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Stephen Bannon s'est arrangé pour qu'il y ait peu de traces écrites à la Maison-Blanche

Publié le par Felli Bernard

Stephen Bannon s'est arrangé pour qu'il y ait peu de traces écrites à la Maison-Blanche

Kate Brannen , traduit par Bérengère Viennot, mis à jour le 06.02.2017 à 16 h 11

Le conseiller en stratégie de Trump vient de mettre la main sur la sécurité nationale.

Stephen Bannon I Win McNamee / POOL / AFP

Stephen Bannon I Win McNamee / POOL / AFP

S’il persistait le moindre doute sur l’identité de la personne qui tire les ficelles de la sécurité nationale dans les coulisses de l'administration Trump, il est en train de finir de se dissiper: il s’agit de Stephen Bannon, ancien directeur du média d’extrême droite Breitbart News et désormais conseiller à la Maison-Blanche.

Bannon menait déjà la danse avant même de se voir offrir un siège officiel au Conseil national de sécurité (NSC) fin janvier par le président Donald Trump, et ce sans recevoir quasiment aucune information de la part de l’équipe du Conseil national de sécurité, à en croire un agent des services de renseignements qui a demandé à rester anonyme de peur de subir des représailles.

«Il dirige une cabale, presque un Conseil national de sécurité fantôme», expose ce fonctionnaire. Celui-ci décrit un environnement de travail où les opinions divergentes sont très peu appréciées, où, incroyable mais vrai, il n’y pas de trace écrite de ce qui est débattu et convenu pendant les réunions, et où la hiérarchie ne dispense ni conseil ni appui concernant l’organisation du Conseil national de sécurité.

Cet agent du service des renseignements, qui affirme avoir voulu accorder le bénéfice du doute à l’administration Trump lorsqu’elle est entrée en fonction, est aujourd’hui profondément troublé par la manière dont les choses sont gérées.

«Ils ont mis en place tous ces décrets présidentiels en dehors du système normal», explique-t-il en faisant allusion au déluge de projets de décrets signés la dernière semaine de janvier sur une foule de sujets allant de l’immigration au retour des prisons secrètes de la CIA.

Une fois ces décrets controversés rédigés, l’équipe de Trump s’est arrangée pour leur faire passer le processus d’évaluation interne de la Maison-Blanche, affirme l’agent.

Les processus ont été revus

 

Sous les administrations précédentes, quand quelqu’un estimait qu’une autre personne ou qu'un service avait des intérêts dans l’affaire en cours ou une expertise dans un domaine, il ou elle était libre de partager le dossier tant que la personne en question avait les habilitations nécessaires.

Forts de cette expérience, lorsque certains hauts fonctionnaires ont vu passer les projets de décrets présidentiels de Trump, ils se sont dit qu’ils avaient un impact conséquent et ils les ont partagés plus largement pour avoir des retours et des commentaires.

Or, selon l’agent des services de renseignements, cela n’a pas eu l’air de plaire à Bannon –ou à son équipe. Des directives plus strictes pour le traitement des dossiers ont été instituées et l’équipe du Conseil national de sécurité a été largement évincée du processus.

À la fin de la semaine ses membres n’étaient plus les seuls à être plongés dans l’ignorance de la conduite des affaires. Le général John Kelly, ancien officier de marine et actuel secrétaire à la Sécurité intérieure, a été informé de l’existence du décret présidentiel qui appelait à la fermeture immédiate des frontières aux ressortissants de sept pays à majorité musulmane et à tous les réfugiés au moment où Trump était en train de le signer, rapporte le New York Times.

La Maison-Blanche n’a pas répondu à temps à une demande de commentaires.

«Ce document était pris au sérieux»

L’absence de trace écrite pour rendre compte du processus de prise de décision est également dérangeante, estime l’agent des renseignements. Par exemple, sous les précédentes administrations, après une réunion de responsables ou d’adjoints du Conseil national de sécurité, la discussion, l’accord final et les recommandations étaient consignés par écrit dans ce qu’on appelle un «résumé des conclusions», ou SOC (summary of conclusions) en jargon gouvernemental.

«Sous (le président George W. Bush), le Conseil national de sécurité était plutôt strict en matière de transcription de SOC, explique Matthew Waxman, professeur de droit à la Columbia University et ancien membre du Conseil national de sécurité de Bush. Il y avait souvent beaucoup de généralités, et il y a pu y avoir quelques exceptions, mais ils étaient soigneusement consignés.»

