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La sagesse de l’inconnaissance

Publié le par Felli Bernard

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La sagesse de l’inconnaissance
mardi 14 février 2017 00:00
La sagesse de l’inconnaissance

A peine trois semaines, et déjà l’on s’attelle à tenter de comprendre la politique extérieure de Donald Trump. Divers auteurs s’y sont mis, sous des angles différents, et la profusion d’analyses qui se développent sont à la mesure de l’incompréhensibilité de la chose. On a déjà vu avec Wayne Madsen ce que cette politique donnait, c’est-à-dire la mise à nu d’un immense désordre global qui existait déjà à l’état de latence sous le règne plein de sagesse paresseuse et suffisante du président Obama. (Réponse positive évidente à la question : « L’activisme de Trump ainsi que son intérêt pour certaines matières et son désintérêt pour d’autres ne feraient-ils pas simplement  que mettre en évidence le désordre latent existant sous l’administration Obama, et que seuls l’attentisme et la prudence extrême, ainsi que les thèses de ce président d’une sorte d’exceptionnalisme paresseux des USA, tenaient dans un certain immobilisme ? »)

Alastair Crooke, cet ancien officier du MI6 passé à l’UE avant de choisir la voie de l’indépendance du jugement et de l’écrit, met toute sa culture et ses connaissances diverses à tenter de décortiquer cette politique extérieure, pour mieux tenter d’en comprendre le langage secret (“les runes”, écrit Crooke). Il voit trois tendances essentielles à la fois politiques, idéologiques et conceptuelles, cohabitant au sein de l’“équipe Trump” et l’éloignant du modèle “en noir et blanc” qu’on serait tenté de tracer lorsqu’il s’agit de Trump : une tendance classique, dite de l’“hégémonie bienveillante” des USA, qui a plus ou moins prévalu dans la politique extérieure des USA depuis 1947-48 ; une tendance dite des “guerriers chrétiens” mobilisés contre l’agression de l’islamisme extrémiste et exprimant in fine le courant de mobilisation alarmée de ce qui constituait l’Amérique traditionnelle (WASP, blanche, protestante et anglo-saxonne) et qui est devenue simplement “la minorité majoritaire” des USA, avant d’être remplacée, quelque part dans l’une ou l’autre décennie à venir, par les hispaniques (pourtant chrétiens eux aussi, et pas si loin d’être “Blancs” si l’on veut s’attacher à ces choses) ; enfin la tendance mercantiliste “America-First” qui constitue le credo personnel de Donald Trump. « Chacune de ces tendances se méfie des deux autres, écrit Crooke, et pourtant elle peut s’allier avec l’une pour s’opposer ou équilibrer la troisième, ou au moins intervenir pour entraver son action. »

Cette classification théorique constitue d’abord une tentative de mettre de l’ordre dans un désordre considérable, ou qui semble l’être, notamment apparu du point de vue aussi bien des manœuvres pour conduire à des choix et des nominations au sein de l’administration, que pour certaines de ces nominations. On pourrait d’ailleurs rétorquer, ou interpréter différemment, en observant que cette “classification théorique” a inversement pour but d’expliquer d’une façon plus rationnelle que le simple constat, le désordre présidant actuellement à la politique extérieure de Trump, ou à ce qui tient lieu de politique en vérité. De là, on passe à des constats de situations spécifiques, que nous avons déjà faits ou développés, et il confirme évidemment très rapidement que la “classification théorique” se heurte à des contradictions établissant un désordre qu’elle était censée expliquer.

Ainsi Crooke constate-t-il, comme il est logique et de simple bon sens de le faire, l’absurdité de l’hostilité contre l’Iran du président lui-même et de nombre de ses conseillers (dont Flynn, qui vient juste de partir avec pertes et fracas), dans un contexte explicitement présenté comme celui de la lutte contre le terrorisme (les “guerriers chrétiens”) : « Mais qu’est-ce qui explique la concentration paradoxale de Trump contre l’Iran, qui se bat contre le radicalisme islamiste, plutôt que, par exemple, l’Arabie Saoudite [qui ne fait rien contre lui] ? ». A quoi sert-il de proclamer, et éventuellement de travailler dans le sens d’apaiser tous les conflits en cours au Moyen-Orient, alors qu’on risque, en affrontant l’Iran, de les déchaîner tous à nouveau, de la plus terrifiante des manières ? Tout cela fait partie de l’énigme-Trump, dont Crooke nous dit qu’elle susciterait une politique extérieure selon une sorte de logique “bipolaire” pour emprunter ce terme à la psychiatrie : dans un sens, puis dans le sens contraire, ou bien dans un sens et dans le sens contraire dans un même déchaînement particulièrement intrigant et accablant.

