Overblog Suivre ce blog
Administration Créer mon blog

Articles avec #par observatus geopoliticus tag

Les barbus perdent leurs poils

Publié le par Felli Bernard

Les barbus perdent leurs poils

21 Avril 2017 , Rédigé par Observatus geopoliticus Publié dans #Moyen-Orient

Ca va mal pour les modérément modérés et ce n'est pas cette jolie combattante loyaliste qui dira le contraire... L'armée syrienne est à l'offensive en deux points cruciaux et nous nous trouvons peut-être à une étape importante du conflit. Si elle réussit à gagner ces deux batailles et à avancer résolument, la guerre en sera raccourcie d'autant.

A l'est de Damas, les opérations ont redoublé pour réduire la poche de la Ghouta, épine dans le pied du gouvernement depuis le début du conflit et enclave barbue dans un océan loyaliste. C'est là qu'Al Nosra avait perpétré son false flag chimique en 2013, c'est de là que partent les bombardements qui touchent parfois la capitale.

L'armée avance à Qaboun, un district séparé de la zone rebelle principale, où les pertes djihadistes sont sérieuses et, dans le même temps, lance une attaque en un point stratégique de la Ghouta orientale. A vrai dire, il est difficile de savoir combien de soldats sont impliqués et si ce sont les prémices d'une offensive générale. L'armée est fort occupée par ailleurs (Hama, Deraa, Palmyre) et il n'est pas sûr qu'elle ait suffisamment d'hommes pour lancer un assaut total sur la Ghouta.

Si c'est néanmoins le cas, nous assistons à un tournant. Car la réduction de la poche sanctuariserait la région de Damas (au sud, le camp de Yarmouk est calme) et libérerait des milliers de soldats pour les autres opérations. Notamment dans le nord...

Car là, les choses sérieuses commencent. L'offensive qaédiste a été stoppée net fin mars (bien avant l'affaire chimique de Khan Cheikhoun donc, contrairement à ce qu'assènent les propagandistes). Elle se transforme maintenant en retraite frisant la débandade, l'armée reprenant ville après ville, aidée en cela par la toujours efficace aviation russe.

Les pertes barbues sont sévères et Al Qaeda vient de sonner la mobilisation générale dans l'Idlibistan afin de rameuter des renforts. Avec le risque de dégarnir les autres fronts...

Les loyalistes ont-ils assez de forces disponibles pour en profiter en d'autres points de la ligne de front et s'enfoncer dans la dernière province "rebelle" ? Les Iraniens enverront-ils plus de miliciens chiites ? Malheureusement, votre serviteur n'est pas dans le secret des Dieux. Et il le regrette car on approche de l'instant T, d'autant que les légions d'Assad vont recevoir de jolis jouets.

Une force conséquente pourrait profiter de la fixation des djihadistes au nord de Hama et, plus généralement, de leur épuisement et de leur dispersion pour s'engouffrer dans l'Idlibistan. Ca ne sera certes pas une partie de plaisir, la résistance sera acharnée, mais c'est le moment où jamais, qui pourrait sérieusement raccourcir cette guerre interminable. Il est peut-être temps que le maître du Kremlin sorte un des atouts qu'il garde dans sa manche depuis deux ans :

Si tant est qu'il le décide, Poutine a peut-être déjà la solution pour l'éventuelle intervention terrestre qui fait si peur à son opinion publique. Le leader de la Tchétchénie, Ramzan Kadyrov a demandé à Vladimirovitch de lui permettre d'aller avec ses forces spéciales combattre l'Etat Islamique sur son terrain. Ce ne sont pas des paroles en l'air ; cela fait des années que Kadyrov veut en découdre avec les wahhabites et autres djihadistes, responsables de la mort de son père. L'on se souvient de son discours assez hallucinant fin décembre 2014 devant 10 000 rudes guerriers tchétchènes :

Nous allons prouver au monde que nous, Tchétchènes, sommes l'infanterie de Vladimir Poutine. Nous sommes prêts à défendre la Russie et accomplir n'importe quelle mission de combat. L'ennemi de la Russie, nous le confronterons où qu'il soit, y compris dans la propre tanière. Vive notre grande patrie la Russie ! Vive notre leader national, Vladimir Poutine ! Allah Akbar !

Une intervention tchétchène au sol contre l'EI serait assez populaire en Tchétchénie même et passerait sans doute mieux dans le reste de l'opinion russe. Toutefois, il serait intéressant de voir comment s'entendront Iraniens, Tchétchènes et Hezbollah...

Voir les commentaires

Commedia dell'arte

Publié le par Felli Bernard

Commedia dell'arte

20 Avril 2017 , Rédigé par Observatus geopoliticus Publié dans #Etats-Unis, #Russie, #Pétrole, #Moyen-Orient, #Ukraine

Si les temps que nous vivons sont exaltants et dangereux, ils comprennent aussi leur lot d'invraisemblables pitreries et de retournements saugrenus.

A tout seigneur (saigneur ?) tout honneur, Trump semble véritablement avoir appris l'art de la pirouette chez le sultan. Plutôt que d'enquêter sur de supposées relations avec le Kremlin, il faudrait vérifier si le Donald n'a pas fait un petit séjour du côté d'Ankara avant son élection... Quel tournis, mes aïeux ! Dans la continuité de ses déjà nombreuses trahisons de promesses électorales, le blond occupant de la Maison blanche nous a sorti deux as, pour le meilleur et pour le pire d'ailleurs.

Rappelez-vous, il s'était lâché pendant des mois contre l'Iran diabolique et le "désastreux" accord sur le nucléaire ("le plus mauvais jamais signé"). Et hop, je retourne ma veste. Dans une note au Congrès, la nouvelle administration a précisé que Téhéran respectait les clauses de l'accord et qu'un nouvel allègement des sanctions avait été décidé. C'est Bibi qui doit l'avoir mauvaise...

Moins encourageant, un ponte Républicain (Ryan pour ne pas le nommer) a déclaré que le TTIP, l'accord de libre-échange trans-atlantique, était "bon pour l'ordre mondial". On imagine l'intense pression de la libéralo-démente Frau Milka et de la clique otanienne. Certes, Donaldinho n'a encore rien dit mais l'histoire récente de ses volte-faces ne plaide pas en sa faveur.

L'administration Trump semble être complètement à la rue, se berçant d'illusions puériles sur un fantasmé refroidissement sino-russe en Syrie - y croient-ils seulement ? Pire, la fameuse flotte aéronavale se dirigeant à toute vapeur vers la Corée du Nord n'est en réalité jamais partie :

L'"armada" américaine promise il y a dix jours en réponse à la menace de Pyongyang n'a pas commencé à naviguer vers la péninsule coréenne, elle est même partie dans la direction opposée, a reconnu mardi 19 avril un responsable américain de la Défense.

Selon ce responsable, les bateaux se trouvent toujours au large de la côte nord-ouest de l'Australie. Le groupe aéronaval comprend le porte-avions Carl Vinson, de la classe des porte-avions Nimitz, son escadron aérien, deux destroyers lanceurs de missiles et un croiseur lanceur de missiles. Une photo de la marine américaine prise ce week-end montre le porte-avions au large de l'île de Java.

Le 8 avril, un porte-parole du commandement américain dans le Pacifique avait pourtant annoncé que le porte-avions et sa flotte faisaient route vers la péninsule coréenne, par "mesure de précaution". Donald Trump avait ensuite déclaré le 12 avril sur la chaîne Fox Business : "Nous sommes en train d'envoyer une armada. Très puissante".

Plusieurs médias avaient alors affirmé qu'il faisait route vers la Corée du Nord depuis Singapour, alors qu'en fait il avançait dans la direction opposée. La flotte américaine a de fait participé ces derniers jours à des exercices militaires avec la marine australienne, selon le responsable américain.

Avec le Donald, la croisière s'amuse et fait bien rire les observateurs. Grillé, le Pentagone se croit maintenant obligé d'envoyer, vraiment cette fois, la flotte mouiller en mer du Japon. Fake news, fausse armada, palinodies, bombardements factices, poudre aux yeux, grotesque opérations de com'... les Etats-Unis seraient-ils en train de devenir un fake country ?

Ce n'est certes pas la CIA qui contredira la chose, elle qui crie régulièrement au piratage russo-chinois avec des trémolos dans la voix. Quand on veut noyer son chien, on l'accuse de la rage, c'est bien connu. En réalité, les récentes révélations sur la NSA montrent que les agences US ont allègrement piraté des sites russes et iraniens, notamment le site de la présidence à Téhéran ou celui du ministère russe de l'Energie atomique. Comment dit-on l'hôpital qui se fout de la charité en Langley ?

Une qui, par contre, ne sourit point est Exxon, désespérée de faire lever les sanctions contre la Russie ou, du moins, de bénéficier d'une exemption. Nous avions déjà vu que les sanctions lui avaient coûté 1 milliards de $ en 2015. Aujourd'hui, elle risque de perdre au profit de l'italienne ENI tous ses droits d'exploration en mer Noire si elle ne commence pas des forages avant la fin de l'année.

