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Sykraine

Publié le par Felli Bernard

Sykraine

10 Février 2017 , Rédigé par Observatus geopoliticus Publié dans #Ukraine, #Moyen-Orient

 

Depuis des années, les deux principaux théâtres d'opérations militaires du Grand jeu sont l'Ukraine et la Syrie. Adeptes des acronymes géographiques, les stratèges parlent depuis longtemps déjà d'AfPak et de Syrak. Peut-être pourrait-on également évoquer le Sykraine tant ces deux conflits, au-delà de leur éloignement géographique et leurs spécificités locales, contiennent les mêmes ingrédients : déstabilisation américaine, réaction russe, gaz... Et entre 2013 et 2016, un étonnant jeu de vases communiquant, la tension grimpant mécaniquement sur l'un des fronts quand elle s'apaisait (relativement) sur l'autre.

L'élection de Trump a brouillé toutes les cartes, la tête de l'empire souhaitant se désengager de ces deux dossiers au grand dam des tenants du système impérial, soudain orphelins : War party, OTAN, euronouilles, Saoudiens, CIA, junte ukrainienne, Qataris... la brochette des suspects habituels. Toutefois, désengagement ou pas, ces conflits existent depuis trop longtemps pour s'arrêter du jour au lendemain ; ils ont leur propre dynamique désormais et risquent de perdurer encore un certain temps.

En Ukraine, la junte et ses soutiens jouent sans doute leur dernière carte pour provoquer l'embrasement et empêcher la normalisation des relations américano-russes. Notons au passage un nouveau signe de la prise de distance du Donald : le leader nationaliste Oleg Lyashko a vu la nouvelle administration annuler son visa long séjour américain, ce qui a provoqué la fureur de l'intéressé.

Sur le terrain, le relatif calme de ces deniers jours a été brisé par l'assassinat, avant-hier, d'un des derniers grands commandants encore en vie du côté séparatiste : le célèbre Givi. Inséparable compagnon de Motorola, lui aussi tué en octobre lors d'un attentat, il était téméraire au point de susciter une pointe d'admiration dans la presse anglaise :

A la tête de son bataillon Somali, il a été de tous les combats : Ilovaïsk (la première grande branlée prise par l'armée ukrainienne), l'aéroport de Donetsk, Debaltsevo... Fin janvier, il était encore blessé à Avdeïevka. Convalescent, il officiait dans son bureau de Donetsk mercredi matin quand une roquette thermobarique a dévasté les lieux (l'occasion pour nous de faire découvrir ce blog d'un volontaire français dans le Donbass).

Trois jours de deuil national ont été décrétés dans la République Populaire de Donetsk et les hommages pleuvent.

Si des doutes ont toujours fleuri sur les nombreuses morts mystérieuses des commandants novorussiens, cela semble exclu dans le cas présent : Givi était un fidèle soutien de Zakharchenko, le président de la RPD. Plus certainement en cause : l'incompétence notoire des services de sécurité de Donetsk et, forcément, l'existence de taupes. A ce titre, il est incompréhensible que Moscou n'ait pas envoyé d'instructeurs mettre sur pied un service de contre-espionnage et de contre-terrorisme efficace.

Surprise, Nadia Savchenko, la plus tout à fait folle aux pieds nus, accuse vertement le gouvernement ukrainien d'inconséquence :

Porochenko fait tout pour provoquer un nouveau massacre dans le Donbass. Après l'attaque terroriste [!] d'aujourd'hui, il n'y a plus aucune chance pour que le Donbass revienne sous le ciel ukrainien.

Nous avions expliqué à quel point sa libération avait été un cadeau empoisonné du Kremlin à Kiev, menaçant de semer le chaos parmi la junte hétérogène qui a pris le pouvoir suite au Maïdan. Un mois après être débarquée, la pasionaria ukrainienne prit d'ailleurs tout le monde de cours en proposant de faire la paix avec les séparatistes pro-russes ! Elle remet ça après la mort de Givi, ce qui jette un crabe de plus dans le panier oligarcho-nazi. Nadia a-t-elle atteint l'âge de raison ? Pas impossible...