Mais tout cela (“les runes”) sera d’autant plus difficile à déchiffrer et à distinguer que la tactique de Trump est faite de “feintes et de simulations”, et qu’elle s’opérationnalise selon un modèle extrêmement mobile et insaisissable, dans le chef de la méthode choisie par Trump des affirmations se démentant les unes les autres, des affirmations à l’emporte-pièce grâce à la techniques des tweet, etc. Crooke cite alors longuement un analyste et technicien des échecs, recommandant une tactique très spécifique consistant à ne jamais laisser l’adversaire développer une stratégie en procédant soi-même par “coups de main” impliquant chaque fois une stratégie différente qui oblige cet adversaire à établir à chaque fois une autre défense sans pouvoir déclencher sa propre stratégie. On observera que cette analogie rejoint assez bien celle que nous avons développée en puisant dans les exemples guerriers, avec les généraux Stuart et Patton, deux tacticiens de génie qui marquèrent l’un la Guerre de Sécession pour le Sud, l’autre la Deuxième Guerre mondiale sur le théâtre européen occidental. Dans le cas de Stuart et de Patton, il y avait également cette tactique de la surprise, de la vitesse, la philosophie “un mauvais plan aujourd’hui vaut mieux qu’un plan parfait dans une semaine”... Bien entendu, Stuart et Patton étaient des tacticiens au service d’une stratégie, l’une établie par Lee, l’autre par le Grand Quartier-Général allié, et notamment le couple Marshall-Eisenhower...

Mais si, selon cette analogie, comme selon celle du joueur d’échec à la tactique si particulière, Trump est une sorte de tacticien de génie (ce qu’on peut rapprocher par ailleurs de sa bonne réputation d’excellent “faiseur d’accords” selon ce qu’on sait de sa pratique des affaires), à quelle stratégie répond-il ? Pour le cas iranien, il y aurait, et il y a bien entendu, toute une catégorie de commentateurs pour répondre que la stratégie est dictée par l’inévitable comploteur israélo-sioniste, avec ses innombrables moyens de pression (selon les mêmes), attaché à l’ennemi juré qu’est l’Iran ; l’on pourra aussitôt répondre que cette marche contre l’Iran rencontre à un moment ou l’autre une Russie déterminée à ne pas laisser faire, alors que le président Trump compte tant sur l’amélioration de ses relations avec la susdite Russie.

Par ailleurs, le camp des anti-Trump et des neocons applaudit implicitement et explicitement à la liquidation du Général Flynn dont il serait l’architecte, cette liquidation désormais interprétée par les pro-Trump comme un complot anti-Trump réussi ; mais l’on sait également que si Flynn était un partisan d’un rapprochement avec la Russie, il s’était montré, comme on l’a vu plus haut, comme un des adversaires les plus féroces de l’Iran, notamment par sa déclaration du 3 février qualifiée d’extraordinaire par Alexander Mercouris... Qu’est-ce donc que cette stratégie des neocons (pour eux aussi se pose la question), qui liquideraient un homme que les Israéliens devraient normalement chérir, alors que ces mêmes Israéliens détestent Obama, notamment pour sa retenue contre l’Iran, et qu’on connaît le rôle d’Obama & Cie dans les attaques anti-Trump?

    Alors enfin, puisque cet homme est à l’origine de tout ce chaos washingtonien et mondial grâce à une tactique de génie, alors qui est le stratège de Trump ? La métahistoire elle-même ? Crooke a le bon goût de terminer son article très long et détaillé, et excellent pour mieux suivre les méandres du flux politique et crisique en cours, par une dernière ligne qui, au dernier moment, renvoie toute la logique de l’effort à la simplicité même de son inutilité quant au but précis qu’il s’était assigné. Cette ligne de type “Well...” (« Well, peut-être est-il préférable de s’asseoir et d’observer, et de ne plus tenter de déchiffrer les runes »), se traduit pour nous par la référence à l’inconnaissance, qui est la posture du sage, qui sait parfaitement jusqu’où il importe de ne pas trop aller dans les affaires terrestres, et de laisser l’explication d’un temps historique dépassé par son propre rythme au point où l’on est conduit ou obligé de se référer à la métahistoire, simplement, sans fausse honte, sans état d’âme, sans rien du tout, parce qu'il s'agit là d'une libération de l'esprit.

Voici donc l’article d’Alastair Crooke, sur ConsortiumNews, le 12 février 2017.

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