L'ironie de l'histoire est que son ancien PDG est maintenant secrétaire d'Etat aux Affaires étrangères et qu'il s'est lancé dans de curieuses diatribes anti-russes depuis quelques semaines. Trahison vis-à-vis du lobby pétrolier américain ou, au contraire, volonté de donner des gages à l'Etat profond pour mieux adoucir les sanctions par la suite et aider Exxon ? Comédie et théâtre d'ombres, encore une fois...

La Russie, elle, regarde tout cela d'un oeil goguenard. Ce que nous prédisions il y a deux ans se réalise : les sanctions lui ont permis de diversifier son économie et ses sources de revenu. Ainsi, les hydrocarbures qui représentaient 50% des recettes de l'Etat sont tombés à 36%. Certes, la baisse des cours du pétrole et du gaz ont eu une influence mais pas seulement.

Et puisque l'on parle d'or noir, depuis quelques mois, la grande sitcom s'appelle Citgo. Cette compagnie pétrolière possédant oléoducs et raffineries aux Etats-Unis pourrait tomber dans l'escarcelle de... Rosneft ! Pour résumer l'imbroglio, Citgo est détenue par Petroleos de Venezuela qui devait rembourser un emprunt à Rosneft. Vu la situation au pays de Maduro, c'est pour le moins compromis et le géant russe a maintenant le droit légal de mettre la main sur la filiale américaine.

Inutile de dire que les sénateurs US sont paniqués, Rubio en tête : " Nous sommes extrêmement inquiets du contrôle de Citgo par Rosneft qui pourrait représenter une grave menace pour la sécurité énergétique américaine et rendre vulnérables des infrastructures critiques de notre pays."

Le flamby élyséen, lui, est plutôt adepte des Précieuses ridicules. On se rappelle son coup de double menton dans le jabot à propos des Mistrals, annulant la livraison à la Russie et les redirigeant vers l'Egypte. Seul petit problème : Le Caire et Moscou discutent maintenant l'achat par les Russes des systèmes de contrôle et de communication des navires. Toumou Ier roulé une fois de plus...

Le grand cirque ne serait point complet sans ces autres fameux valets du système impérial que sont Porochenko et les inénarrables rebelles "modérés". A Londres, le premier a affirmé sans rire que l'héroïque armée ukrainienne avait sauvé l'Europe d'une invasion de tanks russes. Question à un kopeck : y a-t-il encore quelqu'un dans la salle pour prendre au sérieux Poroclown ?

En Syrie, une nouvelle formation rebelle est apparue... sur le net. Elle déclare, tenez-vous bien, vouloir reprendre Hassaké, Raqqa, Deir ez-Zoor et Qamishli. C'est-à-dire mener la guerre à la fois contre les Kurdes, Daech et l'armée syrienne, rien que ça. Aux dernières nouvelles, les "rebelles" sont une vingtaine et représentent un énième aboiement du sultan pour sauver la face.

Commedia dell'arte

Voir les commentaires

Dernières nouvelles syriennes

Publié le par Felli Bernard

Dernières nouvelles syriennes

17 Avril 2017 , Rédigé par Observatus geopoliticus Publié dans #Moyen-Orient

Si la vraie-fausse frappe donaldienne avait pour but de galvaniser les djihadistes modérés, c'est pour le moins raté. Le momentum est du côté des loyalistes et l'on sent comme une froide détermination du côté de l'alliance russo-syro-iranienne.

Au nord de Hama, front le plus important actuellement, les barbus ont perdu tous les gains si chèrement engrangés durant leur offensive de mars et l'armée syrienne est en mode attaque.

Les qaédistes se font vaporiser (en musique)...

... et l'aviation russe s'en donne à coeur joie lors de passages répétés avec des bombes massives (apparemment jamais utilisées jusqu'ici sur l'Idlibistan) ou des bombinettes-parachute :

Ce déluge de feu affaiblit sérieusement les défenses djihadistes, déjà passablement mises à mal, ouvrant la voie à l'armée syrienne. Depuis 72 heures, les villes tombent les unes après les autres dans le saillant de Hama. Pour libérer la pression, les rebelles ont tenté d'ouvrir un second front au sud, dans une petite poche qu'ils contrôlent entre Hama et Homs, mais elle a tourné court.

De leur côté, les forces loyalistes sises à Alep rongent leur frein en attendant de passer à l'attaque, au moins sur certains points. En filigrane, la grande offensive sur l'Idlibistan qui commence à se faire attendre...

Certes, prendre la dernière province rebelle (hors EI) sera tout sauf une partie de plaisir car s'y sont réfugiés à peu près tout ce que la Syrie compte de djihadistes. Mais cela signifierait également la fin de la guerre - cas Daech mis à part. Les barbus de l'Idlibistan avaient raclé les fonts de tiroir pour présenter 10 000 combattants lors l'offensive de mars sur Hama et celle-ci s'est terminée en eau de boudin. Une conclusion s'impose : ils ne sont plus capables de lancer de grandes offensives comme en 2013 ou 2015.

Ailleurs, les poches insurgées se comptent sur les doigts de la main et seront réduites tôt ou tard. Ainsi celle de l'est damascène où les combats font rage. Là comme ailleurs, les loyalistes avancent lentement, durement mais sûrement.

Tout au sud du pays, le front de Deraa s'est réveillé avec une offensive surprise d'un mix d'Al Qaida et d'ASL. L'aviation russe est très vite intervenue (une cinquantaine de bombardements) tandis que l'armée syrienne vient de recevoir d'importants renforts.

Rappelons que Deraa (cercle rouge) est toute proche des frontières jordanienne et israélienne et que les Sukhois évitaient généralement de vraiment bombarder la zone afin de ne pas effrayer Amman et Tel Aviv. Ce n'est apparemment plus le cas... Message subliminal : nous n'hésiterons pas à bombarder chaque centimètre de sol syrien si des djihadistes s'y trouvent, y compris à votre frontière.

Notons que dans la même région, Daech - qui occupe une poche bordant le Golan occupé par Israël - a fait des misères à l'alliance Al Qaeda-ASL.

Chose intéressante, un raid aérien syrien aurait été effectué très à l'est, à la frontière irakienne (triangle rouge-noir sur la carte), sur des cibles de l'EI. Or nous sommes ici comme qui dirait en "zone américaine". Si l'info se confirme, de deux choses l'une :

  • ou les canaux de communication entre les QG russe et US ont été rétablis et l'on assiste à une nouvelle "tolérance" de Washington vis-à-vis d'Assad
  • ou les Syriens sont sûrs d'eux (réception des systèmes anti-aérien ?) et marquent leur territoire (cf. démonstration de force russe à Deraa)

Dans les deux cas, c'est plutôt une mauvaise nouvelle pour les barbus...

C'est dans ce contexte qu'un kamikaze "modéré" a tué 130 civils dont 68 enfants près d'Alep il y a deux jours, lors d'un échange d'évacués. S'en est suivi une insurmontable réticence de la clique politico-médiatique occidentale à s'indigner. Que n'avait-on entendu sur le "boucher de Damas" après le false flag chimique de Khan Cheikhoun...

Là, les faits sont rapportés mais sans passion, sans hauts cris. Les condamnations des chancelleries occidentales sont sobres (doux euphémisme !) et tardives. Bref, le minimum syndical. Mais d'autres ne s'embarrassent même pas de ces scrupules, la palme de l'ignoble revenant sans doute à la BBC saoudisée qui a osé :

It happened when a vehicle loaded with food arrived and started distributing crisps, attracting many children, the BBC's Middle East correspondent Lina Sinjab said. Another vehicle then exploded.

She said it was not clear how the vehicle could have reached the area without government permission.

But there is also no evidence that rebels were involved in the attack, as the government claims.

Traduction : on ne peut savoir comment le véhicule est arrivé dans la zone sans permission du gouvernement (alors que c'était en plein territoire rebelle !) et il n'y a aucune preuve que les rebelles soient impliqués.

Quand on sait ce qu'était la vénérable BBC et quand on voit l'immondice qu'elle est devenue...

Voir les commentaires

Polyphonie syrienne

Publié le par Felli Bernard

Polyphonie syrienne

12 Avril 2017 , Rédigé par Observatus geopoliticus Publié dans #Moyen-Orient, #Russie, #Etats-Unis, #Amérique latine, #Chine, #Economie

Dans la grande série Donald s'est-il converti à l'empire, véritable feuilleton du printemps, les signaux sont toujours contradictoires. Et la possibilité que les états d'âme de fifille aient eu une influence, si minime soit-elle, sur la décision de lancer les Tomahawks apporte une pointe de burlesque. La harpie de l'ONU dit une chose (Assad doit quand même partir finalement), le secrétaire d'Etat aux Affaires étrangères en dit une autre (Assad ne doit pas forcément partir), la Mad dog du Pentagone semble s'accorder sur ce dernier, le tout dans une cacophonie qui confine au vaudeville. Le pauvre Sean Spicer, porte-parole de la Maison Blanche, en est tout tourneboulé et se perd dans le labyrinthe freudien de sa conscience :

Notre but est de déstabiliser la Syrie... heu... (j'ai dit une bêtise, là)... déstabiliser... (mais qu'est-ce que je vais bien pouvoir inventer ?)... déstabiliser le conflit en Syrie (ça ne veut rien dire mais bon...)

