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la diplomatie russe, par Serguei Lavrov [2/2]

Publié le par Felli Bernard

Serguei Lavrov
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la diplomatie russe, par Serguei Lavrov [2/2]

Par Serguei Lavrov – Le 3 mars 2016 – Source : Saker US

La première partie de ce texte se trouve ici.

Il faut aussi rappeler que, à cette époque [la guerre de Crimée 1853-56], la diplomatie russe a défendu des idées qui étaient en avance sur leur temps. Les conférences de paix de La Hague, en 1899 et 1907, convoquées à l’initiative du Tsar Nicolas II, furent les premières tentatives d’accords pour freiner la course aux armements et arrêter les préparatifs d’une guerre dévastatrice. Peu de gens le savent.

La Première Guerre mondiale fut une boucherie, provoqua les souffrances de millions et de millions de gens, et amena l’effondrement de quatre empires. A ce sujet, il faut se rappeler un autre anniversaire, celui qui marquera, l’année prochaine, le centenaire de la Révolution Russe. Aujourd’hui, nous devons étudier ces événements objectivement et équitablement, surtout dans une situation où, particulièrement à l’Ouest, beaucoup voudront utiliser cette date pour salir la Russie, et pour décrire la révolution de 1917 comme un coup d’État barbare qui a fait sombrer toute l’Histoire européenne. Pire encore, ils vont comparer le régime soviétique à celui des nazis, et vont rejeter sur lui, en partie, la responsabilité d’avoir déclenché la Seconde Guerre mondiale.

Sans aucun doute, la Révolution de 1917 et la guerre civile qui s’en est suivie furent une tragédie épouvantable pour la Russie. Bien sûr, toutes les autres révolutions ont été tragiques. Cela n’empêche pas nos homologues français de vanter les bouleversements de leur révolution, qui, en plus du slogan Liberté, Egalité, Fraternité, a aussi apporté la guillotine et des flots de sang.

Ce qui est incontestable, c’est que la Révolution russe a été un événement majeur qui a influencé l’Histoire du monde de nombreuses façons sujettes à controverse. On l’a regardée comme une sorte d’expérimentation pour la mise en place des idées socialistes, qui étaient alors largement répandues en Europe. Le peuple les soutenait, parce que des masses importantes se tournaient vers une organisation sociale reposant sur des principes collectifs et communautaires.

Des historiens sérieux ont clairement vu l’impact des réformes en Union soviétique sur la formation de l’État providence en Europe de l’Ouest après la Seconde Guerre mondiale. Les gouvernements européens décidèrent alors d’introduire des mesures sans précédent pour la protection sociale, sous l’influence de l’exemple soviétique, dans l’idée de couper l’herbe sous le pied des forces politiques de gauche.

On peut dire que les 40 ans qui suivirent la Seconde Guerre mondiale furent une époque étonnamment heureuse pour l’Europe de l’Ouest, qui n’avait plus à prendre ses propres décisions, vivant sous le parapluie de la confrontation entre les États-Unis et l’Union soviétique, et qui profita d’occasions exceptionnelles pour un développement soutenu.

C’est dans ce contexte que les pays de l’Europe de l’Ouest ont mis en place de nombreuses idées concernant le rapprochement entre les modèles capitaliste et socialiste, qui, considéré comme la meilleure formule pour le développement socio-économique, a été promu par Pitirim Sorokine et d’autres penseurs éminents du XXe siècle. Durant les vingt dernières années, nous avons assisté au processus inverse en Europe et aux États-Unis : la diminution de la classe moyenne, la montée des inégalités sociales et le démantèlement des garde-fous encadrant l’activité des multinationales et des grands groupes.

On ne peut pas ignorer le rôle que l’Union soviétique a joué dans la décolonisation, et pour la promotion des principes des relations internationales, comme le développement indépendant des nations et leur droit à l’auto-détermination.

Je ne m’attarderai pas sur la façon dont l’Europe a sombré dans la Seconde Guerre mondiale. Il est évident que les tendances anti-russes des élites européennes et leur souhait de lancer la machine de guerre de Hitler contre l’Union soviétique ont joué un rôle fatal. Reconstruire, après ce désastre épouvantable, nécessitait la participation de notre pays comme partenaire-clé pour régler les paramètres de l’ordre européen et mondial.

Dans ce contexte, la notion de l’affrontement entre les deux totalitarismes [nazisme et communisme], qui est aujourd’hui activement inculquée aux esprits européens, et notamment dans les programmes scolaires, est sans fondement et immorale. L’Union soviétique, malgré tous ses démons, n’a jamais cherché à détruire des peuples entiers. Winston Churchill, qui toute sa vie a été un fervent opposant à l’Union soviétique et a joué un rôle majeur dans le passage de l’alliance conclue lors de la Seconde Guerre Mondiale à une nouvelle confrontation avec l’Union soviétique, a dit que la bienveillance – vivre en accord avec sa conscience – est la façon russe de faire les choses.

Si vous considérez de manière objective les petits pays européens, ceux qui ont fait partie du Pacte de Varsovie et qui aujourd’hui sont membres de l’OTAN ou de l’Union européenne, il est clair que leur situation n’est pas passée de la subordination à la liberté, comme aiment le dire les dirigeants occidentaux, mais plutôt d’un maître à un autre. Le Président russe Vladimir Poutine a évoqué le sujet il n’y a pas longtemps. Les représentants de ces pays reconnaissent, hors micros, qu’ils ne peuvent prendre de décisions importantes sans le feu vert de Washington ou de Bruxelles.

Il semble que dans le contexte du centenaire de la Révolution russe, il est important pour nous de comprendre la continuité de l’Histoire russe, qui devrait inclure toutes les périodes sans exception, et l’importance de la synthèse de toutes les traditions positives et de l’expérience historique, pour en faire le socle d’une progression dynamique et pour défendre le rôle légitime de notre pays comme centre de pouvoir dans le monde moderne, et comme inspirateur d’idées pour un développement solide, la sécurité et la stabilité.

L’ordre mondial d’après-guerre reposait sur la confrontation entre deux systèmes mondiaux et fut loin d’être parfait, mais il a permis de préserver la paix internationale et d’éviter la plus terrible des tentations – utiliser les armes de destruction massive, et surtout les armes nucléaires. Il est absurde de dire, comme on le pense souvent, que la dissolution de l’Union soviétique a marqué la victoire de l’Ouest dans la Guerre froide. Cette dissolution a résulté de la volonté du peuple, qui voulait le changement, ainsi que d’un malheureux enchaînement d’événements.

Ces développements ont provoqué une véritable fracture tectonique dans le paysage international. En fait, ils ont changé la politique mondiale, puisque la fin de la Guerre froide et de la confrontation des idéologies qui y était associée a rendu possible, enfin, de changer l’architecture européenne, selon les principes d’une sécurité égale et non négociable, et d’une coopération générale sans lignes de partage.

Nous avons eu la possibilité concrète d’effacer le fossé qui séparait l’Europe en deux et de mettre en œuvre le rêve d’une maison commune européenne, que bien des penseurs et des hommes politiques européens, notamment le Président français Charles de Gaulle, ont embrassé de tout cœur. La Russie adhérait totalement à cette idée et a fait de nombreuses propositions et initiatives dans ce but.

Logiquement, nous aurions dû créer de nouvelles fondations pour la sécurité européenne, en renforçant les composantes militaires et politiques de l’Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe (OSCE). Vladimir Poutine a dit dans une récente interview au magazine allemand Bild que Egon Bahr [un ancien proche collaborateur de Willy Brandt, NdT] avait proposé des approches similaires.

Malheureusement, nos partenaires occidentaux ont fait des choix différents. Ils ont choisi d’étendre l’OTAN vers l’Est et de pousser l’espace géopolitique qu’ils contrôlaient toujours plus près de la frontière russe. C’est la source de tous les problèmes systémiques qui ont surgi dans les relations que la Russie entretient avec les États-Unis et l’Union européenne. Rappelons-nous que George Kennan, qui a conçu la politique américaine de containment – l’encerclement – de l’Union soviétique, a dit à la fin de sa vie que la ratification de l’expansion de l’OTAN était «une erreur tragique».

Le problème sous-jacent de cette politique occidentale est qu’elle ne tient pas compte du contexte mondial. Le monde globalisé d’aujourd’hui est fondé sur une interconnexion sans précédent entre les pays, et il est donc impossible de développer les relations entre la Russie et l’Union européenne comme si celles-ci étaient toujours au centre de la politique mondiale, comme du temps de la Guerre froide. Nous devons comprendre que de puissants processus sont en cours en Asie-Pacifique, au Moyen-Orient, en Afrique et en Amérique latine.

Ces changements rapides dans tous les domaines de la vie internationale sont le signe principal de l’étape actuelle. Et, attention, ils prennent souvent un tour imprévu. Le concept de fin de l’Histoire, développé par l’éminent sociologue et politologue américain, Francis Fukuyama, concept très populaire dans les années 1990, est devenu clairement sans fondement aujourd’hui. Selon cette idée, la mondialisation rapide annonce la victoire ultime du modèle capitaliste libéral, tandis que les autres modèles doivent s’y adapter, sous la direction des sages professeurs occidentaux.

En réalité, la seconde vague de la mondialisation (la première ayant eu lieu avant la première Guerre mondiale) a conduit à la dispersion de la puissance économique mondiale, et donc de l’influence politique, et à l’émergence de nouveaux et de larges centres de pouvoir, d’abord dans la région Asie-Pacifique. La montée rapide de la Chine en est le meilleur exemple. Profitant de taux de croissance sans précédent, celle-ci est devenue en à peine trois décennies la seconde économie et, si on calcule en termes de pouvoir d’achat, la première économie mondiale. Cet exemple illustre un fait axiomatique – l’existence de nombreux modèles de développement – qui exclut la monotonie de l’existence sous le cadre, occidental et uniforme, de référence.

Par conséquent, ce que l’on appelle l’Occident historique a subi une perte relative de son influence, cette influence qui lui permettait de se voir lui-même en maître de l’évolution humaine depuis cinq décennies. La transition de la Guerre froide à un nouveau système international s’est révélée plus longue et plus douloureuse qu’il semblait il y a 20 ou 25 ans.

Contre cet échec, l’une des réponses classiques dans les relations internationales est cette forme obtenue généralement par la compétition naturelle entre les grandes puissances mondiales. Nous voyons comment les États-Unis et l’alliance des pays occidentaux qu’ils dirigent tentent de conserver leurs positions dominantes sans aucun scrupule, ou, pour utiliser une expression très américaine, d’assurer leur dominance globale. Ils exercent toutes sortes de moyens de pression, des sanctions économiques et même des interventions directes armées. Ils mènent des guerres de l’information à grande échelle. Ils testent et ils utilisent une technique de renversement de gouvernement anticonstitutionnelle, en lançant des révolutions de couleur. Il faut le dire, les révolutions démocratiques apparaissent comme destructrices pour les nations ciblées par de telles actions. Notre pays, qui a traversé une période historique de transformations artificiellement encouragées par l’étranger, a choisi fermement de procéder à des changements évolutifs qui peuvent être menés selon la forme et la vitesse qui correspondent aux traditions de la société et à son niveau de développement.

La propagande occidentale a pris l’habitude d’accuser la Russie de révisionnisme, et de souhaiter détruire le système international en place, comme si c’était nous qui avions bombardé la Yougoslavie en 1999, en violation de la Charte des Nations-Unies et de l’Acte final d’Helsinki, comme si c’était la Russie qui avait ignoré la loi internationale en envahissant l’Irak en 2003 et qui avait contourné et subverti les résolutions du Conseil de sécurité de l’ONU en renversant par la force le régime de Mouammar Kadhafi en 2011. Et il y a de nombreux autres exemples.

Ce discours sur le révisionnisme ne tient pas. Il est fondé sur la logique simple, et même primitive, que seul Washington peut décider des affaires du monde. Dans la suite de cette logique, le principe que George Orwell avait formulé une fois, et qui s’applique aujourd’hui au niveau international, peut se lire ainsi : tous les États sont égaux, mais certains sont plus égaux que d’autres. Or, les relations internationales aujourd’hui sont un mécanisme trop sophistiqué pour être dirigé à partir d’un seul centre. Et c’est évident quand on voit les résultats des interventions des États-Unis : il n’y a plus réellement d’État en Libye, l’Irak est au bord de la désintégration, etc, etc.

