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« Plus rien à faire, plus rien à foutre »

Publié le par Felli Bernard

 

 

Prix Du Livre Politique 2017

« Plus rien à faire, plus rien à foutre » – La vraie crise de la démocratie » de Brice Teinturier

 
 
 

Brice Teinturier, directeur de l’institut de sondage IPSOS, interviewé par Antoine Lagadec, journaliste à la Revue des Deux Mondes

♦ Dans Plus rien à faire, plus rien à foutre (éd. Robert Laffont), le directeur de l’institut de sondage IPSOS, Brice Teinturier évoque la rupture d’un nombre croissant de Français avec la politique. Interview.


Revue des Deux Mondes – Votre livre tente de cerner une « quatrième force », bousculant la tripartition des forces politiques en France : celle des « plus rien à faire, plus rien à foutre » ou « PRAF ». Comment définissez-vous les « prafistes » ?

Brice Teinturier Quand on observe le système politique actuel, on se préoccupe surtout de la répartition entre le Front National, la gauche, la droite, et l’émergence désormais d’Emmanuel Macron. Mais on occulte un mouvement tout aussi profond : celui d’un désengagement d’une partie de l’électorat français. Les « prafistes » sont moins une force politique qu’une attitude, une posture de

Prix du livre politique 2017

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désengagement à l’égard de la politique. Elle se caractérise par de la lassitude, de l’indifférence ou du dégoût.

Il faut à ce stade opérer une distinction claire : être dans un processus de distanciation, ou de dégoût, n’est pas la même chose qu’être dans un processus où l’on n’a jamais été intéressé par la politique. L’attitude du « PRAF » rassemble des citoyens qui, à l’origine, s’intéressaient à la politique, puis sont allés au delà même de la déception. À ce titre, 28% de Français nous disent qu’ils étaient intéressés par la politique, et qu’ils ne le sont plus.

« Il s’agit d’une attitude construite en réaction à des évolutions de la société dans lesquelles le prafiste ne se retrouve pas. »

Suivant l’intensité et la fréquence de cette attitude, on distingue les « plus rien à faire » et les « plus rien à foutre ». Le second profil est plus intense dans le rejet et le dégoût que le premier, qui, lui, peut montrer une forme de réengagement dans le politique.

Il n’y a pas de figure tutélaire du « Praf » ou du « prafisme ». Il s’agit d’une attitude construite en réaction à des évolutions de la société dans lesquelles celui-ci ne se retrouve pas : une évolution de la scène politique d’abord, mais aussi de la scène médiatique, associée au développement des réseaux sociaux et à l’effondrement de la morale publique.

Revue des Deux Mondes – Peut-on expliciter la différence entre des prafistes intermittents et des prafistes plus radicaux, dans la rupture ?

Brice Teinturier – Les « plus rien à foutre » sont dans une rupture quasi définitive. Ils seront impossibles à reséduire dans le cadre d’une campagne présidentielle. Ces personnes affirment ne plus s’intéresser ni à l’élection qui se joue, ni à la politique en général. Ils sont dans un processus d’éloignement tel que les formes classiques de la politique ne les attirent plus, y compris le fait de voter.

Par ce désengagement à l’égard de la scène collective, les « plus rien à foutre » assurent ne plus se retrouver dans la manière de fonctionner de la démocratie représentative. Pour eux, le personnel politique est pourri, corrompu, ne se préoccupe que de lui-même.

« Les “plus rien à foutre” sont perdus pour les grands moments électoraux. Le défi majeur est de parvenir à les faire revenir à quelque chose de plus collectif en leur donnant le sentiment d’être pris en compte. »

On observe chez eux une forme de repli. Celui-ci s’effectue soit au profit de la sphère privée (relationnelle, familiale, amicale…) soit, s’il y a du réinvestissement politique, au profit du niveau local, c’est-à-dire entre autres associatif. Ce réinvestissement touche par exemple les « civic tech », qui peuvent donner à ces personnes le sentiment d’être davantage prises en compte et utiles.

