François Fillon croit bon de la justifier en y voyant un bienfaisant partage de la culture nationale avec les peuples africains. Au centre-gauche, Emmanuel Macron y voit rien moins qu’un crime contre l’humanité (*).

Faut-il rire ou pleurer devant tant de bêtise et de contresens ? Le plus drôle est que l’un et l’autre marchent à fronts renversés.

François Mitterrand, ministre de l'Intérieur, dirige la répression contre le FLN dans les Aurès en 1954

La colonisation est le grand œuvre de la gauche républicaine

Si « la colonisation » (*), sans plus de précision, a été un crime contre l’humanité, donc imprescriptible, il faut interdire les partis héritiers de ceux qui l’ont planifié (*).

Interdisons donc le Parti socialiste, qui se réclame de Ferry (*), Jaurès (*) et Blum (*), tous ardents partisans de la « mission civilisatrice des races supérieures ».

Interdisons-le aussi parce qu’il est l'héritier de la SFIO de Mollet, qui a pris le parti des pieds-noirs d’Algérie contre les partisans d’une plus grande autonomie, et parce qu'il a été fondé par Mitterrand. Comme ministre de l’Intérieur et garde des Sceaux, celui-ci a initié la répression en Algérie, envoyé à la guillotine plusieurs dizaines de fellaghas et donné les pleins pouvoirs au général Massu pour restaurer l’ordre républicain à Alger. 

Tant que nous y sommes, brûlons les oeuvres de Victor Hugo, qui lançait à ses compatriotes : « Dieu offre l'Afrique à l'Europe. Prenez-la » (*) !

Au sein de la gauche républicaine, il n'y a guère que Clemenceau qui s'est opposé aux entreprises coloniales, par humanisme et aussi pour rendre la priorité à la lutte contre l'Allemagne après la guerre franco-prussienne.

Ces choses-là ne sont pénibles à lire que pour les ingénus qui ont « oublié que l’Histoire est tragique » (Raymond Aron). Les responsables ci-dessus étaient des hommes de qualité, soucieux de l'intérêt national et du bien de l'humanité. Ils agissaient selon leur conscience, parfois au prix de cruels dilemmes et sans toujours mesurer les implications de leurs choix.

Ne les condamnons pas trop vite comme un tel qui « a les mains pures, mais il n'a pas de mains » (Charles Péguy). Humblement, disons-nous que nous commettons peut-être aujourd’hui, en toute bonne conscience, dans tel ou tel domaine, des choix qui nous seront également reprochés dans dix, cinquante ou cent ans...

La droite n'a jamais aimé les colonies

Depuis 1962, l'extrême-droite nationaliste cultive la nostalgie de l'époque coloniale, quand la France se voyait grande avec un planisphère à moitié « rose ». Mais il n'en pas toujours été ainsi !

Au début de la IIIe République, Paul Déroulède, pamphlétaire de l'extrême-droite nationaliste et fondateur de la Ligue des Patriotes, s'est violemment opposé aux entreprises coloniales. C'était, comme Clemenceau, pour mieux préparer la « revanche » sur l'Allemagne : « J'ai perdu deux sœurs, l'Alsace et la Lorraine, et vous m'offrez vingt domestiques ! »

Ce cas mis à part, la plupart des figures de droite se sont opposées à la colonisation parce qu'elle coûte cher et ruine le pays. C'est ce qui dit le sénateur monarchiste Albert de Broglie à la tribune : « Les colonies affaiblissent la patrie qui les fonde. Bien loin de la fortifier, elles lui soutirent son sang et ses forces » (11 décembre 1884).

Cette thèse a cours depuis le XVIIIe siècle chez les économistes classiques qui s'inquiètent des effets délétères du protectionnisme colonial. Avec une singulière prescience, Jean-Baptiste Say écrit ainsi dès 1830 : « Les vraies colonies d'un peuple commerçant, ce sont les peuples indépendants de toutes les parties du monde (...). Un temps viendra où on sera honteux de tant de sottise et où les colonies n'auront plus d'autres défenseurs que ceux à qui elles offrent des places lucratives à donner et à recevoir, le tout aux dépens du peuple » (Cours complet d'économie politique).

Nous sommes ici aux antipodes de la doxa contemporaine qui voit la colonisation comme le fruit vénéneux du capitalisme. Dans les années 1970, Jacques Marseille, jeune historien communiste, s'était lancé dans une thèse, Empire colonial et capitalisme français. Histoire d'un divorce (Albin Michel, 1984), afin de démontrer cette proposition... À sa grande surprise, il avait tout au contraire découvert que la colonisation avait entravé plutôt que favorisé le développement de la métropole.

À ces deux critiques de la colonisation par la droite, ajoutons-en une troisième, que nous pourrions dire « humaniste ». Elle vient de personnalités qui ont tenté de corriger les dérives de la colonisation.

La première est unaniment honnie de la gauche républicaine puisqu'il s'agit de l'empereur Napoléon III. Embarrassé par l'Algérie reçue en héritage, il projette d'en faire un « royaume arabe » autonome... Violemment hostiles au projet, les colons européens vont s'allier aux républicains en vue de renverser l'Empire à la première occasion.