Une solution fiable aux problèmes du monde moderne ne peut être développée qu’à travers une coopération sérieuse et honnête entre les États les plus puissants et les alliances et associations qu’ils conduisent, pour relever les défis communs. De telles interactions devraient accepter toutes les couleurs du monde moderne, et être fondées sur la diversité culturelle et civilisationnelle, et refléter ainsi les intérêts des éléments-clés de la communauté internationale.

Nous savons par expérience que quand ces principes sont mis en pratique, il est possible d’obtenir des résultats précis et tangibles, comme l’accord sur le programme nucléaire iranien, l’élimination des armes chimiques syriennes, l’accord sur la cessation des hostilités en Syrie, et le développement des paramètres basiques de l’accord sur le climat mondial. Cela montre la nécessité de restaurer la culture du compromis, la confiance dans le travail des diplomates, qui peut être difficile, et même épuisant, mais qui reste, dans son principe, la seule façon de trouver une solution mutuellement acceptable aux problèmes internationaux par des moyens pacifiques.

Nos approches sont partagées par la plupart des pays dans le monde, et notamment par nos partenaires chinois, les autres BRICS et les pays de l’Organisation de coopération de Shanghai, ainsi que par nos amis de l’Union économique eurasiatique, de l’Organisation du traité de sécurité collective et de la Communauté des États indépendants. En d’autres termes, nous pouvons dire que la Russie ne se bat contre personne, mais pour la résolution de tous les dossiers sur la base de l’égalité et du respect mutuel, qui seuls peuvent servir à créer des fondations solides pour une amélioration à long terme des relations internationales.

Notre travail le plus important est d’allier nos efforts contre des défis farfelus, mais bien réels, parmi lesquels le terrorisme est le plus urgent à résoudre. Les extrémistes d’État islamique, de Jabhat al-Nosra et leurs homologues ont réussi pour la première fois à asseoir leur contrôle sur de larges territoires en Syrie et en Irak. Ils essaient d’étendre leur influence sur d’autres régions et d’autres pays, et commettent des actes de terrorisme partout dans le monde. Sous-estimer le risque qu’ils représentent n’est rien d’autre qu’une forme de myopie criminelle.

Le Président russe a appelé à former une alliance très large pour battre militairement ces terroristes. Les forces aérospatiales russes ont fourni une contribution considérable à cet effort. En même temps, nous travaillons dur à mettre au point des actions collectives pour régler politiquement les conflits dans cette région secouée par les crises.

Rappelons ce point important : le succès à long terme ne peut être atteint que sur la base d’une évolution vers un partenariat des civilisations fondé sur une interaction respectueuse des diverses cultures et religions. Nous croyons que la solidarité humaine doit avoir un fondement moral, conféré par les valeurs traditionnelles qui sont largement partagées par les principales religions du monde. A ce sujet, je voudrais attirer votre attention sur la déclaration commune du Patriarche Kirill et du Pape François, dans laquelle, entre autres sujets, ils ont exprimé leur soutien à la famille comme centre naturel de la vie des individus et de la société.

Je le répète, nous ne cherchons pas la confrontation avec les États-Unis, l’Union européenne ou l’OTAN. Au contraire, la Russie est ouverte à la plus large coopération possible avec ses partenaires occidentaux. Nous continuons à croire que le meilleur moyen de servir les intérêts des peuples européens est de créer un espace économique et humanitaire commun, de l’Atlantique au Pacifique, pour que l’Union économique eurasiatique puisse devenir un lien d’intégration entre l’Europe et l’Asie-Pacifique. Nous nous efforçons de faire de notre mieux pour dépasser les obstacles sur cette route, notamment le règlement de la crise ukrainienne provoquée par un coup d’état à Kiev en février 2014, sur la base des Accords de Minsk.

Je voudrais citer Henry Kissinger, un homme sage et expérimenté, qui, s’exprimant lors d’une visite récente à Moscou, a dit que «la Russie devrait être vue comme un acteur essentiel de n’importe quel équilibre mondial, et non d’emblée comme une menace contre les États-Unis… Je suis ici pour me faire l’avocat d’un dialogue qui cherche à développer nos futurs, plutôt que de créer nos conflits. Cela demande, des deux côtés, le respect des valeurs et des intérêts vitaux de chacun». Nous partageons cette attitude. Et nous continuerons à défendre les principes de la loi et de la justice dans les affaires internationales.

Parlant du rôle de la Russie dans le monde en tant que grande puissance, le philosophe russe Ivan Ilyine disait que la grandeur d’un pays ne se mesure pas à la taille de son territoire, ni au nombre de sa population, mais à la capacité de son peuple et de son gouvernement à prendre le fardeau des grands problèmes du monde et de traiter ces problèmes d’une manière créative. Une grande puissance est un pays qui, en défendant son existence et ses intérêts… introduit une idée légale, innovante et significative au sein de l’assemblée des nations, le concert des peuples et des États. Qui peut être contre ces mots ?

Serguei Lavrov

Article original paru en anglais sur le site du ministère des Affaires étrangères de la Fédération de Russie

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"Personne ne parviendra à intimider" la Russie prévient Poutine

Publié le par Felli Bernard

V.POUTINE
V.POUTINE

"Personne ne parviendra à intimider" la Russie prévient Poutine

A LIRE AUSSI: Révélations de Snowden : comment les USA aident Israël et recrutent les djihadistes de l’EIIL http://documentinterdit.com/downloads/revelation-de-135-documents-secrets/

Vladimir Poutine a prévenu que la Russie ne se laisserait pas intimider par l'occident.Pour l'homme fort du Kremlin,l'occident aggrave le dilemme en Syrie."Personne ne parviendra à nous intimider, à contenir ou à isoler la Russie", a lancé Vladimir Poutine ce samedi. Des propos qui visent les Etats-Unis et leurs alliés du Golfe.

Ces déclarations interviennent alors que Moscou soutient le gouvernement Syrien contre les terroristes.
Poutine ordonne de détruire «toute cible menaçant les unités russes»

Le président Vladimir Poutine a ordonné à l'armée russe de répondre avec une «extrême fermeté» à toute force qui la menacerait en Syrie, trois semaines après la destruction par l'aviation turque d'un bombardier russe près de la frontière syrienne.

«J'ordonne d'agir avec une extrême fermeté», a déclaré Valdimir Poutine lors d'une réunion avec les responsables du ministère de la Défense.


«Toute cible menaçant les unités russes ou nos infrastructures au sol sera détruite immédiatement,» a-t-il ajouté.

A LIRE AUSSI: Révélations de Snowden : comment les USA aident Israël et recrutent les djihadistes de l’EIIL

http://documentinterdit.com/downloads/revelation-de-135-documents-secrets/

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Réfugiés : l'accord entre l'UE et la Turquie torpillé par Chypre ?

Publié le par Felli Bernard

Le président chypriote Nicos Anastasiades
Le président chypriote Nicos Anastasiades

Réfugiés : l'accord entre l'UE et la Turquie torpillé par Chypre ?

13 mars 2016, 13:06

Source: Reuters

Le président chypriote Nicos Anastasiades

L'accord controversé sur les réfugiés conclu entre Bruxelles et Ankara pourrait ne pas être accepté à cause de Chypre qui refuse que l'adhésion de la Turquie à l'Europe soit à nouveau mise sur la table.

Nicos Anastasiades, le président chypriote, a indiqué qu'il ne lèvera pas le veto de son pays sur l'ouverture de cinq nouveaux «chapitres» dans les négociations d'adhésion de la Turquie. «Je ne pourrai jamais accepter d'être forcé et je ne donnerai pas mon consentement, parce que sinon je n'ai pas d'autre choix que de ne pas rentrer à la maison», a-t-il déclaré au Financial Times.

Selon l'accord prévu entre l'UE et la Turquie, que les dirigeants européens espèrent confirmer la semaine prochaine, Ankara reprendrait les réfugiés syriens qui débarquent en Grèce, en échange de 6 milliards d'euros d'aide, d'un accès facilité à l'obtention de visas pour voyager en Europe et d'une accélération des négociations d'adhésion de l'UE, actuellement dans l'impasse.

Un veto mis en place en 2009

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Le veto a été mis en place depuis 2009, à cause du refus de la Turquie de reconnaître le gouvernement chypriote grec de Nicosie ou de permettre à des navires chypriotes de faire escale dans des ports turcs. Une tentative pour résoudre le conflit qui a éclaté lorsque la Turquie a envahi le nord de Chypre en 1974, divisant l'île, avait fait des progrès.

Chypre estime que le moment d'actionner ce levier diplomatique n'est pas venu. Bien que Nicosie bloque six des 33 chapitres, l'Allemagne et la France ont également bloqué une partie des négociations. L'arrangement proposé signifierait renvoyer en Turquie chaque réfugié syrien qui arrive en Grèce illégalement. En échange, l'UE accepterait, sur une base de un pour un, les réfugiés syriens en provenance de Turquie par les voies légales. Ce principe pourrait être confirmé lors d'un sommet qui doit se tenir à Bruxelles à la fin de la semaine prochaine.

Lire aussi : Sommet UE-Turquie: «Chaque migrant illégal sera tout simplement remplacé par un autre migrant légal»

International

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Syrie : La Russie dit non à la fédéralisation, l’ex-commandant de l’Otan préconise sa partition

Publié le par Felli Bernard

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Syrie : La Russie dit non à la fédéralisation, l’ex-commandant de l’Otan préconise sa partition

13 mars 2016, 06:28

Source: Reuters

Moscou nie toutes les accusations qu’elle aurait proposé de fédéraliser la Syrie même si les rumeurs se multiplent dans les médias. Pourtant, le plan B de John Kerry qui prévoit la partition de l’état a trouvé un fort soutien de l’ex-chef de l’Otan.

D’après Reuters, le 10 mars la Russie a pris part aux négociations sur la fédéralisation de la Syrie qui maintiendrait l'unité du pays tout en garantissant une large autonomie à des entités régionales.

«Tout en insistant sur la préservation de l'intégrité territoriale de la Syrie, en la maintenant ainsi comme un seul pays, il y a naturellement toutes sortes de modèles différents de structure fédérale qui pourraient, dans certains cas, reposer sur un centre très, très faible et beaucoup d'autonomie pour différentes régions», a déclaré une source proche aux diplomates à Reuters sans donner plus de détails.

Pourtant, le Kremlin nie la responsabilité en précisant que telles négociations n’avaient jamais eu lieu. «C’est un non-sens absolu. Nous n’avons jamais exprimé telles idées car ce sont les Syriens eux même qui doivent en parler; ils doivent discuter et régler telles questions eux-mêmes», a déclaré le ministre adjoint des Affaires étrangères russe Mikhaïl Bogdanov.

Il a aussi ajouté que la Russie prétends qu’il est mieux de maintenir l’intégrité territoriale de la Syrie. Néanmoins, au sein des Etats Unis, les discussions sont parties au-delà de la fédéralisation.

La partition pourrait porter de bons fruits en séparant les parties au conflit

De l'avis de James Stavridis, l'ancien commandant suprême des forces alliées en Europe, la Syrie pourrait être divisée en une région alaouite, autour de Damas, dirigée par Bachar el-Assad ou son successeur, une région centrale avec un régime sunnite modéré et, enfin, une enclave kurde dans l'est.

«Malgré des conséquences négatives, la partition pourrait porter de bons fruits en séparant les parties au conflit. Pour la population dont 50% déjà déplacées, il n’y a pas de grandes choses à perdre», a-t-il écrit dans l’article pour un journal sur la politique étrangère.

«La partition pourrait donner un chance aux Syriens de quitter le camp ou échapper la route dangereuse vers l’Etat d’asile», a-t-il poursuivi.

Les idées de James Stavridis répètent celles de John Kerry qui avait déjà dit plusieurs fois que la Syrie pourrait être divisée si les parties au conflit commenceraient violer le cessez-le-feu. «Cela pourrait être trop tard de garder l’unité de la Syrie si on attend trop longtemps», a déclaré le secrétaire d’Etat américain au Sénat le 23 février.

