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Le Washington Post coupable de “fausses informations”, par Robert Parry

Publié le par Felli Bernard

19
Fév
2017

Source : Consortium News, le 27/11/2016

Le 27 novembre 2016

Exclusif : Selon Robert Parry, le thème des “fausses informations” a tellement captivé le Washington Post et les médias américains qu’ils s’abaissent à des calomnies maccarthistes contre les publications qui ne sont pas en concordance avec la ligne de propagande du département d’État.

Par Rober Parry

L’hystérie des principaux médias américains sur les “fausses informations” a atteint son paroxysme logique (ou illogique) : une liste noire, à la McCarthy, de journalistes honnêtes qui montrent simplement leur scepticisme professionnel vis à vis des autorités, ce qui inclut les déclarations des dirigeants américains comme ce qui est écrit dans The Washington Post et le New York Times.

Apparemment, se montrer sceptique vous expose maintenant à être traité de diffuseur de “propagande russe”, d'”idiot utile” ou de quelque autre immonde qualification rappelant la Guerre froide. Maintenant que nous sommes entrés dans une nouvelle Guerre froide, je suppose qu’il est logique de s’attendre à un nouveau maccarthysme.

L'avocat Roy Cohn (à droite) avec le sénateur Joseph McCarthy.

L’avocat Roy Cohn (à droite) avec le sénateur Joseph McCarthy.

À mon retour d’un voyage de Thanksgiving à Philadelphie samedi, j’ai appris que Consortiumnews.com, site d’investigation qui, au cours de ses 21 ans d’existence, a mis à mal des “groupes de réflexion” indélicats, tant Républicains que Démocrates ou d’autres obédiences, figurait parmi les quelques 200 sites Internet diffusant ce qu’un certain site web anonyme, PropOrNot, considère être de la « propagande russe ».

J’aurais normalement ignoré de telles inepties mais elles ont été révélées par le Washington Post, qui a considéré ces “chercheurs indépendants” non cités comme des experts pointus qui ont traqué le fonctionnement  de la propagande russe et en ont dressé la liste noire.

Et je ne plaisante pas quand je dis que ces néo-maccarthistes ne sont pas nommés. L’article publié par Craig Timberg jeudi dernier décrit simplement PropOrNot comme “un groupe non partisan de chercheurs ayant des connaissances en politique étrangère, et dans les domaines militaires et technologiques [qui] prévoyait de publier ses propres résultats vendredi, montrant la portée surprenante et l’efficacité des campagnes de propagande russes.”

Le Post a accordé au groupe et à ses dirigeants l’anonymat pour diffamer les journalistes qui ne suivent pas à la lettre les déclarations officielles du Département d’État ou quelque autre source irréprochable quant aux vérités qui-ne-peuvent-être-remises-en-cause. Le Post a même publié une citation “aveugle” (ou non attribuée) du dirigeant de ce site ténébreux, que voici :

“La façon dont cet appareil de propagande a soutenu [Donald] Trump équivalait à l’achat d’une quantité énorme de publicité,” a déclaré le directeur exécutif de PropOrNot, qui a parlé sous condition d’anonymat pour éviter d’être ciblé par les légions de hackers russes.”

Le Mesquin Washington Post

En tant que journaliste professionnel depuis plus de quatre décennies, il est difficile pour moi de comprendre comment un journal soi-disant réputé comme The Washington Post aurait permis à un personnage anonyme d’attaquer le patriotisme des journalistes américains tout en cachant le nom de la personne derrière l’excuse ridicule qu’il ou elle pourrait être ciblé(e) par des pirates.

Les bureaux du Washington Post (Crédit photo: Daniel X. O'Neil)

Les bureaux du Washington Post (Crédit photo: Daniel X. O’Neil)

En 1985, alors que j’étais journaliste d’investigation pour The Associated Press et que j’étais le premier à exposer la fonction secrète d’Oliver North à la Maison-Blanche pour soutenir des rebelles Contra au Nicaragua, j’ai reçu quelques critiques pour avoir utilisé le nom de North parce qu’il prétendait qu’il aurait pu être ciblé par des assassins – bien qu’il ne fut pas officiellement un agent secret (son nom et son titre figuraient dans l’annuaire de la Maison-Blanche, par exemple).

Donc, aussi stupides et infondées que puissent être les inquiétudes de North – et The Washington Post m’a ensuite suivi en publiant le nom de North – ses inquiétudes, au moins, portaient sur sa sécurité personnelle. Mais maintenant, nous avons The Post qui traite d’une prétendue étude de soi-disant “chercheurs indépendants” comme ayant besoin de la protection de l’anonymat pour permettre au Directeur exécutif du site web d’exposer les calomnies de ce groupe sans donner son nom.

