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La “victimisation” des médias grand public, par Robert Parry

Publié le par Felli Bernard

Créé par Olivier Berruyer

Source : Consortium News, le 28/02/2016

Le 28 février 2017

Exclusif: Il y a quelques semaines, les médias grand public (MSM) américains décriaient les “fausses nouvelles” et soutenaient une liste noire de sites indépendants catalogués comme “propagande russe”. Aujourd’hui, sous le feu de Donald Trump, les MSM aiment une presse libre, écrit Robert Parry.

Par Robert Parry

Il est réconfortant que The New York Times et The Washington Post soient inquiets que le Président Trump répande des accusations de “fausses nouvelles” à la légère. Il est bien qu’ils réalisent aujourd’hui que la vérité ne vient pas avec fiabilité de la bouche de tout officiel haut placé du gouvernement ou de tous les rapports officiels.

The Washington Post building in downtown Washington, D.C. (Photo credit: Washington Post)

Le Times sort même des publicités en pleine page pour offrir des truismes sur la vérité : “La vérité est difficile. La vérité est cachée. La vérité doit être recherchée. La vérité est dure à entendre. La vérité est rarement simple. La vérité n’est pas si évidente…” Dimanche, ces truismes sur la vérité prenaient la direction opposée avec une colonne alarmiste de Jim Rutenberg intitulée : “Les amoureux de la vraie démocratie peuvent-ils se faire entendre s’il vous plait ?” Pendant ce temps, The Washington Post lançait son propre slogan mélodramatique : “La démocratie meurt dans les ténèbres.”

Pourtant, il y a quelques semaines de cela, le Post et le Times promouvaient avec ferveur des plans pour faire taire ou exclure des sites d’information indépendants qui ne suivaient pas la ligne jugée comme vraie par le gouvernement américain et ses alliés.

Le 20 novembre, le Times publiait un éditorial appelant Facebook et d’autres géants de la technologie à concevoir des algorithmes qui pourraient éliminer ce que le Times condamne comme étant “faux”. Le Times et d’autres médias grand public – aux côtés de quelques sites internet privilégiés – ont rejoint un groupe spécial sponsorisé par Google, appelé la First Draft Coalition (ébauche de Coalition), pour décider de ce qui est vrai et de ce qui ne l’est pas. Si les recommandations de la rédaction du Times étaient suivies, les histoires mal vues et les sites les publiant ne seraient plus accessibles via les moteurs de recherche et plateformes populaires, ce qui reviendrait à en bloquer l’accès au public. [Voir l’article sur Consortiumnews.com “What to Do About ‘Fake News.’”]

Le jour de Thanksgiving, le Post a publié une histoire en première page citant un groupe anonyme, appelé ProporNot, blacklistant 200 sites internet, y compris Consortiumnews.com et d’autres importantes sources du journalisme indépendant, parce que nous promouvions soi-disant la “propagande russe”.

Bien que ProporNot et le Post ne se soient pas ennuyés à citer des exemples concrets ou demander des commentaires aux accusés, la chose était claire : si vous ne marchez pas en collaboration étroite avec le Discours officiel, à savoir, sur la crise en Ukraine ou la guerre en Syrie, vous serez isolés, diabolisés et réduits au silence. Dans cet article, le Post brouille les lignes entre “fausses nouvelles” – histoires tout simplement fabriquées – et ce qui est jugé comme de la “propagande”, en fait, une information qui ne colle pas avec ce que le département d’État américain a dit.

À ce moment-là, en novembre, les grands journaux pensaient que la vérité était facile, simple, évidente, et requérait seulement l’accès à quelques membres du gouvernement bien placés, ou à une lecture rapide des résumés des rapports officiels. Durant plus ou moins le dernier quart de siècle, le Times, en particulier, a élevé au rang de fétichisme la pratique consistant à faire sien à peu près tout ce que le monde Officiel déclarait comme étant vrai. Après tout, de telles personnes si bien habillées et aux titres ronflants ne pouvaient pas mentir.