Damas refuse de discuter présidence aux pourparlers à Genève

En ce qui concerne la côté syrienne, le ministre des Affaires étrangères Walid Moallem a rejeté la solution pacifique du conflit basé sur la fédéralisation. A la veille d’une nouvelle ronde de négociations lors desquelles on doit créer une nouvelle constitution et un nouveau gouvernement et préparer des élections parlementaires et présidentielles, Walid Moallem a déclaré que le gouvernement syrien ne parlerait pas du départ de Bachar el-Assad.

«Nous ne discuterons pas avec quiconque discutera de la présidence. Je leur conseille de ne pas venir aux discussions s'ils avaient ça en tête», a-t-il ajouté à l'adresse des opposants. «Ils doivent abandonner leurs illusions».

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Walid Moualem a également déclaré que la délégation gouvernementale se rendrait dès dimanche à Genève et n'attendrait pas plus de 24 heures pour démarrer les discussions. Au-delà de ce délai, elle repartira à Damas si l'opposition ne se présente pas.

Ce que le gouvernement syrien entend par «transition politique», a-t-il précisé, est une période qui va de l'actuelle constitution à une nouvelle et du gouvernement actuel à un nouveau gouvernement avec participation de l'opposition.

L'opposition syrienne, principalement représentée par le Haut comité des négociations (HCN), veut que les discussions soient centrées sur l'établissement d'un organe gouvernemental de transition qui disposerait des pleins pouvoirs exécutifs. Elle rejette l'idée de se joindre à un gouvernement syrien élargi.

«Walid Moualem arrête les négociations à Genève avant leur commencement», a mis en évidence le membre de la HCN Monzer Makhous.

International

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LA COLERE ET LE COURAGE (général Antoine Martinez)

Publié le par Felli Bernard

Général Antoine MARTINEZ  000 Général Martinez
Général Antoine MARTINEZ 000 Général Martinez

LA COLERE ET LE COURAGE (général Antoine Martinez)

Publié le 11 mars 2016 par Marc Le Stahler

Le ministre de la Défense a demandé que le général Christian Piquemal soit sanctionné pour participation à une manifestation anti-migrants interdite et, qu’en conséquence, il soit mis à la retraite. Le ministre a saisi le Chef d’état-major de l’armée de Terre pour qu’un conseil de discipline soit mis sur pied afin d’exclure ce général de la deuxième section, statut des officiers généraux qui ne sont plus en activité mais toujours à la disposition des armées.

Au-delà des polémiques partisanes sur la conduite de ce général qui a servi loyalement l’État et la Nation et qui, n’ayant pas voulu se rendre à l’évidence en ce début du mois de février 2016, subit aujourd’hui les foudres de la hiérarchie civile, des questions légitimes doivent être posées et des réponses doivent donc être fournies. Car la responsabilité de cette situation déplorable incombe totalement au pouvoir politique qui non seulement n’assume pas ses devoirs mais voudrait, de surcroît, faire taire ceux qui dénoncent des faits inacceptables dans un État de droit.

En effet, pourquoi en est-on arrivé là ? Comment peut-on accepter le drame que vivent les Calaisiens et le Calaisis depuis des mois ? Pourquoi avoir permis l’installation d’une telle jungle avec ce gigantesque bidonville comparable à ceux des pays les plus pauvres du Tiers-monde où règnent la violence et l’extorsion en bandes organisées que les médias, serviles et complices de nos gouvernants, ne montrent pas ?

Peut-on être surpris qu’un officier général, qui comme tout serviteur de l’État ayant servi ou servant sous l’uniforme, attaché viscéralement à la légalité et au respect du règlement, dénonce précisément le non-respect de l’état de droit qui fonde notre démocratie ? Qui est le plus coupable ? Ce général, révolté, qui a enfreint cette interdiction de manifester ou ceux qui ne font pas appliquer la loi et participent à l’aggravation de la situation ? Cette jungle doit être éradiquée, l’ordre public rétabli et tous les clandestins renvoyés dans leur pays d’origine. C’est bien la loi républicaine qui n’est pas appliquée par nos responsables politiques, depuis fort longtemps d’ailleurs, face à l’entrée illégale de clandestins sur notre territoire. N’oublions pas que notre Constitution précise en son article V que le Président de la République est le garant de l’intégrité du territoire. Sa responsabilité ne peut donc pas être ignorée dès lors que des migrants clandestins, donc illégaux, entrent massivement sur le territoire français alors même qu’il a déclaré il y a plusieurs mois, ainsi que les membres du gouvernement, que la France est en guerre. L’état d’urgence en vigueur en est bien la preuve.

C’est la raison pour laquelle, devant l’abandon par l’État de ses responsabilités régaliennes, les lois de la République n’étant pas respectées, le général Christian Piquemal s’est rendu sur place pour constater l’impuissance, le renoncement, voire la capitulation des pouvoirs publics face à la chienlit.

Le préfet avait interdit la manifestation suivant en cela la déclaration faite devant les caméras par le ministre de l’Intérieur lui-même. Ce dernier évoquait des risques sérieux sur le plan de l’ordre public et de la sécurité, « oubliant » cyniquement que quelques jours auparavant une autre manifestation organisée par des trublions de l’extrême-gauche encadrant les clandestins s’était déroulée avec des violences inacceptables sans aucune réaction des pouvoirs publics. Mais cette manifestation du 6 février ne devait pas être tolérée car elle dénonçait l’existence de cette jungle insupportable qui a plongé les Calaisiens et leur région dans le malheur. On peut donc douter sérieusement des raisons invoquées par le ministre, raisons plutôt fallacieuses traduisant en fait l’impuissance de l’État à assurer l’ordre face à des antifas et des no-borders hostiles à cette manifestation pacifique. Le général Piquemal savait que cette manifestation était interdite. Il a toutefois considéré que l’intérêt supérieur du peuple français et de cette France charnelle qui nous unit, lui commandait de braver cette interdiction. Cela dit, dès la seconde sommation lancée, il a ordonné la dislocation du dispositif des manifestants, obéissant ainsi à la loi. Et c’est au moment où les manifestants se dispersaient qu’il a été arrêté.

Il est donc maintenant indispensable d’analyser les raisons qui conduisent le ministre de la Défense à demander la sanction de cet officier général ainsi que la méthode employée.

Sur les raisons, on peut affirmer que dès lors que le général Piquemal avait publié un communiqué le 5 février indiquant qu’il serait présent à Calais le 6, bravant l’interdiction, le pouvoir politique, affolé, pris de court et craignant une contagion, a décidé qu’il devait impérativement être arrêté. D’ailleurs, les ordres n’ont pas été donnés aux gendarmes (au statut militaire) ou aux CRS mais à d’autres éléments de police. C’est pourquoi l’officier général a été arrêté après avoir donné les consignes de dispersion, respectant ainsi l’ordre donné par la sommation d’usage délivrée par l’officier de police responsable du service d’ordre. Indéniablement, le pouvoir politique a voulu par cette arrestation faire un exemple et surtout faire taire ceux qui, ayant servi l’État et la Nation sous l’uniforme, s’expriment aujourd’hui pour dénoncer la non-application des lois de la République, l’impuissance et l’absence de vision de ceux qui nous gouvernent, et la mise en danger du peuple français, l’intégrité du territoire n’étant plus garantie. Il s’agit donc bien de faire taire ceux qui gênent le pouvoir et de chercher à museler leur liberté d’expression. Cette pratique indigne d’une démocratie moderne s’inscrit d’ailleurs depuis quelque temps dans une démarche partagée non seulement par le niveau gouvernemental mais également par le niveau parlementaire puisque certains élus du peuple n’hésitent pas à témoigner de leur agacement, voire de menaces de sanctions à l’égard de ceux dont ils ne supportent pas l’expression. Le Chef d’état-major des armées en a fait récemment l’expérience lors de sa dernière audition devant la commission des Affaires étrangères, de la Défense et des forces armées du Sénat au cours de laquelle un sénateur lui a demandé de faire taire certains militaires qui ne sont plus en activité. Mais d’autres en ont fait l’expérience de façon plus directe avec un échange épistolaire se terminant par « avec les regrets que la France vous ait compté parmi ses officiers généraux ». Le citoyen appréciera.

Quant à la méthode employée qui conduit le ministre à demander la sanction de cet officier général, il est difficile de ne pas y voir une démarche hypocrite et cynique digne d’un jugement à la Ponce Pilate, version 2016, qui verrait ce dernier non pas se laver mais se frotter les mains.

En effet, demander au Chef d’état-major de l’armée de Terre de convoquer un conseil de discipline pour sanctionner le général Piquemal par une mise à la retraite, c’est d’abord avoir déjà décidé et dicté la sanction avant même que ce conseil se réunisse, ce qui est contraire au fonctionnement d’un tel organe. D’autre part, sur un plan moral et peut-être même juridique une telle pression sur les futurs membres de ce conseil n’est-elle pas arbitraire et donc devant être considérée comme irrégulière ? Il serait sage que des experts juridiques soient consultés.

C’est ensuite vouloir humilier cet officier général – sous le prétexte qu’il a voulu pousser un coup de gueule devant l’inacceptable alors qu’il a servi loyalement pendant toute sa carrière – en le faisant condamner par ses pairs. C’est, de plus, la marque d’une hypocrisie totale doublée d’un calcul cynique et machiavélique car l’objectif visé en le faisant finalement condamner par ses pairs n’est-il pas de tenter de semer la discorde et la division parmi les officiers généraux et chercher ainsi à dissuader ceux qui souhaiteraient s’exprimer sur l’avenir de la France et de la sécurité de son peuple aujourd’hui menacés ? Bon courage à ceux qui auront la lourde tâche de condamner l’un des leurs en proposant au ministre une sanction qui leur est déjà dictée !

Alors, face à cette situation déplorable, on ne peut s’empêcher de constater qu’il est beaucoup plus facile de poursuivre un général que d’arrêter des délinquants, des criminels ou des djihadistes.

Il est, en effet, plus facile de s’en prendre à un général que de faire respecter la loi républicaine dans des centaines de quartiers transformés en zones de non-droit qui n’ont plus rien de commun avec la réalité historique de la France et qui sont devenus des territoires perdus de la République où l’islam règne en maître.
Il est, en effet, plus facile de condamner un patriote que d’empêcher l’entrée sur notre territoire de clandestins par milliers et ne pas avoir ensuite le courage d’appliquer la loi face à leur présence illégale sur notre sol. C’est, par ailleurs, un aveu de faiblesse de la part du politique qui révèle ainsi son impuissance, son incapacité, sa démission, son renoncement à faire respecter l’état de droit.

Ce n’est certainement pas de cette façon que le pouvoir politique fera taire ceux, de plus en plus nombreux, qui aujourd’hui, devant les dangers imminents qui menacent la France et la nation, considèrent avoir un devoir légitime d’expression en lançant un signal d’alerte, voire d’alarme face à son obstination à ne pas vouloir considérer la réalité.

Car on peut tout demander à un soldat, y compris de donner sa vie pour son pays, pour la nation à laquelle il appartient, pour la défense des intérêts de la France, mais on ne peut pas lui demander de se taire face à l’inconséquence de décisions ou de non-décisions qui mettent en danger l’existence même de son peuple et qui conduisent inévitablement le pays vers la guerre civile.

D’ailleurs, si le soldat existe, c’est bien que son essence-même répond au besoin de toute société car cette dernière a besoin d’être protégée pour survivre. Et si donc dans une démocratie l’armée exerce un sacerdoce au service d’un gouvernement, elle l’exerce avant tout au service d’un peuple et d’une terre charnelle, car un gouvernement est par nature éphémère, un peuple non.

Alors, cela peut incommoder certains mais un général en deuxième section continue de servir la nation et les intérêts de son pays, ce qui lui confère une certaine légitimité pour exprimer son appréciation lorsque la sécurité et l’avenir du peuple sont mis en danger. Cet engagement totalement désintéressé doit permettre aux citoyens désemparés et exaspérés aujourd’hui de retrouver des motifs d’espérer.

« L’espérance a deux filles superbes : la colère et le courage. La colère pour que ce qui ne doit pas être ne soit pas, et le courage pour que ce qui doit être soit » Cette pensée de Saint Augustin nous interpelle aujourd’hui.

Général Antoine MARTINEZ

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Les fondements historiques de la diplomatie russe, par Serguei Lavrov [1/2]

Publié le par Felli Bernard

Serguei Lavrov
Serguei Lavrov

Les fondements historiques de la diplomatie russe, par Serguei Lavrov [1/2]

Par Serguei Lavrov – Le 3 mars 2016 – Source Le Saker US

Les relations internationales sont entrées dans une période très difficile, et la Russie se trouve encore une fois à la croisée des chemins, face à des évolutions cruciales qui vont déterminer les directions des futurs développements mondiaux.