Dans ce cas, comment le public est-il supposé juger les diffamations ? Et déterminer si ces chercheurs sont effectivement « indépendants » ou sont financés par un vrai réseau de propagande, comme ceux financés par le National Endowment for Democracy ou USAID ou par le spéculateur financier George Soros, voire par le groupe de réflexion d’un complexe militaro-industriel ?

En effet, ce site web promu par le Post n’utilise-t-il pas l’essence même des “fausses informations” à la McCarthy : faire de vagues accusations et imposer la culpabilité par association, suggérant que tous les sites web sur sa liste sont soit des traitres ou des idiots utiles [propagandistes sans le savoir, NdT] ?

Alors que le Post ne semble pas se soucier de l’équité concernant les quelques 200 sites web soumis à ce maccarthysme, l’opération de diffamation ne présente même pas la preuve que quelqu’un fasse partie de cette grande conspiration de propagande russe. Le site PropOrNot admet que les critères de son « analyse » sont « comportementaux » et non probants.

En d’autres termes, l’évaluation repose sur la question de savoir si ce groupe anonyme n’aime pas qu’un journaliste remette en question la ligne de propagande du Département d’État ou fournisse des informations qui ne conviennent pas au récit de l’OTAN sur un sujet qui implique également la Russie, l’Ukraine, la Syrie ou tout autre point chaud international.

Pourtant, vous et d’autres journalistes sont dépeints comme des officiers de renseignement russes actifs ou alors “ils agissent, au mieux, comme de bons « idiots utiles » des services de renseignement russes et sont dignes d’un examen plus approfondi, » selon PropOrNot.

Une calomnie issue de la Guerre froide

Comme l’a reconnu le Post dans son article, l’expression « idiot utile » ou « imbécile utile » vient de l’ancienne Guerre froide – quand les journalistes et les citoyens qui ne suivaient pas la propagande de Washington étaient tellement stigmatisés. Qu’une locution aussi grotesque et péjorative ait été utilisée dans cette étude soi-disant “indépendante” aurait dû être un avertissement à tout journal professionnel pour jeter le rapport à la poubelle. Au lieu de cela, le Washington Post l’a accepté comme parole d’évangile.

Sergey V. Lavrov, Ministre russe des Affaires étrangères, s'adresse à l'Assemblée Générale des Nations Unies le 23 septembre 2016 (Photo ONU)

Sergey V. Lavrov, Ministre russe des Affaires étrangères, s’adresse à l’Assemblée Générale des Nations Unies le 23 septembre 2016 (Photo ONU)

Ce qui est encore plus remarquable dans cette “étude” bizarre, c’est qu’elle regroupe une grande variété de groupes politiques, idéologiques et journalistiques divers, y compris certains des meilleurs sites de journalisme indépendant sur Internet, tels que Counterpunch, Truthdig, Naked Capitalism, Zero Hedge, Truth-out, WikiLeaks et – je le suggère humblement – Consortiumnews.

De plus, ni la vérité ni le journalisme factuel ne semblent être impliqués dans cette “analyse”. Personne de ce site web ou du Washington Post ne m’a contacté au sujet de prétendues inexactitudes ou « propagande » dans les histoires de Consortiumnews.

De toute évidence, il y a eu des moments où nous avons contesté les “faits” tels que revendiqués par le gouvernement des États-Unis et le Post, y compris leurs affirmations de 2002-03 sur la fiction des armes de destruction massive en Irak. (À l’époque, nous étions dénoncés par les fans de George W. Bush comme des « apologistes de Saddam ».)

Nous avons également cité des cas de désaccord à l’intérieur de la communauté des services de renseignement des États-Unis au sujet d’autres “groupes de réflexion” qui étaient pressés d’agir par le Département d’État et les principaux médias d’information des États-Unis, comme par exemple les doutes internes de la CIA au sujet de qui était responsable de l’attaque au gaz sarin du 21 août 2013 à l’extérieur de Damas, en Syrie.

Consortiumnews a également cité des révélations enfouies profondément dans les articles du Post et du New York Times sur le rôle important des néonazis et d’autres milices ultra-nationalistes dans le putsch qui a renversé le Président élu de l’Ukraine Viktor Ianoukovitch le 22 février 2014 et dans la guerre civile qui en a résulté.

Je suppose que les lecteurs sont censés ignorer ces rafales occasionnelles d’honnêteté d’un journaliste de terrain qui se sent obligé de mentionner les swastikas et autres symboles nazis décorant les chambres et les uniformes de ces « combattants de la liberté » soutenus par les États-Unis – bien que le journaliste et les rédacteurs en chef sachent assez bien coller ces références vers la fin des récits que peu de gens sont susceptibles de lire. Notre “culpabilité de propagande” est que nous lisons la fin de ces articles et mettons en évidence ces développements intéressants.