Ces clowneries ne semblent guère amuser Moscou et Poutine ne rencontrera apparemment pas Tillerson qui arrive aujourd'hui dans la gueule de l'ours. Celui-ci se contentera de Lavrov et les deux se sont déjà envoyés des amabilités début avril, juste avant l'affaire syrienne :

T : - Il faut être deux pour danser le tango avec la Russie et Lavrov n'est pas autorisé à le danser.

L : - Ma mère m'a toujours dit d'être un bon garçon et de ne pas danser avec les autres garçons. Si Tillerson pense qu'il n'est pas assez bon danseur, nous pouvons l'aider. C'est un homme d'expérience et je suis sûr qu'il apprendra vite.

Le facétieux Sergueï, diplomate à l'ancienne mêlant maîtrise des dossiers, culture aiguisée et humour féroce, adore ce genre de situation. Le 1er avril, son ministère des Affaires étrangères avait d'ailleurs osé sur son répondeur général un poisson qui restera dans les annales :

  • Pour parler à un opposant, appuyez sur la touche 1
  • Pour utiliser le service de hackers russes, appuyez sur la touche 2
  • Pour demander une ingérence électorale, appuyez sur la touche 3 et attendez les prochaines élections.

Si Troisième Guerre Mondiale il y a, elle se fera au moins dans la bonne humeur...

Mais revenons au Donald. Le nombre d'observateurs persuadés que le président américain a été récupéré par le parti de la guerre et Goldman Sachs va grandissant tandis que ses soutiens intérieurs s'évaporent chaque jour un peu plus. La belle Tulsi devient dangereusement isolée face à la vague libérale-néocon Démocrate et Républicaine de l'Etat profond ; espérons qu'en bonne Hawaïenne adepte du surf, elle sache naviguer en ces eaux troubles.

Sur le plan international par contre, l'on assiste curieusement à un émiettement épars, car la vraie-fausse frappe américaine sur Al Chayrat ne plaît en réalité à personne. Le cas européen est éclairant. A une époque, les euronouilles eussent accueilli la nouvelle avec des transports de joie : il n'en a rien été ce coup-ci.

Certes, la population européenne semble en majorité hostile - témoin ce sondage allemand où 59% des interrogés désapprouvent l'attaque US (contre 26% qui l'approuvent) et 80% souhaitent ne plus voir se renouveler la chose - mais jusque-là, cela n'avait jamais arrêté les eurocrates en apesanteur. S'ils ont partiellement retrouvé le sens des réalités, c'est qu'il y doit y avoir autre chose... Peur d'une vraie guerre qui peut devenir mondiale ?

Je peux me tromper mais l'on sent comme un grand malaise dans les chancelleries occidentales et même parmi la MSN. Qu'un journal pourtant russophobe primaire comme le Huffington Post se permette de publier un remarquable article accusant Trump d'être l'idiot utile d'Al Qaeda en dit long sur cet embarras. Après le false flag de Khan Cheikhoun, la volaille médiatique européenne s'en est donnée à coeur joie, mais il y a eu un net changement de ton après la frappe US. C'est amusant de mentir sauf quand ça peut mener à une conflagration planétaire...

Ajoutons qu'au sommet réunissant les ministres des Affaires étrangères du G7 qui vient de se tenir, les Européens continentaux, particulièrement l'Allemagne et l'Italie, ont rejeté toute nouvelle sanction (symbolique, précisons) proposée par la bande anglo-américaine.

Israël boit du petit lait depuis quelques jours et a même eu l'incommensurable privilège d'être tenu informé de la vraie-fausse frappe en direct. Pour Tel Aviv, c'est le réveil après un long sommeil sous la deuxième partie de l'ère Obama, plus enclin à s'aplatir devant les wahhabites et autres salafistes, même si le but en Syrie de tout ce joli monde concordait. Et après ?

Vu le grognement de l'ours dont nous parlions la dernière fois, il y aura peut-être moins d'aventures israéliennes dans le ciel syrien désormais. Déjà qu'elles n'étaient pas nombreuses, pas assez en tout cas pour empêcher le Hezbollah de s'armer jusqu'aux dents, toute cette affaire n'est-elle pas une symbolique victoire à la Pyrrhus pour Bibi la Terreur ? Car ne nous y trompons pas, les simagrées israéliennes sont un aveu de faiblesse, non de force, devant l'inexorable montée en puissance du Hezb. Ajoutons également que les relations israélo-russes sont à un plus haut historique selon un analyste israélien, que la popularité de Vladimirovitch y est très haute (merci les immigrants de l'ex-URSS) et que Tel Aviv devra y regarder à deux fois avant de sacrifier ses relations avec Moscou.

Un autre qui doit se demander pourquoi il s'est tiré une balle dans le pied est le sultan. Euphorique après le bombardement à 100 millions de $ qui a détruit trois canettes et deux poubelles, il se voyait déjà partageant un cheval avec le Donald, entrant résolument dans l'Idlibistan et menant la charge sunnite sur Damas. Depuis, on l'entend moins, lendemain de gueule de bois sans doute. Aux dernières nouvelles, il en est réduit à couper les routes avec la zone kurde de Manbij pour éviter la contrebande. De la haute stratégie, assurément...

Comme nous l'avions averti, la trahison sultanesque n'est pas passée inaperçue à Moscou et un premier tir de semonce vient d'être envoyé : les compagnies aériennes russes ont reçu un avis sur une possible suspension des vols charter à destination de la Turquie. En décrypté : le Kremlin menace au minimum d'assécher à nouveau le flux de touristes russes dont est accro l'économie turque. Et plus si affinité. A suivre...

Car les Russes ne se démontent absolument pas, au contraire, et une réunion des MAE russe, iranien et syrien est prévue plus tard dans la semaine. En passant, notons qu'au moment où le Donald envoyait ses missiles, la Russie et le Nicaragua s'accordaient pour des exercices militaires communs en pleine chasse gardée latina de l'empire, où Moscou a d'ailleurs peut-être déjà une station d'écoute. Tu m'embêtes en Lituanie, je t'embête en Amérique centrale.

Mais revenons à notre Syrie... Nous évoquions dans le dernier billet

l'avertissement irano-russe très sec si Washington franchit à nouveau ce qui est maintenant qualifié de "ligne rouge" : « Désormais, toute agression, quel qu'en soit l'auteur, fera l'objet d'une réponse par la force – et les Etats-Unis connaissent les moyens dont nous disposons pour cela ». Ambiance, ambiance...

En réalité, il semble que cette sommation provienne du Hezbollah en Syrie et de l'Iran, sans que les Russes n'aient été pleinement consultés. Interrogé, le Kremlin "n'est pas au courant et ne peut pas confirmer", mais, chose intéressante, reste vague et n'infirme pas non plus. Prenons cela comme un avertissement officieux laissant planer un délicieux doute...

Selon le Saker (qui me semble, comme à son habitude, bien pessimiste par ailleurs), les 36 Tomahawks évaporés étaient de fabrication récente, ne se sont évidemment pas perdus dans la nature et n'ont pas été descendus par les systèmes anti-missile ; ils ont été brouillés par les systèmes électroniques russes et détournés de leur cible. Nous avions parlé plusieurs fois de l'avance russe en matière de guerre électronique (ici ou ici par exemple) : le Pentagone vient-il de se prendre une claque sur les bords de la Méditerranée ? C'est bien possible et ce ne sont en tout cas pas les infantiles excuses du CentCom qui feront penser le contraire. Elles ont au moins le chic d'amuser la toile :

Plus embêtant encore pour les Follamours, les Etats-Unis ont dû réduire assez drastiquement leurs sorties aériennes en Syrie contre l'EI par crainte de possibles représailles russes. Rappelons que Poutine a officiellement coupé le canal de communication visant à éviter les incidents aériens. Théoriquement, tous les coups sont permis dorénavant. Les bombardiers qui sortent encore, maintenant accompagnés par une escorte de F22, sont "lockés" par les radars russes (lire sur ce lien les commentaires souvent croustillants et acerbes venant des quatre coins du monde). Comble de l'ironie, il se pourrait même (le conditionnel reste de mise) que le F22, ce chasseur "furtif" qui a coûté une véritable fortune, soit lui aussi fixé par les radars de ces maudits Ivan...

Si l'aviation US a pour l'instant des vagues à l'âme, ce n'est assurément pas le cas de ses consoeurs syrienne et russe qui crachent le feu ces temps-ci. A Hmeimim, les pilotes doivent se raconter entre deux vols la blague des "20% du potentiel aérien de la Syrie détruit" par les Tomahawks. En fait non, Mattis vient de corriger : finalement, ce n'était pas... heu... 20% mais... heu... 20 avions (ce qui reste de toute façon très exagéré - il s'agit plutôt d'une huitaine de vieux Mig rouillés). Notre ami du Pentagone a l'air quelque peu hésitant, sonné. Le brouillage russe sans doute...