De nombreuses opinions ont été émises à ce sujet, notamment la peur que nous ayons une vision déformée de la situation internationale et de la position mondiale de la Russie. J’interprète cela comme l’avatar de l’éternel conflit entre les libéraux pro-occidentaux et les partisans de la voie russe. Il y a aussi ceux qui, en Russie et au-delà, croient que la Russie est condamnée à se traîner derrière l’Occident, essayant toujours de le rattraper, devant se plier aux règles édictées par les autres acteurs internationaux et par conséquent incapable de faire valoir ses droits légitimes sur la scène internationale. Je voudrais profiter de cette occasion pour exprimer certaines de mes vues et les soutenir avec des exemples tirés de l’Histoire et de parallèles historiques.

C’est un fait reconnu qu’on ne peut établir une politique solide que sur des bases historiques. Cette référence à l’Histoire est absolument justifiée, quand on pense notamment à certaines célébrations récentes. En 2015, nous avons célébré le 70e anniversaire de la Victoire, à la fin de la Seconde Guerre Mondiale, et en 2014, nous avons commémoré le centenaire de la Première Guerre mondiale. En 2012, c’était le bicentenaire de la bataille de Borodino et les 400 ans de la libération de Moscou des envahisseurs polonais. Si nous nous arrêtons sur ces événements, nous voyons qu’ils soulignent clairement le rôle important de la Russie dans l’Histoire de l’Europe et l’Histoire du monde.

L’Histoire ne confirme pas l’idée répandue selon laquelle la Russie a toujours campé aux portes de l’Europe, et n’a jamais été qu’un outsider politique. Je voudrais vous rappeler que la conversion au christianisme de la Russie en 988 – nous avons célébré récemment les 1025 années de cet événement – a accéléré le développement des institutions de notre État, les relations sociales et la vie culturelle, et a fait alors de la Rus de Kiev un membre à part entière de la communauté européenne. A cette époque, les mariages dynastiques étaient le meilleur indice de la place d’un pays dans le système des relations internationales. Au XIe siècle, trois filles du Grand Prince Yaroslav le Sage devinrent reines de la Norvège et du Danemark, de la Hongrie et de la France. Quant à la sœur de Yaroslav, elle se maria au roi de Pologne et devint la grand-mère de l’Empereur germanique.

Nombreuses sont les recherches scientifiques qui apportent les preuves du haut niveau culturel et spirituel de la Rus de cette époque, un niveau souvent plus élevé que celui des États de l’Europe de l’Ouest. De nombreux penseurs occidentaux éminents ont reconnu que la Rus faisait partie de la civilisation européenne. En même temps, le peuple russe avait une matrice culturelle propre et un type original de spiritualité, et il ne s’est jamais mêlé avec l’Occident. Il faut toujours se rappeler, à ce propos, que l’invasion mongole a été pour mon peuple une période tragique et cruciale à bien des égards. Alexandre Pouchkine, le grand poète et écrivain russe, a écrit : «Les barbares n’osèrent pas laisser une Russie asservie sur leurs arrières, et tournèrent bride vers leurs steppes orientales. La lumière du christianisme fut sauvée par une Russie ravagée et mourante.» Nous connaissons aussi l’interprétation alternative de Lev Goumilyov, éminent historien et ethnologue, qui pensait que l’invasion mongole avait accéléré l’émergence d’un nouveau peuple russe et que la Grande Steppe nous avait donné un élan supplémentaire pour notre développement.

Quoi qu’il en soit, il est clair que cette période a été extrêmement importante pour l’affirmation du rôle de l’État russe indépendant en Eurasie. Rappelons-nous à ce sujet la politique menée par le Grand Prince Alexandre Nevski, qui choisit de se soumettre temporairement à la Horde d’Or, dont les chefs étaient tolérants envers le christianisme, pour affirmer le droit des Russes à avoir leur propre religion et à décider de leur destin, en dépit des tentatives de l’Occident de s’emparer des terres russes et de priver les Russes de leur identité. Je suis confiant dans le fait que cette politique sage et à long terme reste dans nos gènes.

La Rus plia mais ne rompit point sous le lourd joug mongol, et réussit à sortir unie de ce sombre moment. Cet État unitaire fut considéré, plus tard, par l’Occident et l’Orient comme le successeur de l’Empire byzantin qui avait cessé d’exister en 1453. Pays immense, s’étendant pratiquement sur tout l’horizon oriental de l’Europe, le Russie commença une expansion naturelle vers l’Oural et la Sibérie, intégrant d’immenses territoires. A cette époque déjà, c’était un puissant facteur d’équilibre dans les combinaisons politiques européennes, notamment durant la Guerre de Trente Ans, qui donna naissance au système westphalien des relations internationales, dont les principes, et d’abord le respect de la souveraineté des États, sont encore importants aujourd’hui.

À ce point, nous redécouvrons un dilemme qui s’impose depuis plusieurs siècles. Tandis que la Moscovie, qui se développait rapidement, jouait tout naturellement un rôle de plus en plus important dans les affaires de l’Europe, les pays européens commencèrent à s’inquiéter de ce nouveau géant apparu à l’Orient et tentèrent de l’isoler à la moindre occasion, et de l’empêcher de prendre part aux affaires les plus importantes de l’Europe.

Cette contradiction apparente, entre un ordre social traditionnel et une attirance pour la modernisation qui se base sur les expériences les plus avancées, date, elle aussi, de plusieurs siècles. En réalité, un État en plein développement est obligé d’expérimenter et de procéder par bonds, s’appuyant sur la technologie moderne, ce qui n’implique pas nécessairement de renoncer à son code culturel. Nombreux sont les exemples de sociétés orientales qui se modernisent sans faire brutalement table rase de leurs traditions. C’est d’autant plus typique pour la Russie, qui est dans son être une branche de la civilisation européenne.

Incidemment, le besoin de se moderniser, basé sur les accomplissements de la culture européenne, était manifeste dans la société russe sous le tsar Alexis, et c’est Pierre le Grand, tsar talentueux et ambitieux, qui lui donna une forte impulsion. Avec d’un côté une politique intérieure rigoureuse et déterminée, et de l’autre une politique étrangère efficace, Pierre le Grand réussit à faire entrer la Russie dans le cercle des grandes puissances européennes en à peine plus de deux décennies. Depuis lors, la position de la Russie ne put plus être ignorée. Pas une seule question européenne ne peut être réglée sans consulter la Russie.

Bien sûr, ce serait une erreur de penser que tout le monde était satisfait de cette situation. Il y eut, au cours des siècles suivants, plusieurs tentatives pour renvoyer ce pays aux temps d’avant Pierre le Grand, mais toutes échouèrent. Au milieu du XVIIIe siècle, la Russie joua un rôle décisif dans un conflit pan-européen, la Guerre de Sept Ans. A cette époque, l’armée russe entra triomphalement à Berlin, capitale de la Prusse et de Frédéric II, que l’on disait invincible.

La Prusse ne fut sauvée d’une déroute inévitable que parce que la tsarine Elizabeth mourut subitement, et que Pierre III, son successeur, admirait Frédéric II. On appelle souvent ce retournement de situation dans l’Histoire allemande le Miracle de la Maison de Brandebourg. Le territoire de la Russie, sa puissance et son influence connurent une progression très nette sous le règne de la Grande Catherine, quand, ainsi que l’a exprimé le Chancelier Alexandre Bezborodko, «pas un seul coup de canon ne peut être tiré en Europe sans notre consentement».

Je voudrais citer l’opinion d’une historienne reconnue, spécialiste de la Russie, Hélène Carrère d’Encausse, qui est secrétaire perpétuelle de l’Académie française. Elle a dit que l’Empire russe a été le plus grand empire de tous les temps, selon tous les critères – sa taille, sa capacité à administrer ses territoires et sa longévité. Tout comme le philosophe russe Nikolai Berdyayev, elle souligne que l’Histoire a donné pour mission à la Russie d’être un pont entre l’Est et l’Ouest.

Depuis au moins les deux derniers siècles, toutes les tentatives d’unifier l’Europe sans la Russie, et contre elle, ont à chaque fois conduit à de terribles tragédies, et pour en surmonter les conséquences, il a toujours fallu la participation décisive de notre pays. Je pense, d’une part, aux guerres napoléoniennes, auxquelles la Russie a mis fin, sauvant ainsi le système des relations internationales qui était basé sur l’équilibre des forces et sur le respect mutuel pour les intérêts nationaux, et qui interdisait toute domination sans partage d’un seul État en Europe. Nous nous souvenons que le tsar Alexandre Ier prit une part active dans l’élaboration des décisions du Congrès de Vienne, en 1815, qui assura le développement de l’Europe sans guerre majeure au cours des quarante années suivantes.

On pourrait dire, jusqu’à un certain point, que les idées d’Alexandre Ier étaient le prototype du concept selon lequel les intérêts nationaux doivent être subordonnés aux objectifs communs, avant tout le maintien de la paix et de l’ordre en Europe. Comme le disait le tsar, «il ne peut plus y avoir de politique anglaise, française, russe ou autrichienne. Il ne peut plus y avoir qu’une seule politique – une politique commune qui doit être acceptée aussi bien par les peuples que par les souverains pour le bonheur commun».

De la même manière, le système du Congrès de Vienne [1814] fut détruit à la suite du désir de marginaliser la Russie dans les affaires européennes. Paris a été obsédé par cette idée pendant tout le règne de l’Empereur Napoléon III. En cherchant à souder une alliance anti-russe, le monarque français a voulu, comme un maître d’échec malchanceux, sacrifier toutes ses pièces. Comment a-t-il joué ? D’abord, la Russie a perdu la Guerre de Crimée, en 1853-1856, réussissant à en surmonter les conséquences grâce à la politique solide et à long terme du Chancelier Alexandre Gorchakov. Quant à Napoléon III, capturé par les Allemands, il perdit son trône, et le cauchemar de la confrontation franco-allemande assombrit l’Europe occidentale pour des décennies.

Arrêtons-nous ici sur un épisode lié à la Guerre de Crimée. Comme nous le savons, l’Empereur d’Autriche refusa d’aider la Russie, qui, quelques années plus tôt, en 1849, était venue à son secours pour mater la révolte hongroise. Le ministre des Affaires étrangères autrichien, Felix Schwarzenberg, eut ce mot célèbre : «L’ingratitude autrichienne étonnera l’Europe». Ce déséquilibre dans les mécanismes pan-européens déclenchera l’enchaînement des événements qui aboutiront à la Première Guerre mondiale.

Lire la suite : Les fondements historiques de la diplomatie russe, par Serguei Lavrov [2/2]

Serguei Lavrov

Article original paru en anglais sur le site du ministère des Affaires étrangères de la Fédération de Russie

Traduit par Ludovic, vérifié par jj, relu par Diane pour le Saker Francophone

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[2014] Repenser la politique étrangère des États-Unis, par Noam Chomsky

Publié le par Felli Bernard

Noam Chomsky
Noam Chomsky

12

Mar

2016

[2014] Repenser la politique étrangère des États-Unis, par Noam Chomsky

Source : Chatham House, le 19/05/2014

Noam Chomsky

Professeur ordinaire et émérite de linguistique au MIT

Directeur : Conor Gearty

Enseignant de loi sur les droits humains et directeur de l’institut des Affaires publiques de la London School of Economics

19 mai 2014

Conor Gearty

Noam Chomsky, merci d’être venu ici à Chatham House. Nous n’avons qu’une heure à disposition car Noam Chomsky a d’autres obligations plus tard. Nous vous sommes infiniment reconnaissants de nous avoir trouvé ce petit moment.

Et nous sommes fiers d’avoir cette conversation. Nous devrions maintenant passer à la politique étrangère des É-U et cesser de bavarder.

Noam Chomsky

C’est ce qu’ils ont annoncé. Autant en parler.

Conor Gearty

J’espère que nous pourrons passer rapidement d’une question à sa réponse pour utiliser au maximum notre temps disponible. Cela exige une grande concision de la part de nous tous et surtout de moi. Par exemple, je vous épargnerai l’ennui d’apprendre mon nom et mes activités. Cette exigence de concision vaut aussi pour vous et je prie, à l’avance, de m’excuser si je vous coupe la parole. Mon but est de faire avancer les choses.