Symboles nazis sur les casques portés par les membres du bataillon Azov d'Ukraine, (tels qu'ils ont été filmés par une équipe de cinéma norvégienne et montrés à la télévision allemande)

Symboles nazis sur les casques portés par les membres du bataillon Azov d’Ukraine, (tels qu’ils ont été filmés par une équipe de cinéma norvégienne et montrés à la télévision allemande)

Puis, il y a des moments où Consortiumnews a parlé de ces aveux occasionnels à propos des néonazis et les a comparés aux références courantes positives concernant ces mêmes néonazis. Par exemple, le Times lui-même comportait au moins une brève référence à cette réalité néo-nazie, bien qu’il l’ait enfouie au fond d’un article (le 10 août 2014, un article du Times mentionnait le bataillon néo-nazi Azov dans les trois derniers paragraphes d’un long article sur un autre sujet).

“Les combats pour Donetsk ont pris un caractère mortel : l’armée régulière bombarde les positions séparatistes de loin, s’ensuivent alors des assauts chaotiques et violents de la part d’une demi-douzaine de groupes paramilitaires qui entourent Donetsk et veulent plonger dans le combat urbain,” rapporte le Times.

“Les responsables de Kiev disent que les milices et l’armée coordonnent leurs actions, mais les milices, qui comptent environ 7000 combattants, sont en colère et, parfois, incontrôlables. L’une d’entre elles, connue comme faisant partie d’Azov, a participé à la prise du village de Marinka et agite un drapeau portant un symbole néonazi ressemblant à une Swastika. “[Voir Consortiumnews.com “NYT Discovers Ukraine’s Neo-Nazis at War.”]

Plus tard, cependant, le Times a publié un article sur la défense par le gouvernement ukrainien du port de Marioupol contre les rebelles ethniques russes, et le bataillon Azov a été considéré comme le dernier bastion de la civilisation luttant contre les barbares à leur porte. De façon remarquable, l’article a laissé de côté toutes les références aux Swastikas nazis du bataillon Azov. [Voir Consortiumnews.com “NYT Whites Out Ukraine’s Brown Shirts.”]

C’est cette exposition des distorsions de la réalité ukrainienne par les médias américains qui a permis à Consortiumnews de gagner sa place dans cette liste étrange de propagateurs volontaires de « propagande russe » et d’« idiots utiles ».

Les “fausses informations” du Washington Post

On peut également noter que Consortiumnews a, à plusieurs reprises, fait remarquer que le Washington Post a faussement déclaré comme état de fait que l’Irak cachait des armes de destruction massive ; mais les rédacteurs ayant approuvé la propagande du Département d’État, qui mena 4500 soldats américains et des centaines de milliers d’Irakiens à la mort, n’ont jamais fait face à leurs responsabilités. [Voir Consortiumnews.com “A Media Unmoored from Facts.”]

Fred Hiatt, rédacteur de la page éditoriale du Washington Post, qui a publié comme un fait avéré que l'Irak cachait des stocks d'ADM.

Fred Hiatt, rédacteur de la page éditoriale du Washington Post, qui a publié comme un fait avéré que l’Irak cachait des stocks d’ADM.

Ironiquement, il faut aussi noter que, samedi, le New York Times, qui a également fustigé le thème des “fausses informations”, a publié un article relativement responsable révélant comment un important site web de “fausses informations” n’était pas du tout lié à la Russie mais bien à l’effort entrepreneurial d’un étudiant géorgien sans emploi qui utilisait un site web à Tbilissi pour gagner de l’argent en faisant la promotion d’histoires pro-Trump, vraies ou fausses d’ailleurs.

Le propriétaire du site web, Beqa Latsabidse, âgé de 22 ans, a déclaré qu’il avait d’abord essayé de promouvoir des histoires favorables à Hillary Clinton, mais que cela s’était révélé non rentable, donc il avait retourné sa veste en publiant des articles anti-Clinton et pro-Trump, vrais ou non.

L’article de première page du Times a révélé ce qui se passe – les entrepreneurs qui veulent gagner de l’argent ont colporté des “informations” pro-Trump parce que ce sont elles qui obtiennent des clics et donc les dollars publicitaires. Ce comportement n’incrimine pas Consortiumnews ou tout autre site web indépendant qui défie la propagande du Département d’État. (Consortiumnews s’appuie sur les dons des lecteurs et de certaines ventes de livres pour faire face à son modeste budget de 200 000 $ par an.)

Fusionner ces deux groupes – sites à but lucratif ne se souciant pas de la vérité et sites de journalisme honnête montrant le scepticisme professionnel envers la propagande du gouvernement, quelle que soit sa source – est une sorte d’exemple classique de « fausses informations » encore que dans ce cas le mystérieux site web PropOrNot et The Washington Post vendent de la désinformation.

Le journaliste d’investigation Robert Parry a publié bon nombre d’articles pour The Associated Press et Newsweek dans les années 1980 à l’époque de l’Irangate [appelé aussi Iran-Contra, NdT].

Source : Consortium News, le 27/11/2016

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