L’ancien journaliste de New York Times Judith Miller, qui a cosigné l’article de New York Times tristement célèbre en 2002 de l’Irak achetant des tubes d’acier pour construire des bombes nucléaires.

Cette crédulité est allée du sérieux, comme rejeter des preuves accablantes que les rebelles Contra nicaraguayens de Ronald Reagan étaient largement impliqués dans le trafic de drogue, au stupide, comme croire aux allégations absurdes du ‘Deflategate’ de la NFL contre Tom Brady. Durant ces temps “anciens”, qui apparemment se sont terminés il y a quelques semaines, le Times aurait pu remplir des pleines pages de publicités disant “La vérité est tout ce que l’autorité dit être.”

En 2002, lorsque l’administration de George W. Bush a prêté foi à un groupe bigarré de “transfuges” irakiens décrivant les armes cachées de destruction massive de Saddam Hussein, l’achat par l’Irak de plusieurs “tubes d’aluminium” devait être pour construire des bombes nucléaires. En 2003, lorsque le secrétaire d’État Colin Powell montrait quelques dessins d’artiste de “laboratoires mobiles d’armes chimiques”, ils devaient exister – et quiconque doutait du témoignage spectaculaire de Colin Powell ne méritait que mépris et ridicule.

Lorsque l’administration Obama a produit une “analyse gouvernementale” blâmant l’armée syrienne de l’attaque au gaz sarin dans la périphérie de Damas le 21 août 2013, il n’était aucunement nécessaire de regarder de plus prêt ses affirmations douteuses ou de demander des preuves réelles. Le faire faisait de vous un “défenseur d’Assad”.

Lorsqu’un petit groupe d’alliés américains, sous le contrôle effectif des services secrets ukrainiens de la peu ragoûtante SBU, présentait quelques vidéos comprenant des graphiques générés par ordinateur et montrant les Russes approvisionner des missiles Buk qui avaient abattu le vol 17 de la Malaysia Airlines dans l’est de l’Ukraine le 17 juillet 2014, il n’était aucunement nécessaire d’examiner les éléments obscurs de la démonstration ou de noter que les graphiques réalistes n’en étaient pas moins fictionnels et basés sur des suppositions douteuses. Faire cela faisait de vous un “laquais russe”.

En d’autres termes, lorsque le gouvernement américain collait l’étiquette d’ennemis à certains et d’alliés à d’autres, le Times ne semblait jamais objecter. Pas plus que la plupart des autres médias grand public. Personne ne semblait noter que généralement les deux camps méritent une étiquette plus nuancée. A quelques exceptions près – lorsque le département d’État ou d’autres agences américaines émettaient des accusations – le Times et ses acolytes cessaient tout simplement de faire preuve d’un scepticisme journalistique responsable.

Bien sûr, il existe un problème avec les “fausses nouvelles”, i.e. des histoires qui sont intentionnellement fabriquées pour faire de l’argent en générant des clics. Il y a également des théories conspirationnistes dénuées de toute réalité qui opèrent sans preuve ou en les contredisant. Personne ne déteste ces histoires bidons plus que moi – et elles ont de longue date été un fléau pour le journalisme, depuis des siècles, et non juste depuis les dernières élections.

Mais ce que le Times, le Post et les autres médias grand public ont généralement ignoré est qu’il y a beaucoup de situations dans lesquelles les faits ne sont pas clairs, ou dans lesquelles il existe des explications alternatives qui pourraient raisonnablement expliquer un ensemble de faits. Il existe même des cas où les preuves vont clairement à l’encontre de ce qu’affirme le gouvernement américain. Face à cela, le scepticisme et le courage sont nécessaires pour remettre en cause des discours officiels faux ou douteux. Vous pourriez même dire : “La vérité est rarement simple. La vérité n’est pas évidente…”

Une difficile transition

Durant la transition de l’administration Obama à l’équipe de Trump, le Times, le Post et d’autres grands organes de presse se sont faits prendre à leur propre transition à croire tout ce que les officiels sortant disaient pour décrédibiliser tout ce que disaient les officiels arrivant. Durant les derniers jours, les grands médias acceptèrent ce qu’affirmèrent les agences de renseignement du président Obama au sujet de la Russie interférant supposément dans les élections américaines, et ce malgré l’absence de preuves publiquement disponibles pouvant être analysées et vérifiées.