Noam Chomsky

Je n’ai rien contre. J’ai l’habitude d’être interrompu. Mes enfants ont un mot qu’ils utilisaient lorsqu’ils me posaient une question de leur cru. Ils disaient : “Seulement un cours de cinq minutes, s’il te plaît !”

Conor Gearty

Et avec le temps, c’était quatre, puis trois et enfin deux minutes. Je vais exiger de vous la même discipline et être parfois brutal à ce sujet. Je ne veux aucun discours. Je le répèterai plus tard. Plus les questions seront concises, plus cet évènement nous sera profitable. À tous : “Tweetez les questions !” Puisque nous parlons de cela, nous devrions tweeter plus souvent. J’ai un gourou pour Twitter. Elle a pour tâche de créer les tweets mais vous pouvez aussi tweeter. Nous allons donc procéder comme suit, si vous avez subitement une chose assez importante pour vouloir la transmettre, vous le ferez par Twitter (si vous tweetez) sur le hashtag #AskCH. Si vous êtes en dehors de la salle ou si vous n’êtes pas ici, vous pouvez aussi twitter. C’est une façon géniale d’élargir un public.

Noam – Je suppose vaguement, le truc de Snowden. Une surprise ? Par cela, je veux dire : une surprise à quel point c’était extraordinaire ? Ou simplement une surprise ?

Noam Chomsky

Je pense que l’échelle était, au moins pour moi, stupéfiante. C’était même phénoménal. Un nouveau livre de Glenn Greenwald, j’ignore s’il est édité ici, examine une grande partie de cette campagne et la synthétise. C’est un travail colossal. Ils veulent clairement tout reprendre, tout ce qui se dit, toutes les rencontres, qui va voir qui et tout ce que vous pouvez imaginer. Le but est une base de données contenant absolument toutes les informations sur tous les ennemis de l’État. Cela révèle un drame dont nous devrions tous être conscients : pour les États, l’un de leurs grands ennemis est leur population. Ils doivent la contrôler. Elle est dangereuse. Si vous examinez les décisions prises en politique, elles sont en phase avec la nécessité de contrôler cet ennemi dangereux.

Cela dépasse de très loin tout ce qui a été fait auparavant. Bien sûr, il y a eu beaucoup d’événements analogues auparavant. Pendant les années 60, j’étais fortement impliqué dans des activités de résistance à la guerre du Vietnam. Nous comprenions que nous ne pouvions pas parler au téléphone. Pour tout sujet sérieux, quelque chose qui impliquait des humains particuliers – comme un déserteur ou autre – on ne pouvait même pas parler à un groupe d’amis, car il y avait probablement un agent du gouvernement parmi eux. Tout devait être fait par groupes d’affinités. Tout cela est bien connu et remonte loin dans le temps mais cela n’est jamais arrivé à cette échelle. Et la Grande-Bretagne est d’accord, comme vous l’avez probablement vu. Le gouvernement britannique a demandé à la NSA de lui fournir une quantité considérable d’informations détaillées sur des téléphones cellulaires, des médias sociaux et d’autres formes d’interactions des citoyens britanniques considérés comme des ennemis de l’État.

Aux États-Unis, c’est franchement dramatique à cause du quatrième amendement de la constitution qui est un élément de la Déclaration des droits de l’Homme (Bill of Rights). Il garantit la sécurité des citoyens dans leur intégrité physique, leurs maisons, leurs papiers et leurs biens et interdit formellement toute enquête ou saisie infondée. Les dirigeants britanniques demandèrent le droit de pénétrer dans les maisons pour les fouiller. Cela provoqua d’amères épreuves de forces. À Boston même, où je vis, des citoyens s’organisèrent pour bannir les prétendus mandats d’assistance qui autorisaient les policiers anglais à entrer quand ils voulaient et où ils voulaient. C’est une des choses qui a fait éclater la révolution américaine. Tout de suite après, quand le “Bill of Rights” a été introduit dans la constitution, il a très clairement certifié l’existence d’une barrière contre de telles pratiques étatiques. Maintenant, le quatrième amendement de la constitution est violé d’une façon si dramatique que vos collègues juristes ont de la peine à les rendre compatibles.

Conor Gearty

Mais ils peuvent toujours trouver un professeur pour faire ce travail.

Noam Chomsky

C’est le rôle des avocats. Ils vont trouver une façon de déclarer que savoir tout ce que vous faites justifie les perquisitions et les saisies.

Conor Gearty

Quand vous comparez la réponse au Watergate, qui lorsque vous regardez ce qui arrive aujourd’hui semble peu de chose et qui pourtant a démoli un président. Peut-être était-ce la dissimulation, peut-être pas. Mais la culture en Amérique a-t-elle considérablement changé maintenant 50 ans après cette période ?

Noam Chomsky

Je dois vous dire que j’étais minoritaire et peut-être même le seul à penser que le Watergate était une sorte de goûter pour enfants. La New York Review m’a demandé aussitôt d’écrire au sujet du Watergate et j’ai accepté, mais à condition que je puisse expliquer que c’était peu de choses. En fait, c’était assez saisissant. Les révélations du Watergate sont apparues au même moment que celles concernant COINTELPRO (le programme de contre-espionnage). COINTELPRO était une opération gouvernementale criminelle massive à l’encontre de la population et qui s’étendit sous quatre mandats présidentiels, principalement sous Kennedy, Johnson et Nixon (cela avait commencé un tout petit peu plus tôt). L’opération avait pour objectif non seulement de surveiller toute pensée et action critique mais aussi de les perturber. C’est allé au-delà du cas Snowden. C’est allé jusqu’à l’assassinat politique pur et simple. En fait, au moment du Watergate il y eut des révélations du fait qu’en 1969, dans l’une des opérations COINTELPRO – il s’agit d’une opération menée par le FBI (le FBI est la police politique fédérale) – ils étaient en train de détruire le mouvement de protestation noir. Ils l’ont véritablement décimé.

Le pire exemple, qui était juste apparu au moment du Watergate, fut l’assassinat de Fred Hampton. Fred Hampton était membre des Black Panther, un organisateur, un organisateur très compétent. Aucune poursuite criminelle ne fut entamée, rien du tout. Il organisait les ghettos de Chicago. Le FBI, sous couvert de COINTELPRO, voulait l’assassiner. Ils ont d’abord tenté de manœuvrer un gang criminel du ghetto, les Blackstone Rangers, pour le tuer. Ils envoyèrent de fausses lettres aux dirigeants des Rangers, écrites dans un genre de faux argot “noir”, que les destinataires décodèrent instantanément – le FBI n’était pas très malin – pour tenter de leur dire que Fred Hampton agissait contre eux, et qu’ils devaient donc réagir. Mais ils ne réagirent pas. Le FBI avait placé un informateur, un garde du corps de Hampton. Ils donnèrent de fausses informations à la police de Chicago à propos d’armes à feu dans son appartement. A 4 heures du matin la police débarqua, vraiment une intervention genre Gestapo, et simplement le tua dans son lit.

Ce fait à lui tout seul montre le marécage des révélations du Watergate. Il est intéressant que cela ne soit presque jamais mentionné. Et il s’agit ici d’un seul exemple. Ils réalisèrent bien d’autre choses dans le cadre de COINTELPRO, des choses bien plus graves que le Watergate, et je pense même plus graves que la NSA.

Conor Gearty

Est-ce, dans une forme moderne, la même chose que l’utilisation de drones pour tuer des gens à l’étranger ? Les drones sont-ils un équivalent moderne de ces pratiques ? Et je voudrais poser une question annexe à ce propos, qui est la suivante: la nature de l’opinion publique américaine. Vous la dépeignez actuellement, dans vos écrits, un tableau où apparaît une communauté amorphe et facilement manœuvrée, qui peut être induite dans telle direction et déviée de telle autre, etc.

Noam Chomsky

Prenez par exemple COINTELPRO, il est difficile de dire que les gens ont été induits en erreur – ils ignorent les faits. Il y a une chose appelée le journalisme, qui est théoriquement destinée à présenter au public des choses significatives et importantes pour que les gens jouent un rôle dans une société démocratique. Mais ce rôle est parfois joué de manière très limitée sinon inexistante. Dans le cas de COINTELPRO il n’y eut pratiquement aucune couverture médiatique. A propos de l’assassinat de Hampton, les gens n’ont pas pu protester car personne n’en a eu connaissance.

Prenons les drones. La campagne de drones est une campagne de terrorisme globale mise en œuvre par l’administration Obama et qui ne présente aucune justification. Dans le temps certaines notions avaient cours – les juristes se souviendront peut être de cette vieillerie nommée Magna Carta, dont on commémorera la mort l’an prochain, 800 ans.

Conor Gearty

Evitez que Sir Robert Worcester vous entende, ou bien vous allez beaucoup l’énerver.

Noam Chomsky

Ce texte avait établi – dans une forme minimale, mais néanmoins avait établi la notion de présomption d’innocence. Dans une forme minimale qui fut étendue au fil des années. Cela a été réduit en miettes. Actuellement, coupable signifie qu’Obama a décidé mardi matin de vous tuer. Voilà la nouvelle définition de coupable. Le mardi matin il y a ces réunions à la Maison-Blanche où ils lisent des extraits de saint Augustin sur les guerres justes et puis ils décident qui nous allons assassiner aujourd’hui. Ils sont reconnus suspects. C’est énorme. Partout dans de grandes parties du monde.

Conor Gearty

Et ce peuvent être des Américains, comme cela a déjà été le cas.

Noam Chomsky

C’est intéressant, il y quelques cas, je crois qu’il y en a quatre, où des citoyens américains ont été tués. Cela a entraîné beaucoup de débats et de discussions, ce qui est curieux. L’hypothèse implicite est que si vous voulez tuer un non-Américain c’est possible – faites ce que vous voulez. Mais tuer des citoyens américains soulève quelques questions constitutionnelles, du coup il y a débat. Mais supposons que par exemple l’Iran ait la capacité d’assassiner des gens aux États-Unis ou en Israël qu’ils considèrent comme des menaces – et qu’ils aient de bonnes raisons de les considérer comme des menaces. De grandes figures et des dirigeants de haut rang des États-Unis et d’Israël qui déclarent régulièrement que toutes les options sont sur la table, ce qui veut dire que si nous voulons effectuer une attaque nucléaire contre eux nous le ferons. John McCain lorsqu’il était candidat, au cours de sa campagne, préconisait : bombardez, tout simplement bombardez, bombardez, n’attendez pas, bombardons-les. Il y a donc des tas de gens qu’ils pourraient considérer comme des menaces. Imaginons qu’ils décident de les assassiner. Est-ce que nous resterions tranquillement assis à dire c’est normal ? Ce ne sont pas des citoyens iraniens, donc pourquoi ne pas les assassiner ? Mais lorsque c’est nous qui agissons ainsi c’est considéré comme légitime.

C’est assez frappant que le gouvernement américain reconnaisse deux choses importantes. L’une est qu’ils ne tuent pas seulement des suspects, ils génèrent des terroristes. Ils savent parfaitement que ces campagnes génèrent des terroristes. Lorsque vous commencez à assassiner des gens dans des sociétés tribales qui ont une culture de défense et de vengeance, ils répondent. Prenez le 11-Septembre. Il s’avère que 11 des 19 pirates de l’air appréhendés venaient d’une tribu au Yémen qui avait été sévèrement réprimée et attaquée, premièrement par le pouvoir central puis par leurs soutiens internationaux. Ils prenaient leur revanche. Il y a un livre très important à ce sujet d’Akbar Ahmed, un anthropologiste pakistanais vivant aux États-Unis. Il est un des meilleurs experts des sociétés tribales. Il appelle cela une guerre contre l’islam tribal et les sociétés tribales en général, qui réagissent.

L’autre point est qu’il s’agit vraiment de terrorisme massif, de terrorisme à grande échelle. Le fait que nous l’acceptions est assez remarquable. Mais l’acceptation est limitée. L’ancien dirigeant de la CIA, Michael Hayden, a souligné récemment qu’il n’y avait pas un seul gouvernement au monde qui accepte la base juridique que Washington donne pour la campagne de drones, avec deux exceptions : Israël et l’Afghanistan. Je suspecte qu’il ait tort pour l’Afghanistan. Voilà le soutien.