Un mot tout de même sur cette conférence de presse du Mad Dog qui pourrait indiquer une certaine rémission chez les feu follets du War Party. Si on résume ce qu'il a dit :

  1. Assad est coupable
  2. Notre frappe n'était qu'une réponse spécifique
  3. Elle n'était pas le signe d'un changement de stratégie
  4. La priorité demeure la défaite de l'EI

Intéressant de voir que malgré la "culpabilité" postulée d'Assad, le Pentagone affirme ne pas changer de stratégie, ce qui pourrait timidement redonner un peu de lustre à la thèse de l'entente poutino-trumpienne pour relâcher la pression sur l'occupant de la Maison Blanche... à moins que ce ne soit le contraire !

Recevant le président italien, Vladimirovitch n'a pas pris de gant :

Nous savons que plusieurs coups montés comme celui-là, car on ne peut pas l'appeler autrement, se préparent actuellement dans d'autres parties de la Syrie, notamment au sud de Damas.

Chers lecteurs, vous êtes prévenus. Question subsidiaire : ne faut-il pas voir dans la posture apparemment adoucie du Pentagone qu'un apaisement factice avant la tempête, avec en substance ce message tout prêt - Nous ne voulions vraiment pas changer de stratégie et laisser une chance à Assad mais regardez, il recommence à gazer sa population. Ce n'est plus tolérable... Tout est possible en ces temps de mensonges éhontés et d'ombres théâtrales.

Sur le terrain, l'offensive djihadiste sur Hama a été brisée depuis longtemps et l'armée syrienne reprend le terrain perdu en mars. Fait très intéressant, une attaque a été lancée au nord-ouest d'Alep et un kotel pourrait être en préparation :

Assaut généralisé sur l'Idlibistan ? Il est encore trop tôt pour le dire. Quant au front de Palmyre, l'armée syrienne y fait des progrès importants depuis quelques semaines :

Notez la poussée vers le nord susceptible de relier Palmyre et Salamiyah et sécuriser tout l'est d'Homs ainsi que la route vers Alep.

Et la Chine dans tout ça ? Plusieurs commentateurs ont relevé que l'attaque avait eu lieu pendant la visite de Xi à Trump et qu'elle constituerait, sans que l'on sache trop pourquoi, un avertissement subliminal à propos de la Corée. Rappelons d'abord que la Corée du nord est le prétexte parfait pour que l'empire garde ses bases en Asie du nord-est et maintienne sa présence sur la frange orientale de l'Eurasie. Pékin serait en réalité ravi de voir Kim III éjecté du pouvoir et le problème coréen résolu.

Ensuite, ce n'est pas le semi-fiasco des Tomahawks qui risque d'impressionner le dragon et, dès le départ de Xi, la presse chinoise officielle s'est lâchée contre le "politicien affaibli qui a besoin de montrer ses muscles". Oups, Cretinho n'avait-il pas dit que la rencontre s'était très bien passée ?

Aucune relation donc entre la présence du numéro un chinois aux Etats-Unis dans un contexte de tension coréenne et l'attaque américaine sur la Syrie défendu par la Russie ? Pas si sûr, mais peut-être pas là où on croit...

Une nouvelle est passée à peu près inaperçue quelques semaines avant le false flag chimique de Khan Cheikhoun. La banque centrale russe a ouvert son premier bureau à l'étranger à Pékin le 14 mars, à un moment où la Russie va pour la première fois de son histoire lancer un emprunt en yuans chinois.

Fin mars, le dragon renvoyait la pareille en ouvrant une banque de compensation à Moscou afin gérer les transactions en yuans et de créer en Russie un pool de liquidités en RMB facilitant le commerce bilatéral en monnaies nationales. Ce centre pourrait devenir un important hub financier dans le cadre de l'Union Economique Eurasienne et les nouvelles routes de la Soie chinoises.

Mais surtout, les discussions avancent sur l'établissement d'un étalon-or commun aux deux pays au moment où les monnaies occidentales deviennent chaque jour un peu plus des monnaies de singe. Il est même évoqué l'éventualité de paiements commerciaux en or !

Cela fait un certain temps que l'ours et le dragon nous mijotent quelque chose avec le métal précieux. Il y a deux ans, nous écrivions :

la Russie poursuit sa boulimie d'or, achetant tout ce qui passe à portée de main. Depuis deux ans, Vladimir Goldfingerovitch rachète l'or sur le marché, laissant les analystes dans une délicieuse expectative. Pour certains, il se prépare à la guerre économique menée par les Etats-Unis. Pour d'autres, c'est bien plus énorme : il force les Américains à revenir à la convertibilité dollar-or abandonnée en 1971.

En filigrane apparaît évidemment l'une des plus grandes hantises de l'empire, dont nous avons parlé à moultes reprises ici : la dé-dol-la-ri-sa-tion :

Bretton Woods, 1944

Alors que la poussière du débarquement de Normandie venait à peine de retomber et que la guerre contre l’Allemagne était loin d’être terminée, les Etats-Unis réunirent une quarantaine de pays à Bretton Woods pour préparer leur domination future. Contrairement à la Première guerre, leur intervention dans le second conflit mondial n’avait rien de débonnaire. C’était décidé, ils allaient s’intéresser aux affaires du monde. Et pour ce pays pétri d’idéologie messianique, convaincu d’être "la nation indispensable", s’intéresser au monde équivalait à le dominer.

Ce 22 juillet 1944, les délégués signèrent ni plus ni moins la domination universelle du dollar pour les décennies à venir, organisant le système monétaire international autour du billet vert. Parmi les nouveautés, un FMI et une Banque mondiale prêtant tous les deux uniquement en dollars, obligeant ainsi les pays demandeurs à acheter de la monnaie américaine, donc indirectement à financer les Etats-Unis. Le dollar était la pierre angulaire de tout le système, intermédiaire unique et indispensable pour demander un prêt, acheter de l’or et bientôt acheter du pétrole (pétrodollar en 1973). De Gaulle s’élevait déjà contre cette capacité inouïe de l’Amérique à "s’endetter gratuitement", donc à faire financer sa domination sur les autres par les autres. Giscard, qui n’avait pourtant rien d’un marxiste anti-impérialiste, parlait de "privilège exorbitant". Nixon répondait : "notre monnaie, votre problème".

On ne peut certes pas résumer les causes de la domination états-unienne de l’après-guerre au seul statut de sa monnaie, mais celui-ci a joué un rôle crucial. C’est ce que Washington est en train de perdre…

Oufa, 2015

71 ans après Bretton Woods, la position dominante du dollar commence à battre sérieusement de l’aile. Le mouvement débuta il y a quelques années quand les puissances émergentes commencèrent à dé-dollariser leurs échanges, rejoints par un nombre toujours plus grand de pays. Chine, Russie, Brésil, Inde, Iran, Argentine, Turquie, Pakistan, Afrique du Sud, Egypte et même maintenant Australie, Canada ou Corée du Sud… tous ces pays commercent, à des degrés divers, en dehors du système dollar ou sont en voie de le faire. Mais c’est la crise ukrainienne qui a été l’accélérateur. Devant ce qu’il voyait comme une volonté hégémonique américaine de contrôler l’Eurasie, Poutine s’est attaqué aux fondations de la domination US, participant à la création d’un système financier entièrement nouveau, parallèle, concurrençant les institutions de Bretton Woods. Chine, Inde ou Brésil, qui réclamaient en vain depuis déjà plusieurs années une redistribution des cartes au sein du FMI ou de la Banque mondiale, ont sauté sur l’occasion.

Est-ce le plan sino-russe de continuer implacablement dans la voie de la dédollarisation qui a fait sonner les alarmes à Washington, y compris sous la tignasse dorée du Donald ? Pas impossible. La chronologie correspond à peu près, même s'il est bien difficile d'affirmer quoi que ce soit de définitif.

Partager cet article

Voir les commentaires

Clair-obscur

Publié le par Felli Bernard

Clair-obscur

10 Avril 2017 , Rédigé par Observatus geopoliticus Publié dans #Moyen-Orient, #Russie, #Etats-Unis

La poussière commence doucement à retomber, mais l'image reste toujours aussi floue et nous ne sommes pas plus avancés. Les observateurs restent perplexes, désarçonnés presque, même si à peu près tout le monde s'accorde sur le fait qu'il ne reste que deux thèses, celles que nous présentions dans notre dernier billet : entente Trump-Poutine sur le dos de l'Etat profond américain ou changement radical du Donald, finalement happé par le système impérial.

Certains sautent hardiment le pas et prennent parti pour l'une ou l'autre thèse mais, à vrai dire, sans beaucoup d'éléments en main. Pour notre part, contentons-nous pour l'instant de donner quelques pistes de réflexion...