Reste qu’elles ont rompu les amarres avec une famille politique dans laquelle elles ne se retrouvent absolument plus, que ce soit en terme d’offre de candidature ou de programme. Les « plus rien à foutre » sont perdus pour les grands moments électoraux. Le défi majeur est de parvenir à les faire revenir à quelque chose de plus collectif en leur donnant le sentiment d’être pris en compte. Sinon ils resteront dans des modes d’action très privatisés.

Les « plus rien à faire », eux, sont marqués par une forme de lassitude, le sentiment d’un « déjà vu » et le constat d’un effondrement de l’exemplarité des hommes politiques, tout comme de la sphère entrepreneuriale et privée. Ils n’en sont pourtant pas à un point de rupture. Ces « prafistes » peuvent donc revenir dans le jeu « classique » de la démocratie représentative.

Revue des Deux Mondes – Quelle est l’origine historique de cette attitude ?

Brice Teinturier – Jusque dans les années 1980, nous sommes face à des croyants dans la politique. L’alternance de 1981 suscite énormément d’espérance. Malheureusement, les cohabitations, avec Jacques Chirac, Édouard Balladur et Lionel Jospin, diluent les responsabilités et génèrent de nombreux déçus.

En 2007, c’est l’extraordinaire réactivation de l’espérance. Nicolas Sarkozy parvient à réembarquer ces déçus. Mais au cours des 10 années suivantes se produit quelque chose d’inédit dans la Ve République : une alternance pure (5 années où la droite a tous les pouvoirs, puis 5 années où c’est au tour de la gauche). Ces 10 années d’alternance parfaite sont pour les Français synonymes d’échec. La décennie Sarkozy-Hollande a créé un ébranlement profond. Un ébranlement tel qu’il apparaît aujourd’hui beaucoup plus difficile pour les responsables politiques de séduire de nouveau ces citoyens.

L’autre ébranlement notable, dans cette même période, est l’essor des technologies de l’information qui transforme notre rapport à la démocratie et à la politique. Ces évolutions techniques donnent aux Français le sentiment de pouvoir trouver des solutions, car ils les expérimentent tous les jours à travers leur smartphone. Ils font l’apprentissage de solutions collaboratives, du court-circuitage d’un certain nombre d’intermédiaires… La société peut élaborer des solutions par elle-même, indépendamment du schéma classique « top – down ». Cela change le rapport à la démocratie et autorise beaucoup plus de prise de distance.

Dans ces mêmes 10 dernières années, on peut également mentionner l’explosion des médias d’information en continu et en concurrence, qui génèrent un type nouveau d’information et conduisent à fragmenter les audiences, à construire des référentiels différents. Or la démocratie fonctionne lorsque nous avons des référentiels communs.

Enfin, cette décennie marque l’effondrement de la morale : dans les sphères sportive, entrepreneuriale, politique… de nombreux acteurs se sont révélés bien en-dessous du niveau d’exemplarité que l’on pouvait exiger. Les effets sont ravageurs chez un certain nombre de Français qui se sentent orphelins de modèles d’identification.

Revue des Deux Mondes – Quelles conséquences cette attitude peut-elle avoir sur notre démocratie ? Est-ce une remise en question totale du modèle démocratique ou une relativisation ?

Brice Teinturier – Pour les « prafistes », la façon dont la démocratie fonctionne aujourd’hui ne permet pas de prendre correctement en compte l’avis et les solutions prônées par les citoyens. Il s’agit donc d’un désengagement et d’une relativisation, bien plus qu’une contestation au profit d’un régime autoritaire.

« Les “prafistes” ne sont pas des frontistes ».

En 2014, 24% des Français déclaraient que d’autres systèmes politiques pouvaient être aussi bons que la démocratie. Ils étaient 26% en 2015, 30% en 2016 et 32% aujourd’hui. Mais cet indicateur n’est pas le signe d’une tentation autoritaire. Ceux qui contestent véritablement la démocratie en France, en tant que forme de régime politique, représentent environ 8%. Il y a dans la société française une demande d’autorité, c’est incontestable. Mais ceux qui sont sur cette relativisation de la démocratie ne souhaitent pas, prioritairement, un régime autoritaire, mais beaucoup plus un régime participatif.