Donc vous générez des terroristes, vous tuez qui vous voulez, et il n’y a aucun soutien pour cela. Mais ça continue.

Conor Gearty

Qu’en est-il de l’argument que, ouais, nous allons nous aliéner quelques types, mais nous supprimons les chefs, pour utiliser cette sorte d’image militaire. Et deuxièmement, vous pouvez l’appeler terrorisme, mais c’est notre terrorisme – le fameux « choc des civilisations » qui était protégé par le droit d’auteur dans les groupes de réflexion américains et les livres sur le moindre mal, etc. Nous avons la démocratie, nous avons l’État de droit – nous sommes du bon côté dans tout ça. Vous méprisez absolument ça, mais je me demande s’il n’y a pas au fond une certaine vérité de base dans le fait que ces sociétés sont différentes.

Noam Chomsky

Bien sûr. Nous sommes beaucoup plus violents et agressifs. En fait, quand cela se déroule dans une société plus ou moins démocratique, les citoyens sont beaucoup plus coupables que quand cela se passe dans un État autoritaire. Supposons que l’Iran assassine les gens qui le menacent aux États-Unis, en Israël et probablement en Grande-Bretagne. Des citoyens iraniens ne pourraient pas faire grand-chose. C’est un État dur, autoritaire. Ici, c’est différent. Nous sommes assez libres. Si nous acceptons cela et le tolérons, c’est moralement très condamnable.

Vous pouvez vous rappeler, j’espère que vous l’avez lu, l’introduction d’Orwell à la Ferme des animaux. Comme vous le savez probablement, elle n’a pas été publiée, elle a été trouvée 30 ans plus tard dans ses papiers non publiés. Mais c’est intéressant. Dans cette préface, il s’adresse au peuple anglais : « libérez l’Angleterre ». Vous ne devriez pas vous juger indemnes de cette dénonciation satirique de l’ennemi totalitaire, dit-il, parce qu’en Angleterre des idées impopulaires peuvent être supprimées sans utiliser la force. Un des mécanismes qu’il mentionne est un bon enseignement. Si vous êtes allés aux meilleures écoles – London School of Economics, etc.

Conor Gearty

Merci pour ce rappel. Un rappel assez ambivalent.

Noam Chomsky

– donc vous avez incorporé dans votre compréhension qu’il y a des choses qu’il vaudrait mieux ne pas dire. Je pense qu’on peut ajouter : qu’il ne vaudrait mieux ne pas penser. C’est un élément significatif dans les sociétés libres et cela va de pair avec une sérieuse responsabilité morale, bien plus dans ce cas que pour des gens qui subissent un État autoritaire ou totalitaire. Je pense que c’est quelque chose à quoi nous accordons trop peu d’attention.

Conor Gearty

Est-ce que cela signifie que vous finissez par vous contenter de regarder, comme par exemple, de regarder les Russes envahir la Crimée, ce qui se passe en Syrie, ou en Chine et au Tibet – vous finissez comme simple spectateur, parce que vous avez perdu tout pouvoir d’intervenir, est-ce la position logique à laquelle vous êtes conduit ?

Noam Chomsky

Prenons la Crimée, c’est un exemple intéressant. L’invasion de la Crimée par les Russes est indéniablement un acte criminel. Cela viole la Charte des Nations Unies, cela viole des traités particuliers dans lesquels la Russie a accepté avec d’autres de respecter les frontières de l’Ukraine. Donc c’est un acte criminel. Est-ce le seul acte de ce genre dans le monde ? Par exemple, qu’est-ce qu’on peut lire au sujet d’un cas beaucoup plus sérieux : l’invasion par les États-Unis du sud-est de Cuba il y a 110 ans ? Les États-Unis ont conquis le sud-est de Cuba au fusil – techniquement il y eut un traité mais sous occupation militaire, vous savez ce que cela signifie. Il y eut un traité au sujet de ce que nous appelons Guantanamo, qui comprend le port le plus important de Cuba. Les États-Unis n’ont absolument aucune légitimité dessus. Quoi qu’on pense de la Crimée, il y a une légitimité : un soutien populaire, l’histoire, la transmission de la Crimée à l’Ukraine par Khrouchtchev sans consultation des habitants. Le referendum de 1991 qui fit apparaître à peu près le même résultat que celui qui vient de se tenir. Le caractère de base navale du port de mer essentiel pour les Russes. Il y a des raisons à prendre en compte.

Dans le cas de l’invasion américaine du sud-est de Cuba, il n’y a rien de tel. Depuis l’indépendance de Cuba en 1959, le gouvernement cubain a essayé de repousser cette intrusion. Les États-Unis, naturellement, refusent. La seule justification est que cela handicape sérieusement le développement économique de Cuba. Depuis 50 ans les États-Unis sont engagés dans une véritable guerre contre Cuba. Sous la présidence de Kennedy ce fut une campagne terroriste à grande échelle. Ici on n’en parle pas mais ce fut une très vive campagne terroriste, et qui s’est poursuivie. Un embargo étouffant. L’invasion du sud-est de Cuba freine sévèrement le développement cubain, voilà le point important. C’est bien pire que ce que font les Russes qui, en dépit de leurs actions criminelles, ont un dossier bien plus solide. Que peut-on lire dans la presse là-dessus ? Et ce n’est pas le seul cas.

Conor Gearty

Là-dessus je serais probablement d’accord, mais j’ai rencontré un type – le Chinois qui est l’équivalent de notre chargé de presse, autrefois Alastair Campbell. Ils ont l’habitude de publier ce rapport sur combien l’Amérique est terrible, tous ces gens qui sont morts, tués, les viols, les assassinats raciaux. A chaque fois que l’on soulève la question des droits de l’homme avec eux, ils disent, en ce qui concerne ce que vous venez de dire : l’Amérique, regardez toute cette violence, regardez Rodney King. Peut-on considérer cela toujours comme une réponse adéquate ? Parce qu’il me semble que ce que vous dites est : ce que fait la Russie est moche, ce que fait la Chine est moche, mais bon sang, regardons ce que fait l’Amérique. Ça me paraît un genre de détour pour éviter la critique, n’est-ce pas ?

Noam Chomsky

Je ne vois pas en quoi ce serait un détour. Nous acceptons ce principe en ce qui concerne tous les États ennemis. Ainsi par exemple, si Shirin Ebadi critique l’Iran mais ne critique pas Israël, ou si Ai Weiwei critique la Chine mais ne dénonce pas les États-Unis, ou Sakharov, Havel d’autres – nous les admirons pour cela. C’est cela qu’ils devraient faire. Ils devraient se concentrer sur les crimes de leurs propres pays. Pour nous c’est encore plus significatif comme je l’ai déjà dit. Nous pouvons influencer ces politiques. Ai Weiwei ne peut pas faire grand-chose au sujet des politiques de la Chine. Nous l’admirons parce qu’il les condamne. Personne ne désire qu’il écrive à propos des crimes américains ou britanniques, ce serait une perte de temps. Ce qu’il doit faire c’est exactement ce qu’il fait. Nous nous avons une bien plus grande responsabilité parce que nous sommes responsables de ces politiques d’une autre manière que les dissidents des États autoritaires, et nous pouvons les influencer. C’est assez saisissant que nous reconnaissions ces principes de réflexion vis à vis d’États ennemis et que nous ne puissions pas nous les appliquer à nous-mêmes, là où c’est plus significatif.

Conor Gearty

Si vous prenez, disons, un exemple de critique de l’intérieur, Mearsheimer et Walt ont causé de grands remous avec la parution de leur livre traitant du pouvoir du lobby israélite aux États-Unis. Dans un certain sens c’est comparable à ce que Piketty provoque en ce moment avec son livre sur le capital. Est-ce que ces livres ont une influence sur la société américaine ? Ils sont publiés en Amérique, ils font parler d’eux en Amérique. Ou est-ce qu’ils disparaissent ? Quid de la forte contestation au sein même de la tradition politique américaine ?

Noam Chomsky

Le livre de Piketty a reçu un bon accueil, il a été beaucoup commenté, principalement par les économistes et la presse spécialisée. C’est indubitablement un livre important, il n’y a aucune raison qu’il ne le soit pas.

C’est un peu différent pour Mearsheimer et Walt. Dans un premier temps, leur livre soulève de nombreuses questions – vous êtes familier avec ce dernier, j’en suis sûr. Une première chose étant la qualité de leurs affirmations. Une deuxième concerne la réception de l’ouvrage. Je pense qu’il est bien reçu. Je pense que c’est parce qu’il disculpe le gouvernement des États-Unis. Il affirme : regardez, tout va bien, mais que pouvons-nous faire ? Il y a ce puissant lobby juif qui nous contrôle. Nous serions heureux de nous porter volontaires comme bénévoles et d’aider des gens, ce sont nos instincts naturels, mais nous sommes piégés par ce lobby juif. Je pense que c’est une très bonne explication du bon accueil de ce livre.

Une deuxième question concerne l’hypothèse soulevée. Est-il vraiment raisonnable de penser qu’un modeste lobby ethnique contrôle la politique des États-Unis ? Si quelqu’un souscrit à cette thèse, il y a une suggestion tactique qui s’ensuit immédiatement : mettez votre cravate et votre veston, allez aux bureaux exécutifs de Lockheed Martin, General Electric, Goldman sachs, JPMorgan Chase, et expliquez-leur que vos intérêts sont lésés par un lobby modeste, que de plus vous pourriez renverser en cinq minutes. C’est la suggestion tactique qui s’ensuit. Est-ce que quelqu’un la suit ? Non, car elle est absurde.

Mearsheimer et Waltz sont de très bons académiciens. Ils font partie de l’école réaliste des relations internationales. Si l’on en croit l’école réaliste, l’État poursuit ce qu’on appelle l’intérêt national, principalement la sécurité. Le monde est anarchique et les États essaient de garantir leur propre sécurité et le confort de leur propre population, c’est l’intérêt national. Il y a de nombreuses questions ouvertes ici. Premièrement, quel est cet intérêt national ? Est-ce que l’intérêt national du PDG de General Electric est le même que l’intérêt du concierge qui nettoie ses sols ? Non, leurs intérêts sont bien différents. Donc quel est l’intérêt national ? En pratique, il se trouve qu’il s’agit de l’intérêt du pouvoir de l’État et de la concentration du pouvoir économique. Observez la mise en place d’une politique, c’est ce qu’elle défend.

Est-ce que l’intérêt national, dans ce sens, est mis en danger par l’attitude politique américaine envers Israël ? Difficile d’y croire. Evidemment, les centres du pouvoir américain ne le pensent pas. Prenez Lockheed Martin ou l’industrie militaire en son entier, un puissant lobby. Ils pensent que c’est génial. Lorsque les États-Unis donnent quelques milliards de dollars à Israël afin d’acheter de l’armement sophistiqué, c’est un cadeau offert à Lockheed Martin. En fait, c’est un double cadeau, parce que c’est ce qu’on appelle dans le commerce de détail une aguiche. Cela signifie que juste après l’Arabie saoudite débarque et dit : attendez-voir une minute, nous voulons acheter pour 60 milliards de dollars d’équipement de piètre qualité que nous ne savons pas utiliser. Et l’industrie militaire peut le leur vendre. Donc c’est génial. Qui plus est, Israël teste son équipement de pointe sur des cibles vivantes. Vous apprenez des choses de ce genre de tests.

Il y a des relations très engagées dans l’espionnage, vraiment très engagées. Cela remonte à longtemps. En fait c’est une des révélations intéressantes de Snowden. Israël est le seul pays qui reçoit des données brutes – en opposition à celles appelées compactées. La plupart des données de la NSA sont censées être filtrées, afin de ne pas s’encombrer de ce qui est vraiment illégal ou indécent. Ces données ainsi filtrées sont celles transmises aux prénommés “cinq yeux” (l’Angleterre, l’Australie, les alliés proches). Mais pas Israël. Eux reçoivent les données directement. Les relations dans l’espionnage sont très engagées.