  • Les 36 missiles manquants

C'est l'un des aspects les plus curieux de l'affaire. Les Américains, tout pleins de leur gloriole habituelle, ont affirmé que 58 des 59 Tomahawks lancés avaient touché au but et que la base était "presque entièrement détruite". En réalité, les avions syriens redécollaient de la même base quelques heures après seulement et les Russes ont démontré, preuves à l'appui (photos et vidéos de drones, cartes), que seuls 23 missiles étaient arrivés à bon port. Où diable sont donc passés les 36 autres ?

Première hypothèse : ils se sont perdus dans la nature. Même si le Tomahawk est un vieux missile, cela paraît quand même tiré par les cheveux. 39% de réussite serait une gifle pour l'armée américaine, surtout face à la redoutable efficacité du Kalibr. Et comment expliquer dans ce cas-là que les autres aient visé si juste, c'est-à-dire sur les cibles secondaires de la base ?

Deuxième hypothèse : ils ont été descendus ou détournés par les systèmes anti-missiles russes. Là, ça commence à devenir alléchant. Dans une intéressante interview, d'où transpire d'ailleurs une sorte de tranquille sérénité, des spécialistes militaires russes affirment que la défense anti-aérienne syrienne n'était pas (encore) capable de résister au barrage de Tomahawks. Si on lit entre les lignes, on a comme l'impression d'un message subliminal : c'est nous qui avons dû le faire...

Un morceau de missile retrouvé dans un jardin de Tartous pourrait indiquer que les systèmes russes sont effectivement passés à l'action (rappelons que la ville est le siège de la base navale, évidemment protégée par des Pantsir, S-300 et S-400). Or une partie des systèmes de défense n'étaient pas activés, notamment les S400 apparemment. Si rien qu'avec quelques Pantsir, et en ayant sans doute sciemment laissé passer quelques projectiles, les Russes ont réussi à dégommer plus de 60% de la salve américaine, que sera-ce maintenant que les "monstres" entrent en mode combat ?

Dans ces conditions, on comprend mieux l'assurance russe. Fin de l'accord sur la prévention des incidents dans le ciel syrien (ce qui, rappelons-le, fera de tout avion US mais aussi israélien une cible potentielle), discours assez virulent du pourtant placide Medvedev, tirs sur un drone américain par l'armée syrienne et, aujourd'hui, avertissement irano-russe très sec si Washington franchit à nouveau ce qui est maintenant qualifié de "ligne rouge" : « Désormais, toute agression, quel qu'en soit l'auteur, fera l'objet d'une réponse par la force – et les Etats-Unis connaissent les moyens dont nous disposons pour cela ». Ambiance, ambiance...

Tout cela ne semble pas corroborer l'idée d'une entente poutino-trumpienne sur le dos du système impérial, même si certains pensent qu'il s'agit ici encore d'une collusion secrète. Voir par exemple cette thèse quelque peu iconoclaste mais néanmoins intéressante qu'un lecteur a eu l'obligeance de porter à mon attention :

En substance, il y est dit que la Russie voire même l'Iran auraient pu tester leurs systèmes anti-missile sur les Tomahawks en guise d'apéritif, Tomahawks sciemment mis à disposition par le Donald qui préfère s'en débarrasser dans une opération grand spectacle plutôt que de les démanteler. L'idée est séduisante et rejoindrait le fait qu'une partie des missiles soient arrivés à bon port sur des cibles ne gênant pas l'armée syrienne tandis que l'autre (les 36) a été détruite par les Russes. Chacun y retrouve son compte en quelque sorte. Sauf que cela ne cadre pas vraiment avec l'atmosphère générale qui se dégage de toute cette affaire...

  • Trump est mort, vive Cretinho ?

Un passionnant article du toujours très informé Robert Parry dévoile de l'intérieur la prise de décision. Il y aurait eu une vive lutte dans les hautes sphères du pouvoir et une gêne évidente parmi la communauté du renseignement, persuadée de l'innocence d'Assad dans l'événement chimique. A la Maison Blanche, un combat à couteaux tirés eut lieu entre d'un côté Steve Bannon et Jared Kushner (!) et, de l'autre, le conseiller à la sécurité nationale, le néo-con McMaster. Finalement, Cretinho s'est rangé à l'avis de la clique de ce dernier, souhaitant alléger la pression du Deep State à son égard.

Arrêtons-nous un instant sur Kushner, gendre juif orthodoxe de Trump et sioniste fervent, qui a pourtant pris le parti de son ennemi personnel Bannon et conseillé à son beau-père de tout déballer sur la Syrie : l'intox de la Ghouta et la manip de Khan Cheikhoun la semaine dernière ! Le népotique Trump n'allant pas se débarrasser de sa famille, le Jared devrait selon toute vraisemblance rester à la Maison Blanche et, s'il n'est pas lui-même récupéré, tout espoir n'est donc pas tout à fait perdu pour le futur. D'autant que Bannon et Kushner ont enterré la hache de guerre, peut-être rapprochés par l'affaire syrienne d'ailleurs.

Mais, malgré l'optimisme de certains, on ne peut que craindre que le marais ait gagné la partie, au moins temporairement. Tillerson devient franchement pesant, Goldman Sachs fait une OPA sur la Maison Blanche, certains anciens conseillers s'en mêlent (comme ce Walid Phares qui propose de créer une "Syrie libre" dans l'est une fois libéré de Daech), on prépare sans rire des sanctions contre Damas et la harpie représentante à l'ONU se comporte en Samantha Powers bis. En passant, revoyons pour le plaisir comment cette tête-à-claque s'est fait démolir sur pied à l'ONU par le représentant bolivien :

Ce bon moment ne doit cependant pas nous cacher la tendance qui se profile à Washington. Les soutiens traditionnels de Trump ne s'y trompent d'ailleurs pas : c'est une véritable hémorragie.

Des blogueurs influents l'abandonnent, des soutiens de la première heure le quittent, son retournement de veste est moqué, l'Alt-Right commence à manifester contre lui, son ami Farage s'en détache et un groupe de hackers (ou un nouveau lanceur d'alerte solitaire, on ne sait pas très bien) a même mis en ligne des mots de passe secrets de la NSA pour protester contre "la trahison de Trump". En un mot comme en cent :

L'historien John Laughland se lâche dans un article de haute volée. Extraits :

Le revirement de 180 degrés du président Trump sur la Syrie met fin à toute illusion sur sa présidence. Loin de représenter une révolution, son élection l'an dernier n'est que la énième preuve que le processus démocratique est aujourd'hui incapable d'effectuer de vrais changements dans la vie politique des grands Etats, tant les grandes lignes de cette politique sont fixées par un appareil de l'Etat qui, lui, ne change jamais (...)

La politique du chaos, qui a caractérisé l'action des présidents Obama, Clinton et Bush fils, va donc continuer, sans interruption, sous Trump. Les frappes aériennes sont, une fois de plus, un outil pour donner l'apparence d'une virilité en réalité inexistante. Avec son attaque intempestive, l'homme fort de la Maison blanche s'est montré au contraire un homme de paille, une girouette sans substance qui vient de faire de lui la risée du monde. Une fois de plus, les électeurs ont été trompés par un homme qui, se présentant comme un révolutionnaire, une fois élu fait le contraire de ce qu'il a promis. Jamais la prédiction lugubre du prince de Lampeduse n'aura été si vraie : il fallait que tout change pour que rien ne change.

Game over, Trumpie ? L'histoire récente est tellement pleine de rebondissements qu'il convient de garder un minimum de prudence. Il n'est d'ailleurs pas impossible que cet impressionnant abandon de ses soutiens les plus déterminés, ce sauve-qui-peut généralisé de sa base ne provoque en lui une réaction. Il ne peut pas ne pas savoir ce qui se passe, il ne peut pas ne pas connaître l'immense déception de ceux qui ont voté pour lui...

Mais quand bien même il reviendrait à de meilleurs sentiments, n'est-ce pas trop tard ? Il a relancé la machine de l'Etat profond et, comme nous le disions il y a trois jours, Cretinho restera désormais prisonnier de son discours. Il aurait pu dévoiler à la face du monde l'intox des "attaques chimiques" et par là-même démolir un pan entier de la rhétorique du système impérial. Cette chance unique est passée...

Voir les commentaires

Ebullition

Publié le par Felli Bernard

Ebullition

6 Avril 2017 , Rédigé par Observatus geopoliticus Publié dans #Moyen-Orient, #Russie, #Etats-Unis

Que de rebondissements en 48 heures... L'optimisme qui prévalait ces derniers mois a du plomb dans l'aile et les traditionnels fronts et lignes de fracture semblent se reformer en Syrie, au moins partiellement.

Tout part de ce qui ressemble à un énième false flag barbu : le supposé bombardement chimique par l'aviation syrienne. Comme d'habitude, aucune preuve et aucun temps de réflexion - quel serait donc l'intérêt d'Assad de perpétrer ces attaques en un point non stratégique alors qu'il est en train de gagner la guerre et que l'administration américaine venait de lui donner un blanc-seing ? Ca n'a strictement aucun sens. Que cela soit un false flag assumé ou, comme les Russes l'affirment, un entrepôt d'armes chimiques djihadiste bombardé par un raid, tout cela a furieusement l'air d'un mauvais remake de la Ghouta...