Ces résumés constituaient aussi une référence utile et particulièrement importante lorsqu’un sujet était de nouveau débattu, notamment pour les agences qui devaient mettre en place les conclusions en question.

«Cela m’inquièterait que les traces écrites de ces réunions soient éliminées, parce qu’elles contribuent au processus de bonne gouvernance»

Juge Waxman

Quand quelqu’un estimait que la discussion était mal retranscrite, il ou elle demandait qu’une correction y soit apportée pour remettre les choses en ordre, raconte Loren DeJonge Schulman, ancienne assistante de Susan Rice, conseillère à la Sécurité nationale sous l’administration de Barack Obama. Schulman travaille désormais pour le Center for a New American Security.

«Ce document était pris au sérieux», souligne-t-elle.

Bannon, la figure d'autorité

Pendant la première semaine de l’administration Trump, il n’y a pas eu de SOC, rapporte l’agent des renseignements. En fait, à l’en croire, le volume de documents générés est étonnamment limité, et lorsqu’il y en a l’équipe du NSC ne fait pas partie de la liste de diffusion. Selon lui c’est le signe d’une détérioration de la transparence et de la responsabilité.

«Cela m’inquièterait que les traces écrites de ces réunions soient éliminées, parce qu’elles contribuent au processus de bonne gouvernance», juge Waxman.

Il est tout aussi important que ce soit les membres du NSC qui élaborent les documents de travail avant les réunions, explique Schulman. «L’idée c’est de partager avec tout le monde une perspective juste et équilibrée de la question, avec toute la gamme de points de vue captée dans ce document», explique-t-elle.

Si ces documents sont désormais générés par le personnel politique, ajoute-t-il, cela corrompt tout le processus.

Cela pourrait également contribuer à la centralisation des pouvoirs par Bannon.

«C’est celui qui tient le stylo qui a l’autorité pour façonner ce qui en sortira», précise l’agent des renseignements.

Désormais, le rôle de Bannon dans les coulisses est formalisé grâce à un décret signé par Trump le 28 janvier lui attribuant formellement un siège parmi les décideurs du Conseil national de sécurité. Ce même décret exclut de ce groupe le chef d’état-major, le directeur du renseignement national et le secrétaire à l’Énergie. Ce n’est pas la première fois que les titulaires de ces fonctions voient leur rôle diminué, mais pour certains, vu l’ambiance globale c’est un fait plus que dérangeant.

Un rôle inédit

Par exemple, l’ancien secrétaire à la Défense Robert Gates –qui a travaillé sous Bush et sous Obama– a confié à ABC News fin janvier que mettre sur la touche le chef d’état-major et le directeur du renseignement national était une «grave erreur.»  Tous les présidents peuvent bénéficier de leur «perspective, de leur jugement et de leur expérience», estime Gates.

En attendant, le rôle de Bannon est tout à fait inédit. Sous Obama, il n’était pas rare que ses principaux conseillers politiques, John Podesta et David Axelrod, assistent à des réunions du NSC mais ils n’avaient jamais la garantie d’avoir un siège à leur nom. Sous Bush, la ligne entre sécurité nationale et considérations de politique intérieure était encore plus claire. De hauts conseillers ont affirmé n’avoir jamais vu Karl Rove ni «personne de chez lui» dans des réunions du NSC, tout simplement parce que Bush lui avait ordonné de façon explicite de ne pas y assister.

«Lénine voulait détruire l’État, et c’est aussi mon objectif»

Stephen Bannon

Le message que Bush «voulait particulièrement envoyer à l’armée était que “mes décisions engageant la vie et la mort des personnes en uniforme ne seront pas teintées de la moindre décision politique”», rapportait l’ancien chef de cabinet de la Maison-Blanche, Josh Bolten, en septembre dernier.

Le sénateur de l’Arizona John McCain a qualifié la nomination de Bannon en tant que membre permanent du conseil «d’éloignement radical» de l’ancien système de prise de décision, et ajouté qu’il trouvait le changement «inquiétant».