Citons aussi le maréchal Lyautey, monarchiste de coeur et catholique social. Engagé dans les guerres coloniales, il mène celles-ci avec l'énergie requise.

Après l'humiliation de Fachoda, en 1898, comme beaucoup de conservateurs, il s'accommode des conquêtes coloniales de la gauche républicaine parce qu'il y va de l'honneur du pays.

Mais quand il reçoit en 1912 mission d'administrer le Maroc en qualité de Résident général auprès du sultan, il force l'estime des Marocains par son équité et son souci de les protéger de la cupidité des colons et des traficants.

Fêtes données à l'Empereur et à l'Impératrice à Alger le 20 septembre 1860 (Isidore Pils, 1813-1875)

Freud, reviens, ils sont devenus fous !

Si, en France plus qu'ailleurs, la colonisation et le passé polluent le débat politique droite-gauche, il y a bien sûr à cela des motifs opportunistes : dénoncer la colonisation ou l'enseignement de l'Histoire évite d'avoir à répondre de son programme ou de ses écarts de conduite.  Mais il y a surtout des raisons de type psychanalytique ! 

« Il existe un lien obscur entre l'universalisme dit civilisateur et le colonialisme du mépris, et il faudra bien que le discours républicain tire un jour au clair son refoulé colonial », écrit l'essayiste Régis Debray (*).

De fait, la gauche est malade de ne pouvoir admettre que ses glorieux ancêtres se sont fourvoyés par fidélité à l'« universalisme républicain ». Sous la Révolution, ils prétendaient apporter la Liberté aux autres peuples à la pointe des baïonnettes, sous la IIIe République, ils prétendaient civiliser l'Afrique...

Et aujourd'hui ? La gauche n'a-t-elle pas encore la prétention d'imposer ses valeurs bien évidemment « universelles » aux banlieues, à l'Europe et à l'ensemble de la planète ? Ses cris d'orfraie veulent faire oublier ses fourvoiements et les attribuer à la droite et l'extrême-droite. Comme si un mensonge, à force d'être répété et hurlé, pouvait devenir vérité !

Maladroitement, la droite et l'extrême-droite sont tombées dans le piège. La première parce qu'elle cultive la nostalgie de « la France, telle la princesse des contes ou la madone aux fresques des murs » (Charles de Gaulle), la seconde peut-être aussi parce qu'elle ne digère pas le lâchage de l'Algérie sur une victoire militaire.

Si l'on en croit Freud et ses disciples, la persistance dans le déni ne mène à rien de bon. Souhaitons que la gauche française mais aussi la droite et l'extrême-droite regardent enfin leur passé les yeux dans les yeux et, plus important que tout, ne se posent plus en donneurs de leçons.

Que ne prenons-nous exemple sur nos cousins anglais !

La Grande-Bretagne s'est dotée d'un empire colonial beaucoup plus important que celui de la France. De son fait, les Indes ont vu la ruine de leur agriculture et de leur industrie textile. Pressurées et appauvries, elles ont connu sous la colonisation britannique des massacres et des famines épouvantables. Tout cela ne fait pas pour autant débat ni n'a donné lieu à repentance ou excuses.

Au XIXe siècle, à Londres, les Premiers ministres se sont succédés ou ont alterné au pouvoir avec leurs différences : Palmerston l'impérialiste, Disraeli le colonialiste exalté, Gladstone l'anticolonialiste tout autant exalté. Mais par pragmatisme, leur politique a toujours été assumée - erreurs comprises - et jamais reniée.

Plus surprenant, les Britanniques n'ont pas essuyé de reproches des Indiens ni d'aucun des peuples qu'ils ont colonisés (à l'exception des Irlandais) ! Notons pour être exact que les Français n'ont pas non plus essuyé de reproches des Indochinois et en particulier des Vietnamiens, en dépit d'une colonisation au moins aussi brutale qu'en Algérie.

À cela une raison simple : ces peuples sont tournés vers l'avenir et ne s'occupent pas de ruminer le passé.

C'est tout le contraire de la malheureuse Algérie, prisonnière depuis l'indépendance d'une clique de malfrats qui trouve pratique de rejeter sur l'ancien colonisateur les maux du présent.

Benjamin Stora, spécialiste de la guerre d'Algérie et  « idiot utile » du gouvernement algérien, en rajoute en prétendant voir un lien entre l'« impensé colonial » , les dérives xénophobes et le mal-être des banlieues. Mais si l'on considère la proportion de jeunes musulmans qui partent pour le djihad en Syrie, elle est bien plus élevée en Belgique et même au Danemark, pays qui n'ont jamais colonisé de terre musulmane ! Il est donc faux d'expliquer les ratés de l'intégration en France par l'histoire coloniale (*).

Comme le rappelle l'historien Marc Ferro, qui a enseigné en Algérie : « Dans le passé, au temps colonial, on n’a jamais rien caché des atrocités de la conquête et cela ne choquait personne, pas plus les métropolitains que les indigènes. Ces derniers ne se souciaient pas du passé mais de l’avenir, le leur ! »

Publié ou mis à jour le : 2017-02-20 15:20:12

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