Il n'en fallait en tout cas pas plus à tout ce que l'empire compte d'euronouilles soumises, de Follamours, de fondamentalistes et de journalopes pour éructer, adresser force coups de menton et changer l'environnement favorable au 4+1. Aura-ce des conséquences concrètes ? Nous y reviendrons.

Une impression cependant. Votre serviteur peut se tromper mais cette assez évidente manipulation n'a pas l'air d'avoir été improvisée.

Cela fait quelques semaines que l'on sent de l'eau dans le gaz entre Ankara et Moscou et l'on a comme l'impression que les Turcs avaient leurs autopsies, leurs rapports à envoyer d'urgence à l'ONU et leurs excuses presque tout prêts. Etant donné que la Turquie avait coutume de fournir les "rebelles" en gaz sarin, la rapidité de ses conclusions n'est peut-être pas pour surprendre...

Pour la première fois depuis bien longtemps, des critiques émanent du régime sultanesque à l'encontre du Kremlin. Il est vrai que le survol de l'espace aérien turc par les Sukhoïs pour bombarder les petits protégés d'Ankara n'avait rien fait pour arranger les choses. Nouvelle rupture en perspective ? Ce serait presque à souhaiter dans un souci de clarification : que les masques tombent !

Israël se réveille également d'un long sommeil et le moins qu'on puisse dire est qu'il eût mieux valu que Tel Aviv restât endormi. Ne craignant visiblement pas le ridicule, Bibi la Terreur affirme qu'Assad a donné l'ordre direct du bombardement, reprenant d'ailleurs la logorrhée de son ministre de la Défense, le polémique Liberman. Des rapports contradictoires font état de frappes mystérieuses dans le sud syrien, près de Deraa, mais tant le Hezbollah que Damas réfutent la chose, ce qui n'est pas dans leur habitude. Dans le doute, quelques S400 ne seraient peut-être pas de trop pour ramener à la raison (définitivement ?) les jets à la nuque raide comme aurait dit le grand Charles...

Toujours est-il que Poutine a sèchement remis Netanyahou à sa place lors d'une conversation téléphonique : "Il est inacceptable de porter des accusations sans fondement". A Moscou, on sent comme une irritation de voir les bouffons turc et israélien du roi sortir de leur boîte dès qu'on a le dos tourné. Armer le PKK et le Hezbollah devient une option chaque jour plus tentante.

Plus troublantes sont les informations selon lesquelles Washington parrainerait tout cela. Après avoir mis le holà dès l'élection de Trump, la CIA aurait partiellement repris ses livraisons aux coupeurs de tête modérés avant la crise chimique. Peut-être dans la foulée de la visite de Tillerson à Ankara le 30 mars. Ce même T. Rex avertit sans rire que la Russie devrait "repenser son soutien à Assad" tandis que la représentante US à l'ONU déclare qu'en cas de veto russe et chinois, les Etats-Unis pourraient agir seuls. Rappelons que tout ceci intervient quelques jours après que tout ce beau monde ait déclaré qu'Assad ne devait plus partir...

Par quelle mouche l'administration Trump a-t-elle donc été piquée ? Le poisson pourrit par la tête, dit-on, et le Donald ne fait rien pour faire mentir cette maxime. Témoin, son discours pour le moins crétin d'hier dont il restera désormais prisonnier. Il en remet une couche aujourd'hui, confiant à des membres du Congrès qu'il considère maintenant une action militaire en Syrie ! Comment peut-il ne pas voir qu'il s'agit selon toute probabilité d'un false flag ? A-t-il été croqué par le Deep State ? Le débarquement de Bannon du Conseil de la Sécurité Nationale hier entre-t-il dans le cadre ce revirement étourdissant ? Ou bien joue-t-il un périlleux coup de poker pour se distinguer publiquement des Russes au moment où il marque des points contre la clique néo-con autour d'Obama. Pour une fois, votre serviteur est sans réponse et l'avoue humblement...

Et à l'instant, Erdogan vient d'offrir son soutien en cas d'intervention américaine (cette "trahison" ne passera évidemment pas inaperçue du côté de Moscou). Les rebondissements affluent d'heure en heure, bouleversant la fragile construction internationale qui se mettait en place depuis trois mois. Heures exaltantes, dangereuses aussi...

Voir les commentaires

Ca gaze pour Moscou

Publié le par Felli Bernard

Ca gaze pour Moscou

5 Avril 2017 , Rédigé par Observatus geopoliticus Publié dans #Gaz, #Russie, #Europe

Moins médiatique que la guerre syrienne ou l'Ukraine, le Grand jeu énergétique voit pourtant une suite inexorable de victoires du tsar du gaz et de reculs du système impérial, incapable d'empêcher la jonction chaque fois plus forte du Heartland et du Rimland.

Au premier trimestre 2017, Gazprom a encore augmenté ses exportations d'or bleu vers l'Europe avec 51 Mds de m3, en hausse de 15%. A ce rythme, ce sont 200 Mds de m3 qui passeront sur le Vieux continent cette année, contre 180 Mds en 2015 et 160 Mds en 2014, année du début de la guerre fraîche sur fond de crise ukrainienne. Malgré les éructations et autres coups de menton occidentaux, le principe de réalité s'est imposé. Aucune surprise, nous l'expliquions déjà il y a deux ans :

L’intérêt stratégique des Américains est d’isoler l’Europe de la Russie afin de maintenir une Eurasie divisée. C’est un grand classique des relations internationales : la puissance maritime cherche à empêcher l’intégration du continent de peur d’être marginalisée. Dans le cas présent, ça se double d’une volonté américaine de contrôler les routes d’approvisionnement énergétique de leurs rivaux ou alliés afin de garder une certaine capacité de nuisance dans un contexte de déclin relatif. Un libre flux énergétique entre la Russie et l’Europe serait donc doublement dramatique pour Washington.

(...)

Les dirigeants européens se tirent une balle dans le pied. De manière amusante, Gazprom ironise maintenant sur la nécessité de lire 50 nuances de Grey avant d’engager des discussions avec les Européens ! Derrière l’humour de la déclaration, une vraie question se pose : jusqu’où ira le masochisme européen ? Le gaz russe est le moins cher, le plus proche et le plus abondant. Il faut vraiment avoir l’esprit retors (ou plus sûrement être totalement soumis à la pression venue d'outre-Atlantique) pour ne pas en profiter…

Promues par Washington, les autres sources possibles sont toutes plus chères et difficiles à mettre en œuvre, voire irréalistes. Il faut bien avoir à l’esprit que, contrairement au pétrole qui est assez disséminé sur la planète, le gaz est dominé par quatre pays, le carré d’as de l’or bleu : Russie, Iran, Qatar et Turkménistan. A eux quatre, ils représentent environ 2/3 des réserves mondiales. Si l’Europe veut un approvisionnement régulier et important, c’est sur l’un de ces quatre pays qu’il faut miser. Or il suffit de regarder une carte et de connaître le b-a-ba de l’industrie gazière (GNL 30% plus cher que le gaz naturel passant par un pipeline) pour comprendre que trois de ces quatre solutions sont irréalistes.

(...)

Quant aux autres sources présentées ici et là par une presse qui n’a même pas les connaissances basiques de la chose, elles sont soit grotesques soit à très court terme. L’Azerbaïdjan n’a quasiment pas de gaz ; le développement de nouveaux gisements mettra un peu de gaz sur le marché mais guère plus de 10 Mds de m3 annuels (à comparer aux 63 Mds de m3 du South Stream ou du nouveau Turk Stream). Le schiste américain est un fantasme : il coûte doublement plus cher (coût d’extraction et coût de transport en GNL), la production dépasse à peine la consommation locale et la technique de fracking provoque des tremblements de terre, ce qui met sérieusement en doute la pérennité du schiste. Quant aux autres sources, elles sont viables à court terme, guère plus : un peu de gaz norvégien par-ci, un peu d’algérien par là, mais les réserves de ces pays sont loin d’être conséquentes et s’épuisent.

En un mot comme en cent, il n’y a pas d’alternatives au gaz russe. Comme le dit un analyste, Russian gas is here to stay. Not because the EU’s Energy Union is still far from the solidarity it seeks, but because the alternatives don’t make sense (et encore, l'article implique que le gaz turkmène pourrait être transporté à travers la Caspienne, ce qui ne sera de toute façon jamais le cas comme on l’a vu).

Reste à savoir si les dirigeants européens vont enfin cesser de s’auto-mutiler et échapper à l’emprise de la formidable capacité de nuisance américaine. Washington avait déjà réussi à tenir la jambe européenne pendant des années avec l’illusoire projet Nabucco, désormais ravalé au rang des farces et attrapes.

Les vassaux européens semblent avoir compris. Ils apaisent le système impérial avec de belles et creuses déclarations mais, dans les faits, se rapprochent inexorablement du gaz russe. Celui-ci représente désormais 1/3 de la consommation européenne totale et cette part ne fera qu'augmenter à l'avenir.