Les « prafistes » ne sont pas des frontistes, qui croient en un mode d’action politique relativement classique en pensant que les solutions du Front National peuvent améliorer la situation. La problématique du FN n’est pas de transformer la politique mais de transformer ceux qui exercent le pouvoir. Les prafistes sont revenus de tout cela ! Ils ne considèrent pas que le FN et la sortie de l’Euro amélioreront la situation. Ils cherchent d’autres formes d’action collective et politique. Ils prennent leurs distances par rapport à une forme de démocratie trop rigide qui ne fait appel aux citoyens qu’une fois tous les cinq ans.

Revue des Deux Mondes – Ce constat ouvre une grande période d’incertitudes pour le futur.

Brice Teinturier – Le problème ne concerne pas uniquement 2017 mais pose la question de notre capacité, dans les années à venir, à fabriquer suffisamment de points d’accord entre nous. Tout l’enjeu est de regénérer la démocratie pour qu’elle réengage davantage de Français. Si nous ne changeons pas la façon de faire de la politique aujourd’hui, nous irons vers des formes de désengagement de plus en plus profond. Il est impératif de ne pas se contenter de faire de la démocratie représentative « à la papa », beaucoup trop sclérosée, mais de mieux articuler démocratie représentative et démocratie participative.

Dans une première hypothèse, plutôt optimiste, nous aurons une forme démocratique un peu différente de ce que l’on trouve aujourd’hui, mais qui continue de fonctionner pour l’immense majorité des Français. Dans une hypothèse plus pessimiste, où le système n’évolue pas, nous continuerons de fonctionner avec une société politique qui évolue peu et ne tient pas compte des demandes des citoyens.

« L’élection américaine était un gigantesque PRAF. »

Ce dernier cas de figure risque de provoquer, d’une part, une prise de distance beaucoup plus forte à l’égard de la scène politique (et donc des élections avec des taux d’abstention en hausse) et, d’autre part, des phénomènes de contestation permanente, voire de violence bien plus revuedesdeuxmondesforte. En effet, la démocratie cherche constamment à fabriquer de la légitimité et du respect de la loi. Si un nombre insuffisant de Français admet ce jeu, le risque est de voir se développer des discours contestataires de la loi, comme on en voit actuellement à propos de l’article 49.3 de la Constitution ou de Notre-Dame-des-Landes. Rentrer dans un mécanisme où l’on conteste une loi, plus considérée comme légitime, conduit à s’exposer à des phénomènes de violence potentielle.

Revue des Deux Mondes – Votre constat pourrait tout à fait s’appliquer à d’autres pays européens. Quel parallèle faites-vous entre le « PRAF » français et celui de nos voisins ?

Brice Teinturier – L’observation vaut en effet pour l’Europe. Nous nous sommes beaucoup intéressés à la montée du populisme, en ignorant trop souvent un autre mouvement qui ne bascule pas dans le populisme mais est tout aussi important : celui du désengagement, qui touche à différents degrés l’Espagne, l’Italie, l’Allemagne dans une moindre mesure.

On retrouve ce même mouvement aux États-Unis. Dans le cadre des élections américaines, tout l’attention a été portée sur la victoire de Donald Trump, tout comme on se concentre d’ailleurs en France sur la montée en puissance de Marine Le Pen. Or 40% des Américains ne sont pas allés voter ! On a donc observé un gigantesque « PRAF » américain à l’occasion d’une élection où, pourtant, tout avait été mis en place pour mobiliser massivement…

Brice Teinturier et Antoine Lagadec
24/03/2017

Source : Revue des Deux Mondes.fr

Correspondance Polémia – 12/04/2017

Image : 1re de couverture

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