Bâtiment du New York Times à New York. (Photo de Wikipédia)

Même quelque chose d’aussi étrange que les attaques contre le conseiller de Trump pour la sécurité nationale, Michael Flynn – avec le reliquat de l’administration Obama citant le Logan Act de 1799, jamais appliqué, comme prétexte pour gonfler une pseudo affaire au vague air criminel effrayant Trump au point qu’il vire Flynn – furent traitées comme valables, sans qu’aucune question sérieuse ne soit posée. Etant donné que c’étaient les membres de l’administration Obama qui l’affirmaient, la règle du zéro-scepticisme s’appliquait. Peu importe les déclarations venant de Trump, et même ses quelques moments de lucidité lorsqu’il expliquait pourquoi une guerre nucléaire avec la Russie n’était pas vraiment une bonne idée, elles étaient toutes traitées comme de dangereux non-sens.

Lorsque Trump réprimanda la presse grand public pour sa participation aux “fausses nouvelles” et qu’il utilisa la phrase “ennemi du peuple”, le Times, le Post et les autres entrèrent dans un mode de victimisation. Lorsque certains médias furent exclus du briefing de la Maison-Blanche, ils ruèrent tous dans les brancards pour défendre la liberté de la presse. Puis, Trump alla encore plus loin – il rejeta son invitation au dîner des correspondants de la Maison-Blanche, l’évènement robe de soirée/cravate noire où les stars des médias grand public se font la concurrence pour inviter les célébrités les plus en vue et frayer avec les membres du Gouvernement, une soirée incarnant le conflit d’intérêt, une orgie de suffisance.

Donc, le Times, le Post et leurs amis des médias grand public se sentent aujourd’hui attaqués. Alors qu’il y a quelques semaines de cela ils demandaient à Google, Facebook et aux autres puissantes plateformes d’information de mettre à l’arrêt ceux d’entre nous qui montraient un scepticisme professionnel face aux affirmations douteuses du gouvernement américain, maintenant le Times, le Post et les autres insistent pour que l’on s’unisse tous autour d’eux, pour défendre la liberté journalistique. Dans une autre pleine page publicitaire de dimanche, le Times a écrit : “La vérité. C’est plus important que jamais.”

J’avancerai l’argument que la vérité est toujours importante, mais surtout lorsque les membres du gouvernement mènent des pays à la guerre, lorsque des vies sont en jeu, que ce soit en Irak, en Syrie, en Ukraine ou dans les nombreux autres points chauds du monde. Durant cette période récente, le Times n’a pas du tout traité la vérité – dans toutes ses subtilités et nuances – comme importante.

J’avancerai également l’argument que les enjeux sont encore plus élevés lorsque les propagandistes et les idéologues risquent une guerre nucléaire qui pourrait tuer des milliards de personnes et réellement mettre fin à l’humanité. Cependant, dans ce cas précis, le peuple américain a vu peu de vrai journalisme professionnel ni un réel engagement pour la vérité. Au contraire, il était beaucoup plus attrayant de diaboliser le président russe Vladimir Poutine et de dépeindre une image en noir et blanc des méchants russes.

En de telles occasions, les truismes du New York Times sur la vérité sont oubliés : “La vérité est rarement simple. La vérité est rarement si évidente…”

Le journaliste d’investigation Robert Parry a révélé un grand nombre d’affaires de l’Irangate à Associated Press et Newsweek dans les années 1980.

Source : Consortium News, le 28/02/2016

Traduit par les lecteurs du site www.les-crises.fr. Traduction librement reproductible en intégralité, en citant la source.

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