Les relations militaires sont aussi proches. Un des éléments intéressants révélés par Wikileaks était une liste des sites super stratégiques, des sites tellement importants que les États-Unis se devaient de les défendre coûte que coûte. Il n’y en a pas beaucoup. L’un d’eux se situait juste à l’extérieur de Haïfa : les industries militaires Rafael. C’est un des sites super significatifs que les États-Unis doivent défendre. C’est de l’industrie militaire, de l’industrie militaire de pointe. C’est un des endroits où ils ont développé massivement la technologie des drones. Leurs relations avec le Pentagone sont tellement proches qu’ils ont déplacé leur département de gestion à Washington, là où il y a l’argent.

Jetez un coup d’œil aux investisseurs américains comme Warren Buffett, Intel. Ils investissent partout en Israël. Buffett a récemment dépensé environ un milliard de dollars pour acquérir une certaine entreprise israélienne et a proclamé qu’Israël est le meilleur endroit pour des investisseurs américains à l’extérieur des États-Unis. Intel installe sa nouvelle plus grande usine de puces dernière génération en Israël. Ces gens pensent-ils que leurs intérêts sont mis à mal par cette relation ?

Conor Gearty

John Kerry vous donne un coup de fil demain et dit : cette chose à deux États, c’est un échec, Noam. J’en ai par-dessus la tête que vous me disiez quoi faire – je ferai tout ce que vous me dites. Il n’a qu’une minute, les avis fusent de toute part. Et ensuite? Un seul État ?

Noam Chomsky

Je suis désolé d’être en minorité une fois encore, mais je pense que tout ce discours à ce propos est extrêmement trompeur. Le débat habituel, presque universel, de la part des autorités israéliennes, des Palestiniens, des commentateurs internationaux, de presque tout le monde, est qu’il y a deux options : deux États ou, si c’est fini, un État. En fait beaucoup de Palestiniens le soutiennent. Ils disent : bien, nous avons Israël, donnons-leur les clés. Ils reprennent le contrôle du territoire entier, nous dirigerons une lutte pour les droits civils, une sorte de lutte anti-apartheid.

Tout cela est chimérique. Ce ne sont pas les deux options. Il y a deux options : une est le consensus international sur deux États; la deuxième option est qu’Israël continue à faire exactement ce qu’il fait maintenant, avec le soutien américain. Israël ne veut pas prendre le contrôle de la population palestinienne. En fait, ce qu’ils font, sous vos yeux, c’est de mener à bien l’implantation et les programmes de développement qui partagent la Cisjordanie – Gaza est gardée comme une prison – de façon à intégrer à Israël les parties de la Cisjordanie qu’ils veulent : la banlieue agréable de Jérusalem et Tel Aviv ; la vallée du Jourdain, d’où ils excluent les Palestiniens ; les couloirs qui passent à l’est, Ma’ale Adumim au sud, Ariel au nord. Divisez la région en des sortes de cantons. Prenez le contrôle des ressources majeures, y compris l’eau, mais tenez à l’écart la population. L’idée est qu’il y ait très peu de Palestiniens dans les régions intégrées à Israël, et finalement annexées.

Ainsi en fait il n’y aura pas ce qu’on appelle le problème démographique bien connu, trop d’Arabes dans un État juif. Cela n’arrivera pas. Ce qui arrivera est en fait que la proportion des Juifs dans un Israël plus grand grandira avec l’introduction des colons. Tout d’abord, il n’y a pas beaucoup de Palestiniens dans ces zones et ceux qui y sont seront éjectés. C’est la deuxième option. Donc si vous n’avez pas une solution à deux États, c’est ce qui va arriver. Tant que les États-Unis et la Grande-Bretagne donnent leur appui, bien sûr. C’est crucial.

Source : Chatham House, le 19/05/2014

Traduit par les lecteurs du site www.les-crises.fr. Traduction librement reproductible en intégralité, en citant la source.

2 réponses à [2014] Repenser la politique étrangère des États-Unis, par Noam Chomsky

  1. Afficher/Masquer Alerter

    Pampita Le 11 mars 2016 à 00h31

    Et que penser alors de la non-politique étrangère du bateau ivre européen, véritable trou noir de l’intelligence ?
    link to chroniquesdugrandjeu.com
    De Gaulle et Churchill doivent faire des loopings dans leur tombe, les pauvres…

    Répondre

    +6

  2. Afficher/Masquer

    Pierre Le 11 mars 2016 à 02h02

    “pour les États, l’un de leurs grands ennemis est leur population.”
    Si la quasi-totalité de la population d’un état se revolte contre son gouvernement, celui-ci n’a aucune chance de tenir. Arrivé à un certain point, les policiers et les militaires ne tireront pas sur leur propre famille ! Tout état ne se maintient que par l’existence d’un contrat social, la satisfaction d’au moins une partie conséquente de sa population, la peur du chaos en l’absence de l’état, la peur de la violence de la police d’état , l’illusion que celle-ci peut tout contrôler, la propagande et la désinformation. Ces éléments seront pondérés différemment suivant la nature du régime, de l’autoritarisme le plus absolu à la démocratie la plus libérale (je ne parle pas au sens économique !). Et à mon avis, la démocratie réelle est inversement proportionnelle au nombre de ses participants.

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C'est la dèche pour Daech

Publié le par Felli Bernard

C'est la dèche pour Daech

C'est la dèche pour Daech

11 Mars 2016 , Rédigé par Observatus geopoliticus Publié dans #Moyen-Orient, #Russie

N'ayant plus matière à s'exercer au russian-bashing, la volaille journalistique occidentale est soudain bien silencieuse sur la Syrie. Pourtant, les combats continuent... Ainsi, nos prédictions se réalisent lorsque, au lendemain de la trêve, nous écrivions :

"L'un des éléments qui me paraît le plus important est, selon une antique tactique russe, le saucissonnage de la rébellion. L'opposition à Assad est en ruines et divisée comme jamais entre ceux (minoritaires mais médiatiques) qui ont accepté la trêve et ceux, les djihadistes (majoritaires), qui la refusent. Désormais, toute ambiguïté est levée et le "camp du Bien" ne trouvera rien à y redire : ceux qui continuent le combat contre Assad sont des terroristes qu'il faudra traiter comme tel. On imagine l'immense malaise dans les salles de rédaction de la mafia médiatique occidentale..."

Nous y sommes ! Attendez-vous à ne pas lire une ligne sur les victoires du 4+1 (Russie, Iran, Assad, Irak + Hezbollah) contre les terroristes "modérés", ça n'intéresse plus nos plumitifs.

L'armée syrienne continue son offensive autour d'Alep, ayant libéré ces derniers jours un certain nombre de villages aux mains de l'EI ou d'Al Nosra, au nord-ouest de la grande ville comme au sud-est. Autour de la capitale, les opérations continuent et les derniers bastions djihadistes vont bientôt tomber. Damas, apparemment en collaboration avec les YPG kurdes (!) prépare l'offensive contre Idlib, dernière région tenue par la rébellion en Syrie utile, où l'aviation russe est déjà entrée en action, bombardant sans relâche les copains de Laurent "Al Nosra fait du bon boulot" Fabius. Une mauvaise nouvelle n'arrivant jamais seule pour le sultan, l'armée syrienne reprend aussi peu à peu les territoires frontaliers avec la Turquie.

Plus à l'est, le califat auto-proclamé commence à sentir la pression comme jamais. Là aussi, les Sukhois y sont pour quelque chose (même l'OTAN est impressionnée par la précision des bombardements russes). L'armée syrienne est à l'orée de Palmyre où les petits hommes en noir creusent les tranchées et, plus au nord, avance vers Raqqa, mouvement qu'entreprennent également les milices kurdes. Et ce qui était prévu de longue date se précise, à savoir la jonction entre l'armée syrienne (en rouge) et les YPG kurdes (en jaune), coupant définitivement le cordon ombilical entre Daech et maman Turquie :

Une remarque... On voit que les Kurdes ont déjà débordé à l'ouest de l'Euphrate, ce qui était pourtant une ligne rouge fixée par Erdogan. Les années précédentes, chaque fois que les YPG faisaient mine de passer le fleuve, l'aviation turque entrait en action et les bombardait. Bien sûr, cela n'est plus possible depuis la bourde du 24 novembre - le F16 ottoman qui dépassera d'un millimètre la frontière sera impitoyablement abattu par les S400 russes - et le sultan n'en finit pas de s'en mordre les doigts. Nous en avons déjà parlé à de multiples reprises...

Daech est donc sous intense pression et les défections se multiplient. A tel point qu'a eu lieu il y a cinq jours un événement incroyable (donc forcément passé sous silence par notre basse-cour médiatique) : les habitants de Raqqa, la capitale, se sont insurgés contre l'EI et ont hissé des drapeaux syriens dans plusieurs quartiers de la ville !

La lutte contre Daech sera encore ardue mais l'issue est inévitable, au grand dam du binôme turco-saoudien et de son parrain américain qui, prudent, a préféré retiré ses billes.

Quant au futur de la Syrie, là aussi tout semble aller dans la direction indiquée par Moscou. Nous avions évoqué la proposition russe d'une fédéralisation du pays avec des régions bénéficiant d'une réelle autonomie, le Kurdistan au premier chef (tss tss Erdogan...) Or, cette idée de simple bon sens est suffisamment sérieuse pour être maintenant discutée par les grands dans les travées de l'ONU. Inutile de dire que l'opposition et ses parrains turco-saoudiens n'y sont pas du tout, mais alors pas du tout favorables. Inutile de dire également qu'ils n'ont plus beaucoup de marge de manoeuvre pour faire entendre leur voix...

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L'Europe ivre

Publié le par Felli Bernard

L'Europe ivre

L'Europe ivre

11 Mars 2016 , Rédigé par Observatus geopoliticus Publié dans #Europe, #Moyen-Orient, #Gaz, #Russie, #Etats-Unis

Toujours aussi bourrée, l'Europe merkelisée jette ses jambes flageolantes dans tous les sens, tentant vaguement de défendre ses intérêts tout en continuant à s'aplatir devant ses maîtres à penser (au choix : Obama, Erdogan, les Saoudiens).

Ainsi, le chantage d'Erdogollum semble payer car l'Union ectoplasmique, pardon... européenne serait prête à lui payer 6 Mds d'euros pour garder ses réfugiés.

Peu importe que les journaux d'opposition soient fermés les uns après les autres, que des milliers de Turcs attendent d'être jugés pour "insulte au président" ou que la connivence entre Ankara et Daech ou Al Qaeda soit de notoriété publique. Il y a bien longtemps que l'Europe a perdu tout semblant d'éthique ou de logique.

Qu'écrivions-nous il y a un mois ? "Maigre consolation pour le sultan : grâce aux réfugiés, il a pu faire chanter les Européens, véritables dindons du dindon de la farce." On ne saurait mieux résumer l'état du Vieux continent, dupé au carré. Même la presse du système semble gênée aux entournures par cette désastreuse descente aux enfers, voire carrément scandalisée (ainsi, le pourtant docile Guardian trouve "répugnant" l'agenouillement des Européens devant le petit führer d'Ankara). Je ne parle même pas des loopings que font De Gaulle et Churchill dans leur tombe, les pauvres...

Pas folle, la Turquie va réinvestir la quasi-totalité des fonds européens en projets militaires. Il est vrai que le régime Erdogan est quelque peu paniqué par l'encerclement russe et par la constitution inévitable d'un Kurdistan autonome syrien, future base arrière de la guérilla du PKK en Turquie. Des jours sombres s'annoncent pour Ankara et aucune aide n'est de trop, y compris, apparemment, l'aide divine pour un sultan de plus en plus allumé...

Pour l'Europe, ce "pacte avec le diable" ne sera qu'un court répit. La crise des réfugiés a des conséquences géopolitiques énormes (lire ces très intéressantes considérations) et disloque l'UE. Les pays de l'Est refusent catégoriquement de se plier aux diktats de Bruxelles et de Berlin, ce qui commence à sérieusement embarrasser les Américains qui voient menacée leur mainmise sur le Vieux continent, laborieusement mise en place via la construction européenne :

"Cette crise déstabilise les pays alliés des Etats-Unis mais aussi la construction européenne puisqu'elle provoque la résurgence des extrémismes [comprendre les partis critiques vis-à-vis des Etats-Unis] et le repli des uns et des autres face aux flux migratoires (...) Le cauchemar américain serait de voir l'Europe se rapprocher de la Russie. Or, le refus catégorique de la part des pays de l'Est européen d'accueillir de nouveaux migrants marque une véritable rupture par rapport à l'évolution des deux dernières décennies. Il laisse présager que, face à ce qu'ils considèrent comme des absurdités de l'Union Européenne, par exemple des quotas de migrants qui leur sont imposés contre leur gré, ces pays de l'est ne finissent par se détourner de l'Europe et pourquoi pas, ultérieurement, de l'OTAN. A cet égard, Ryan Crocker, ex-ambassadeur américain en Irak et en Syrie, a déclaré que la crise des migrants n'est pas simplement un problème pour le Moyen-Orient ou pour l'Europe, c'est un problème pour l'Amérique."