Quant aux conséquences de l'attentat, elles sont somme toute mineures. Givi était un commandant de terrain, un meneur d'hommes charismatique, mais il ne prenait pas les décisions opérationnelles. Si, dans le contexte de dangereuse flambée de tension pouvant mener de nouveau à la guerre, les Ukies pensaient démoraliser leur adversaire, le calcul n'a peut-être pas été le bon : nul doute que les Novorussiens seront galvanisés par cet assassinat.

Passons en Syrie où le noeud coulant autour d'Al Bab se resserre :

Jeudi noir pour l'armée turque : cinq morts dans les combats contre Daech, plus trois dans un bombardement accidentel de l'aviation russe, apparemment sur mauvais renseignements fournis par l'état-major ottoman lui-même. Avant l'admission de Moscou, les Turcs avaient accusé l'aviation syrienne de les avoir arrosés. Il est vrai que la tension monte à mesure que les nouveaux vrais-faux alliés se rapprochent les uns des autres :

C'est la dèche pour Daech, les petits hommes en noir al-babiens étant en passe d'être coupés du reste de leur territoire. Mais la question à un million concerne évidemment la "rencontre" entre l'armée loyaliste et le duo ASL-Turcs, mortels ennemis d'hier. Certes, tout cela a forcément été préparé en amont lors des discussions Poutine-Erdogan, mais il y a un monde entre les corridors du pouvoir et la réalité du terrain, et les haines tenaces ne s'effacent pas du jour au lendemain. Les généraux syriens font d'ors et déjà monter la pression, se disant prêts à en découdre avec l'ASL et les Turcs si nécessaire. Ambiance, ambiance...

Des rapports faisaient d'ailleurs état de premières escarmouches entre l'armée syrienne et l'ASL hier, et l'escalade est maintenant en vue, ce qui semble indiquer qu'Erdogan et Poutine, pourtant en contact quasi journalier, ne contrôlent pas entièrement leurs protégés. Attention, c'est parfois de ces petits accrochages que sortent les grands conflits ; la poudrière d'Al Bab n'a pas encore dit son dernier mot. Et c'est sans compter les Kurdes, à 10 km à l'ouest et à l'est, qui observent, pour l'instant sagement, ce maelstrom...

Sur l'ensemble de la Syrie, les Russes ont globalement la main. Le Donald change le fusil d'épaule de l'empire, les pétromonarchies et leurs laquais européens sont soudain inaudibles, le sultan a fortement rabaissé ses prétentions. Moscou se sent comme un poisson dans l'eau et vient de fournir à Damas la plus grosse quantité de missiles jamais livrée entre les deux pays, ce qui est un sûr indicateur de la confiance du Kremlin dans la victoire finale.

L'ambassadeur russe à Téhéran a indiqué que l'aviation russe utiliserait des bases iraniennes si nécessaire. Le fait qu'il l'affirme publiquement est d'autant plus surprenant que des problèmes de prestige et de face étaient apparus l'année dernière :

Toujours au Moyen-Orient, nous avions évoqué l'utilisation de la base iranienne d'Hamadan par les bombardiers mastodontes TU-22m3 et le fait que Téhéran ne s'opposait pas à l'emploi d'autres pistes d'envol. Depuis, quelques bisbilles sont apparues, non pas sur le fond mais sur la forme ; des députés iraniens ont blâmé le ministère russe de la Défense pour avoir divulgué l'information, véritable coup de tonnerre puisque aucun pays ne s'était jamais vu accorder ce privilège depuis la Révolution khomeïniste de 1979. Le Perse est fier et, officiellement, l'ours n'utilise plus cette base. Derrière ce sauvetage de face, difficile d'imaginer toutefois que l'activité n'a pas repris depuis, mais ça, on ne le saura pas...

Décidément, Moscou doit se sentir drôlement en confiance désormais. Et ce ne sont pas les déclarations d'Assad qui doucheront son optimisme. Lors d'une rencontre avec une délégation de députés de la Douma, il a affirmé que les Russes auraient la part belle dans la reconstruction énergétique de l'après-guerre. Jusqu'ici, rien que de très normal, mais l'argument avancé a dû fait sourire jaune à Téhéran et à Pékin, pourtant eux aussi alliés de Damas : "Ni la Chine ni l'Iran n'ont de compagnies ayant suffisamment d'expertise pour concurrencer les sociétés russes".

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