«Je veux tout faire tomber»

Au sein du gouvernement comme à l’extérieur, l’alignement de Bannon, ancien rédacteur en chef de Breitbart, avec l’extrême droite et le nationalisme blanc, suscite de grandes réserves. Voici la citation de Bannon qui circulait fin janvier:

«Lénine voulait détruire l’État, et c’est aussi mon objectif. Je veux tout faire tomber et détruire entièrement l’establishment qui prévaut aujourd’hui.»

On s’interroge sur la place du général à la retraite Michael Flynn, le conseiller national de sécurité de Trump, dans tout ceci. En interne, son rôle n’est toujours pas très clair, confie l’agent des renseignements. «Il a voix au chapitre, mais il est éclipsé par Bannon.»

Tom Bossert, ancien conseiller à la sécurité nationale de Bush que Trump a nommé conseiller à la sécurité intérieure de la Maison-Blanche, n’est pas «un homme de Bannon», il a donc aussi une vision de l’extérieur, selon l’agent des renseignements. Pourtant, le décret présidentiel donne aussi à Bossert un siège permanent au NSC.

Pour l’instant il n’y a guère de querelles intestines, car pour cela il faudrait une lutte de pouvoir. Or, il n’y a pas de lutte, expose le fonctionnaire.

Chasse aux sorcières

En revanche, on note des tentatives de réprimer les fuites. Fin janvier, un projet de décret évoquant le retour des prisons secrètes de la CIA et la réouverture du débat sur la torture a fuité à la presse. Sean Spicer, porte-parole de la Maison-Blanche, a déclaré qu’il ne s’agissait «pas d’un document de la Maison-Blanche» et qu’il n’avait «aucune idée de sa provenance.» Mais à en croire le New York Times, «la Maison-Blanche l’avait envoyé pour étude aux membres du Conseil national de sécurité mardi matin.» Le Times a même reçu les détails de la chaîne d'emails qui montrent «les trajets du projet de décret au sein de l’administration de la Maison-Blanche».

«Ils se livrent à une chasse aux sorcières à présent pour savoir comment l’information a fuité, raconte l’agent des renseignements. Il n’y a aucune place pour les opinions contestataires.»

Trump a déclaré publiquement que dans l’immédiat, il s’en remettrait à James Mattis, le secrétaire à la Défense, sur la question de la torture, ce qui laisse penser qu’il reste possible de ne pas être d’accord. Mais si le président autorise en public des opinions différentes de la sienne, ce qui est permis ou non en coulisses suscite un certain mécontentement, selon le fonctionnaire. Si vous adoptez une position qui n’est pas celle de la Maison-Blanche, vous risquez de vous retrouver exclu des futures réunions, explique-t-il.

L’équipe du NSC est sous le choc depuis fin janvier, poursuit-il. Aujourd’hui, personne ne sait ce qu’il peut se passer. Aucun organigramme n’a encore été réalisé pour le NSC, ce qui signifie qu’il n’y a encore eu aucune recommandation en interne sur les portefeuilles qui existent toujours et sur ceux qui sont leurs référents, rapporte l’agent des renseignements. Le 29 janvier, le Washington Post a expliqué certains des changements qui ont été apportés, notamment que «certains services comme la cyber[sécurité] ont été agrandis, tandis que d’autres ont été réduits à peau de chagrin.» Les groupes de travail sur l’Europe et la Russie, distincts sous Obama, ont désormais fusionné.

Rivalités et culture de la loyauté

Il est possible que le chaos actuel et l’absence de processus administratif soient la conséquence de la crise de croissance de l’administration Trump encore en quête de la meilleure manière de gérer les affaires. Mais selon d’anciens responsables du NSC, l’organigramme du NSC est le genre de chose que l’on met en place des semaines avant le début du mandat.

Seul le temps dira si la gestion actuelle est délibérée ou si elle reflète les balbutiements d’une nouvelle administration qui apprend sur le tas comment conseiller au mieux le président et communiquer avec les agences idoines.

Le style de management de Trump est notoirement très déstructuré, si ce n’est chaotique. Le Washington Post racontait en mai dernier qu’il dirigeait sa campagne présidentielle comme ses affaires –«il aime exciter les rivalités entre ses subordonnés, rechigne à déléguer les décisions importantes, méprise les conventions et insiste férocement sur l’existence d’une culture de loyauté autour de lui.»

Et l’agent des renseignements d’ajouter: «Si cela a pu fonctionner avec son entreprise, ce n’est certainement pas une méthode pour diriger un pays.»

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