L'eldorado gazier actuel s'appelle Yamal, en Sibérie arctique :

Total par exemple y mène un projet GNL pharaonique et financé par les banques russes et chinoises pour cause de sanctions occidentales - titre de l'épisode : Les euronouilles ou comment se tirer une balle dans le pied. Le tour de table est intéressant : outre la major française, on retrouve Novatek (second producteur russe derrière Gazprom), le géant chinois CNPC et le Silk Road Fund (Fonds de la Route de la Soie).

On le voit, le plan est bien ficelé et englobera l'Eurasie grâce au transport par méthaniers brise-glace, dont le premier (intelligemment appelé par les Russes Christophe de Margerie en hommage au PDG de Total tué en 2014) vient d'être livré.

Tout cela fait dire à Vladimirovitch que la Russie deviendra bientôt le premier producteur mondial de gaz naturel liquéfié. Mais le GNL ne constitue qu'une partie du trésor d'or bleu du Yamal : plus de 26 000 Mds de m3 de réserves de gaz et une production qui pourra atteindre 360 Mds de m3. Brzezinski en a des sueurs dans le dos... Car c'est un tsunami gazier russe qui se dirige vers l'Europe. Début janvier, nous devisions sur la chose :

Le quidam n'aura sans doute jamais entendu parler de Bovanenkovo, Ukhta ou Torzhok. Et pourtant, derrière ces noms poétiques se cachent les points de départ, intermédiaire et d'arrivée du réseau de tubes visant à faire transiter vers l'ouest les immenses richesses gazières de la péninsule du Yamal située à l'extrême-nord de la Russie :

Le doublement du réseau est en bonne voie (le tronçon Bovanenkovo-Ukhta est presque terminé), permettant le doublement du Nord Stream.

Nord Stream II justement. Comme prévu, il s'approche à grand pas. N'ayant plus la pression d'un système impérial uni derrière elle, la Commission européenne commence à retrouver ses sens et a réfuté tous les arguments juridiques s'opposant au doublement du gazoduc. Au grand dam des habituels excités baltiques et polonais, mais aussi des pays plus proches de Moscou comme la Slovaquie qui vont perdre beaucoup en droits de passage. Merci le Maidan...

Et puisqu'on en parle, la junte ukrainienne n'a rien trouvé de mieux à faire que de poursuivre en justice la Commission européenne à propos de l'autorisation donnée à Gazprom d'utiliser à plein l'OPAL. Les vassaux orphelins de l'empire se mangent entre eux pour le plus grand amusement du Kremlin.

Les digues énergétiques déjà passablement ébréchées entre l'Europe et la Russie sont en train de rompre, un foisonnement d'investissements gaziers et pétroliers est prévu d'ici 2025 (113 milliards de $ sur 29 projets), la réconciliation pétrolière avec la Biélorussie est dans les tuyaux après les bisbilles dont nous avions parlé... Bref, ça gaze pour Moscou.

Et ce n'est pas une "trouvaille" de dernière minute qui empêchera le tsar des hydrocarbures de dormir. Une délégation européenne a en effet rendu une petite visite à Israël pour discuter la construction d'un éventuel pipeline Israël-Chypre-Grèce susceptible de fournir du gaz à partir de Léviathan. Celui-ci aussi, nous en avions parlé :

En 2010 a été découvert Léviathan, un gros gisement offshore au large des côtes israéliennes, mais que le Liban et Chypre disputent aussi à l'Etat hébreu. Même si une compagnie, Delek Energy, associée à une société texane, la mal nommée Noble Energy, ont commencé à prospecter, le développement du champ gazier est peu ou prou bloqué. La faute à d'énormes investissements difficiles dans un contexte de baisse des cours, aussi et surtout à une bataille politico-judiciaire intra-israélienne. En 2012, le géant Gazprom avait déjà proposé d'entrer dans le tour de table mais ses avances avaient été, à l'époque, rejetées sous pression américaine. Ce n'est peut-être plus le cas désormais...

Beaucoup de choses ont en effet changé depuis :

  • la relation américano-israélienne est à son plus bas historique (accord sur le nucléaire iranien, soutien de Washington aux Frères musulmans égyptiens et même putsch néo-nazi du Maïdan très mal vu à Tel Aviv)

  • l'inexorable montée en puissance russe au Moyen-Orient via l'intervention en Syrie et ses conséquences (alliance de facto avec le Hezbollah, rupture avec la Turquie)

Tout à leur Grand jeu, les stratèges US voient avec inquiétude les Russes s'implanter dans cette zone incontournable qu'est en train de devenir la Méditerranée orientale. Bases syriennes, accord naval avec Chypre, et maintenant Gazprom... c'est plus que Washington ne pourrait en supporter ! Les Américains font tout pour qu'Israël rompt toute discussion avec le géant russe et vende son gaz à la Turquie, elle-même très dépendante du gaz russe. Joe Biden, qui apparaît toujours là où les intérêts CIA/néo-cons sont en jeu, a effectué une visite en Israël début mars pour rabibocher Tel Aviv et Ankara (et tenter de marginaliser Moscou). Apparemment, sans résultat...

Depuis la visite de Joe l'Indien, la haute-cour israélienne a rendu son jugement, bloquant le développement de Léviathan, mais ceci n'est peut-être que la partie émergée de l'iceberg. L'establishment militaire israélien préfère maintenir une coopération militaire avec Moscou et ne pas déplaire à Poutine que de rétablir les liens avec le sultan fou. Surtout que l'intervention syrienne a placé dans les mains de Vladimirovitch des atouts supplémentaires, notamment grâce au Hezbollah.

Fin février, nous écrivions :

On en était là quand l'intervention russe a sérieusement rebattu les cartes, Tel Aviv et Beyrouth-Sud se mettant sur leur 31 pour courtiser Poutine.

L'alliance entre Moscou et le Hezbollah est logique, presque naturelle. Mêmes alliés (Assad, Téhéran), même farouche opposition à l'islamisme sunnite. La tolérance absolue du Hezbollah envers les chrétiens d'Orient (voir ces étonnantes photos des combattants chiites au garde-à-vous devant Jésus dans des villages chrétiens syriens libérés) joue également en sa faveur, la Russie se considérant comme la protectrice du christianisme moyen-oriental. Alarmé, Netanyahou s'est alors précipité à Moscou faire des ronds de jambe à Poutine. On avait connu Bibi la Terreur moins placide...

Ce voyage n'a pas empêché le Hezbollah de mettre la main sur des armements russes. Qu'ils aient été livrés par les Syriens qui les avaient eux-mêmes reçus (plus probable) ou livrés directement par Moscou selon les dires de hauts responsables du mouvement chiite, cela importe somme tout assez peu.

L'état-major de Tsahal est plus que remué, notamment par le fait que le mouvement libanais est vraisemblablement en possession de missiles de croisière supersoniques Yakhont. Les récentes déclarations de Nasrallah - "les stock de gaz ammoniac d'Haïfa sont notre bombe nucléaire" - ont également provoqué la panique en Israël où l'on considère sérieusement transférer les usines chimiques dans le sud du pays, à un coût exorbitant.

Depuis, plusieurs rebondissements ont eu lieu. La querelle politico-judiciaire a pris fin, la situation a été débloquée et les premiers investissements ont eu lieu. Sauf que les réserves ont été revues à la baisse (500 Mds de m3 au lieu de 620 Mds), ce qui explique peut-être le soudain désintérêt de Gazprom, et que ces quantités sont de toute façon bien faibles pour alimenter aussi bien la consommation domestique israélienne et l'exportation vers l'Europe. Pour donner un ordre de grandeur, les réserves totales de Léviathan sont cinquante-deux fois moins importantes que celles de Yamal et équivalent à ce que transporte le Nord Stream pendant dix petites années.

Dans ces conditions, construire un gazoduc sous-marin long de 1 300 km passant au-dessus d'une faille géologique pour transporter une douzaine de malheureux Mds de m3 paraît pour le moins alambiqué. Un nouveau pipedream ?

 

Partager cet article

Voir les commentaires

La nouvelle guerre perdue de l'oncle Sam

Publié le par Felli Bernard

La nouvelle guerre perdue de l'oncle Sam

1 Avril 2017 , Rédigé par Observatus geopoliticus Publié dans #Asie centrale, #Etats-Unis, #Russie, #Chine, #Gaz

Afghanistan. Dix-sept ans de guerre. 3 500 soldats de l'OTAN tués dont 2 400 Américains. Des dizaines voire des centaines de milliers de morts civiles. Coût : 800 milliards de dollars. Résultat : xxxxx. Le tombeau des empires, coeur géographique du Grand jeu et de l'Eurasie, a encore frappé...

Britanniques, Soviétiques et Américains s'y sont cassés les dents, Gengis Khan lui-même a dû s'y reprendre à deux fois. Royaume de l'insolence, uni et génial quand il s'agit de bouter l'ennemi étranger, désuni et en guerre civile le reste du temps, l'Afghanistan se retrouve aujourd'hui à la croisée des chemins entre l'OCS sino-russe, qu'il veut rejoindre, et les Etats-Unis, qui se retirent du pays après quatorze années de non-victoire.