Comme Rome dans l'antiquité, Washington joue, dans ses colonies, la carte des "élites" en place - politiques, économiques, médiatiques, ce qu'on peut globalement appeler, faute d'un meilleur terme, le "système" - face aux forces centrifuges. L'Europe de l'ouest est déjà fortement clivée, tous les partis de réelle opposition se sentant de plus en plus attirés par l'anti-système que représente la Russie de Poutine. Si, ô paradoxe des paradoxes, malgré les contentieux historiques, l'Europe de l'est s'y met elle aussi, on imagine le casse-tête pour les maîtres washingtoniens du système qui voient leur château de cartes dangereusement tanguer. Comme le dit une spécialiste interrogée dans un lien précité :

"Les forces centrifuges sont donc là. Il faut d’ailleurs remarquer que, bien plus que les membres fondateurs, ce sont les nouveaux Etats membres d’Europe de l’est et balkanique qui prennent conscience de ce délitement culturel et social et se souviennent qu’ils ont en commun avec la Russie une vision plus lucide et pragmatique de ce type de phénomène.

Difficile de reprocher à Vladimir Poutine de se réjouir secrètement de ce renversement de situation ni de voir ses anciens satellites qui l’ont tant méprisé et craint, lui trouver désormais quelques vertus. Il prend indirectement sa revanche sur un élargissement qui a amputé la Russie de sa couronne protectrice d’Etats".

Et le gaz dans tout ça ? Là encore, les intérêts européens sont bridés par l'obéissance vassalique due au maître US. Nous avons déjà expliqué à de multiples reprises en quoi un rapprochement énergétique européo-russe constitue un cauchemar pour les Américains et comment ces derniers s'ingénient à convaincre leur "alliés" (défense de rire) de ce qui est bon pour leurs intérêts. Les Européens aimeraient tout de même bien sortir, au moins partiellement, de cette tutelle pesante et l'on constate dernièrement quelques subtils entrechats pour réchauffer la relation gazière avec Moscou.

L'inénarrable Commission de Bruxelles retourne sa veste pour la 738ème fois et engage des discussions constructives avec Gazprom. Plus étonnant, il se pourrait bien que le fameux South Stream soit finalement d'une manière ou d'une autre remis au goût du jour. Le conditionnel reste toutefois de mise car l'info n'est pas très claire et les protagonistes se gardent bien d'expliciter la chose. On imagine les lobbyistes de Washington réserver en ce moment même quelques billets d'avion à destination du Vieux continent pour convaincre une énième fois leurs amis récalcitrants que la consommation de gaz russe est dangereuse pour la santé...

L'Europe ivre

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Accord turco-européen sur les migrants : “Nous avons affaire à des maîtres chanteurs”

Publié le par Felli Bernard

Le premier ministre turc Ahmet Davutoglu. © Photo News
Le premier ministre turc Ahmet Davutoglu. © Photo News

11

Mar

2016

Accord turco-européen sur les migrants : “Nous avons affaire à des maîtres chanteurs”

Les médias Belges sont plus francs que les nôtres…

Source : Le Soir, Jurek Kuczkiewicz, 08-03-2016

Les 28 et la Turquie se sont entendus sur un schéma d’accord suite à une proposition surprise présentée par le chef de gouvernement turc.

Le premier ministre turc Ahmet Davutoglu. © Photo News

Qui avait parlé d’une réunion cruciale ? Il y a quinze jours, à l’issue du sommet précédent, nombre de dirigeants européens avaient dit tout haut ou laissé entendre que d’ici la réunion extraordinaire de ce lundi, ils voulaient voir des résultats tangibles des efforts des autorités turques pour faire baisser les traversées de migrants et réfugiés par les réseaux de passeurs vers la mer Egée.

Qu’en est-il, à l’issue du sommet informel où les 28 se sont réunis à Bruxelles avec le premier ministre turc Davutoglu ? « Nous avons franchi une étape supplémentaire dans la bataille pour résoudre la crise des réfugiés », a commenté sobrement le premier ministre belge Charles Michel. Lequel avouait ensuite son « sentiment mitigé : je ne dis pas ‘eurêka ‘, nous avons trouvé la solution. C’est un pas dans la bonne direction. »

Les 28 et la Turquie se sont mis d’accord sur le cadre d’un nouveau plan, basé sur une proposition surprise présentée par le chef de gouvernement turc. L’élément le plus spectaculaire : la Turquie accepte désormais de se faire renvoyer par la Grèce tous les migrants qui y arriveront irrégulièrement. C’est-à-dire tant les migrants économiques qui ne peuvent prétendre à l’asile, que les réfugiés syriens. L’UE quant à elle acceptera d’accueillir directement à partir de la Turquie un réfugié syrien pour un Syrien réadmis par la Turquie.

L’UE va doubler – de 3 à 6 milliards d’euros – le montant de l’enveloppe qu’elle avait déjà consentie en novembre dernier pour venir en aide aux réfugiés présents en Turquie.« Ce n’est pas de l’argent pour la Turquie qui n’en a pas besoin et qui ne mendie rien, s’emportait M. Davutoglu en conférence de presse : c’est une répartition équitable de la charge. »

Par ailleurs, l’UE va accélérer la libéralisation des visas pour les ressortissants turcs. Cette mesure était prévue pour octobre dans le plan conjoint conclu avec la Turquie en novembre. Elle sera effective en juin, pour autant qu’Ankara adopte une série de lois liées à la sécurité de documents de voyage. « Mais cela va aussi de pair avec les réadmissions, ajoutait Charles Michel. De facto, il y aura d’abord les réadmissions par la Turquie, et ensuite seulement la libéralisation des visas. »

Enfin, l’UE laisse entrevoir l’ouverture de cinq nouveaux chapitres des négociations d’adhésion de la Turquie. L’ouverture d’un nouveau chapitre décidée dans le premier plan d’action EU-Turquie de novembre, avait déjà fait sensation, vu que ces négociations étaient gelées depuis des années, et que plus personne, de part et d’autre, ne croit sérieusement à une adhésion dans un avenir prévisible…

Tout cela ne reste encore à l’heure actuelle qu’un schéma d’accord. Les 28 ont chargé le président du Conseil européen Donald Tusk d’en « élaborer les détails avec la partie turque d’ici la prochaine réunion ordinaire du Conseil européen ». Celle-ci se tiendra dans dix jours, les 18 et 19 mars.

Par ailleurs, les 28 se sont entendus comme annoncé par Le Soir dimanche pour déclarer urbi et orbi « qu’il est mis fin au flux irrégulier de migrants sur la route des Balkans occidentaux » : la route qu’empruntaient les migrants pour remonter de Grèce vers l’Europe du Nord, et que l’Autriche et les pays de l’ex-Yougoslavie s’étaient entendus pour bloquer. Mais, comme l’avait souhaité la chancelière allemande, la phrase la plus dure (« cette route est maintenant fermée ») a été supprimée. Cela ne change rien à l’affaire : les 28 ont bel et bien décidé unanimement d’entériner les faits, et d’en faire un principe : les migrants et réfugiés ne pourront plus circuler sur cette route – et a priori sur d’autres non plus – conformément aux règles de Schengen et du règlement européen de Dublin sur l’asile qui avaient volé en éclat ces derniers mois.

Pour en revenir aux aspects neufs du « deal » avec la Turquie, il reste pléthore de doutes. À commencer par la base légale des renvois de réfugiés syriens vers la Turquie, pour les réadmettre ensuite en Europe. Selon Jean-Claude Juncker et ses services, la légalité est assurée, dans la mesure où la Turquie est considérée (en l’occurrence par la Grèce) comme un pays d’origine sûre. Mais nombre de diplomates ont des doutes, et Donald Tusk lui-même indiquait que « nous devons rester prudents à ce sujet ».

Mais tous les dirigeants et leurs collaborateurs assuraient que l’on a trouvé dans ce schéma de réadmission la meilleure façon de réduire le business modèle des passeurs et trafiquants. « Cela ne concernera probablement pas plus de 10.000 réfugiés syriens qui arriveront encore sur les îles grecques, expliquait une source européenne. Et ce n’est qu’un instrument temporaire pour ramener à zéro le flux de passages irréguliers. C’est cet accord qui permettra ensuite d’entamer le plan à grande échelle de réinstallation en Europe de réfugiés directement à partir de la Turquie, que nous avons planifié depuis longtemps. »

Un plan que le Premier ministre belge aurait voulu voir déjà « beaucoup plus opérationnel ». Notamment aussi sur le volet européen de partage de réfugiés, par relocalisations (à partir de la Grèce et l’Italie) ou par réinstallations (directement de Turquie). Mais les pays d’Europe centrale expriment toujours leurs réticences ou, dans le cas de la Hongrie, leur refus catégorique d’y participer. « J’ai rappelé que les fonds de cohésion (qui bénéficient aux pays ou régions les plus retardés, NDLR) représentent quelque 280 milliards d’euros. Alors qu’on parle par exemple de 3 ou 6 milliards d’aide aux réfugiés de Turquie », a insisté Charles Michel ; Lequel reproche aux pays d’Europe centrale d’avoir une conception d’Europe-Bancontact, mais de refuser de faire montre de solidarité envers les autres.

L’offre de la Turquie de mettre en œuvre à brève échéance la réadmission de tous les migrants qui arriveront désormais en Grèce est un véritable « game changer », soutenait encore notre source européenne. Qu’est-ce qui explique ce déblocage turc, auquel personne ne s’attendait ? « C’est l’aveu de leur impuissance à juguler les trafics des passeurs chez eux, confiait au Soir une source haut placée, et c’est notamment dû à l’extraordinaire corruption. » Et ce serait la longue négociation nocturne d’Ahmet Davutoglu avec Merkel et Rutte qui aurait produit la rédaction de l’offre turque, que beaucoup de diplomates pensent avoir été directement rédigée par les Allemands et les Néerlandais.

Au passage, nombre de délégations ne se sont pas privées pour critiquer en « off » la façon dont Donald Tusk a été débordé par le duo Merkel-Rutte, qui a négocié séparément avec Davutoglu pour débarquer au sommet avec un projet qu’ils pensaient faire accepter séance tenante par les autres. « C’est scandaleux », confiait un diplomate de haut rang, tandis qu’un collègue tout aussi haut placé qualifiait de « très rock’n’roll » le déroulement du sommet.

Les 28 ont encore, selon la déclaration finale, « discuté de la situation de la presse en Turquie avec le Premier ministre turc ». Allusion à la descente et la prise de contrôle du quotidien d’opposition Zaman. Charles Michel s’est voulu plus offensif sur ce sujet : « Je ne change pas d’opinion. Je continue de penser que la Turquie est très très loin de rencontrer les conditions d’un processus comme celui de l’adhésion. La liberté de la presse est un droit intangible non négociable. Nous avons plaidé pour l’insertion d’une phrase à ce sujet [dans la déclaration finale]. Cette phrase est un pas dans la bonne direction, mais elle est à mon sens insuffisante. » En conférence de presse, après Ahmet Davutoglu qui assurait que « la liberté d’expression est une valeur de base pour nous » et que « personne ne peut accuser la Turquie d’en être privée », Donald Tusk a repris la parole brièvement pour clore à sa façon le sujet : « La liberté de la presse reste l’une des principales conditions à l’adhésion à l’UE ».

Façon de dire qu’on en est loin. Mais ce n’est clairement pas cela qui empêchera la coopération avec la Turquie pour endiguer le flux migratoire vers l’Europe, y compris des renvois massifs de migrants. Un haut dirigeant portait ce jugement lapidaire, après les douze heures de sommet avec ou autour de la Turquie : « Nous avons affaire à des maîtres chanteurs. Et ils savent très bien jouer de nos divisions et de nos faiblesses européennes. »

Source : Le Soir, Jurek Kuczkiewicz, 08-03-2016

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