Les Talibans sont partout à l'offensive, malgré des pertes parfois importantes, malgré aussi leurs récentes divisions. Ils contrôlent tout le sud (leur vivier pachtoune), apparaissent à l'extrême nord-est (en bordure du Tadjikistan), à l'extrême nord-ouest (à la frontière du Turkménistan), à Kaboul qu'ils attaquent régulièrement...

Il ne fallait pas être grand clerc pour annoncer la couleur ; la dynamique du conflit et l'histoire afghane ne pouvaient qu'aller dans le sens taliban. Le retrait officiel de l'ISAF fin 2014 ne faisait qu'entériner l'échec et ce ne sont pas les quelques 10 000 militaires encore sur place qui pourront vaincre la guérilla alors que 130 000 n'avaient pu le faire au plus fort du Surge décidé par Obama.

Les forces de sécurité afghanes payent le prix lourd : 4 600 morts en 2014,  5 000 en 2015, 6 800 en 2016. Ces pertes étaient déjà qualifiées « d’insoutenables » à moyen-terme par les généraux américains il y a deux ans. Or il n'y a aucune raison que la tendance s'inverse, bien au contraire...

Les Talibans sont à l'offensive et les seules victoires dont peut se targuer Kaboul ont lieu... au cricket. Un district stratégique - Sangin - a encore été conquis la semaine dernière malgré l'infantile sauvetage de face US ("Le retrait de Sangin était prévu de longue date") et 2017 devrait voir une attaque générale des capitales provinciales.

Récemment, une agence américaine révélait que le gouvernement central ne contrôlait plus que 57% du pays. Cela corrobore plus ou moins un rapport taleb qui, loin de tomber dans la propagande habituelle de cette mouvance, est considéré comme relativement mesuré et objectif par les observateurs. Sur les 350 districts étudiés, les Talibans en contrôleraient totalement ou partiellement entre 171 (estimation basse) et 211 (estimation haute) :

Noir : contrôle total. Rouge : 70-99%. Orange : 40-69%. Jaune : 10-39%. Vert : 0-9%.

On le voit, l'avenir est sombre pour le pouvoir à Kaboul. Les Talibans sont tellement confiants de leur reprise du pouvoir qu'ils s'engagent d'ors et déjà à "protéger" les infrastructures du pays (dont le fameux TAPI, nous y reviendrons).

Il n'en fallait pas plus pour que certains généraux américains s'en prennent à devinez qui, accusant à demi-mot la Russie de soutenir les Talibans, s'attirant une réponse cinglante de Moscou : "élucubrations visant à justifier l'effondrement américain en Afghanistan". Assiste-t-on à un énième épisode de la guerre rhétorique du système impérial contre l'ours, selon la simplissime formule De toute façon, c'est la faute à Poutine ?

Il y a de cela, mais les choses sont tout de même un peu plus compliquées... Les premières accusations ont fleuri en décembre, venant à la fois des Etats-Unis mais aussi d'officiels afghans, parfois en des termes quelque peu délirants pour ces derniers. Si les rumeurs sur des livraisons d'armes sont presque certainement à exclure - les Américains et leur soutien matériel aux inénarrables "modérés" de Syrie sont de toute façon mal placés pour faire la morale -, Moscou ne cache aucunement ses ouvertures aux Talibans, peut-être via l'ISI pakistanais d'ailleurs :

Les intérêts de la Russie "coïncident objectivement" avec ceux des Taliban dans la lutte contre l’organisation de l’État islamique, a déclaré, mercredi 23 décembre, Zamir Kabulov, chef de département au ministère russe des Affaires étrangères. D’après ce dernier, le Kremlin a ouvert des canaux de communication avec les Taliban pour procéder à des échanges d’informations.

"Les Taliban d'Afghanistan comme les Taliban du Pakistan ont déclaré qu'ils ne reconnaissaient pas (le chef de l'EI) Al-Baghdadi comme calife, qu'ils ne reconnaissaient pas l'EI (...) et ils portent déjà des coups durs à l'EI", a justifié le diplomate. Contactée par l’AFP, la porte-parole du ministère de Affaires étrangères Maria Zakharova a confirmé l’existence d’intérêts communs entre Russes et Taliban. "Cela entre dans le cadre de la lutte contre l’organisation de l’État islamique " a-t-elle précisé.

(...)

Toutefois la Russie continue de considérer le mouvement Taliban comme une organisation terroriste, interdite sur son sol, au même titre que l’EI. D'ailleurs, Moscou le qualifie régulièrement de menace, surtout depuis que les Taliban contrôlent des territoires afghans proches de la frontière avec le Tadjikistan, ex-satellite de l’Union soviétique et allié de la Russie.

Le Kremlin a récemment renforcé sa présence au Tadjikistan, avec la livraison de nouveaux hélicoptères en octobre pour sa base militaire située à proximité de Douchanbé, la capitale tadjike.

Tout est dit. La Russie, comme l'Iran d'ailleurs qui a lui-aussi ouvert des canaux de communication, n'ont, c'est le moins qu'on puisse dire, aucun sympathie particulièrement pour le fondamentalisme sunnite taleb, mais celui-ci est vu comme un moindre mal face à l'Etat Islamique. Moscou craint plus que tout une infiltration djihadiste dans le ventre mou centre-asiatique et les Talibans apparaissent naturellement comme le meilleur bouclier. C'est d'ailleurs ce dont se plaignait le commandant US en Afghanistan, le général John Nicholson : "La Russie a donné une légitimité aux Talibans, évoquant l'idée que ce sont eux, et non le gouvernement afghan, qui luttent contre l'EI".

En l'occurrence, il est difficile de donner tort aux Russes : si Daech n'a pas pris son envol au royaume de l'insolence, c'est principalement dû aux Talibans, ainsi qu'aux milices privées et aux drones US, pas à l'armée afghane. La contradiction de voir ces deux groupes fondamentalistes en découdre n'est qu'apparente comme nous l'expliquions :

Ce qu'on appelle "islamisme" est tout sauf uni. Sans entrer dans le détail des innombrables écoles et obédiences qui passent leur temps se chamailler - et quand ces gens-là se chamaillent, c'est généralement à la kalachnikov -, on peut très schématiquement diviser le mouvement en deux : les islamistes "nationaux" et les islamistes "internationalistes". Les premiers ont un agenda purement national et se moquent comme d'une guigne des rêves de califat universel ou de terrorisme global : Hamas palestinien, Talibans afghans et pakistanais, Armée Islamique en Irak dans les années 2000... Les seconds, djihadistes planétaires, passent d'un pays à l'autre, d'un combat à l'autre : Al Qaida et plus récemment Etat Islamique. Ces deux branches de l'islamisme n'ont jamais fait bon ménage et ça ne date pas d'hier. On se rappelle par exemple les combats enragés entre Al Qaida en Irak et l'Armée Islamique d'Irak ou le massacre de centaines de djihadistes qaédistes par les Talibans dans les zones tribales pakistanaises. Aujourd'hui, l'Etat Islamique s'en prend régulièrement aux rebelles syriens pourtant islamistes eux aussi, le Hamas combat l'émergence de l'EI dans la bande de Gaza, tandis que les Talibans et ce même EI s'envoient des bourre-pifs en Afghanistan. Ce ne sont pas seulement deux mouvements concurrents qui s'affrontent, ce sont deux conceptions du monde, toutes deux islamistes certes, mais très différentes par ailleurs.

Ajoutons que les Talibans se sont d'une certaine façon "responsabilisés" depuis leur première domination des années 1996-2001, comme le montre l'épisode suivant que nous rapportions il y a deux ans :

L'expansion de l'EI est prise tellement au sérieux que les Hazaras chiites, pourtant peu amis des fondamentalistes sunnites, ont demandé la protection des Talibans face à cette nouvelle menace. Aux dernières nouvelles, les Talibans ont accepté, ce qui ne manque pas de sel quand on sait qu’ils ont brimé pendant des années ces Hazaras, considérés comme "hérétiques". Le mouvement du mollah Omar (celui qui a échappé à moto aux bombardiers US en 2001) est-il en train de s’embourgeoiser, de devenir le garant de la sécurité afghane ?

Nous y sommes peut-être. Protection non sectaire des minorités (un comble pour les destructeurs des Bouddhas de Bamiyan !), protection des infrastructures (voir plus haut) : le mouvement taleb veut maintenant apparaître comme le gardien de l'intérêt national. Et vu qu'il contrôle peu ou prou la moitié du pays, il est illusoire de parier sur sa défaite. C'est sans doute le calcul qui a été fait à Moscou, Téhéran et Pékin. Et Islamabad bien sûr, qui reste congénitalement liée au mouvement qu'elle a créé il y a plus de deux décennies.

Lors d'un sommet tripartite en décembre à Moscou, Russes, Chinois et Pakistanais se sont accordés sur la nécessité d'une "approche flexible visant à retirer de la liste de sanctions certains membres du mouvement afin de favoriser un dialogue pacifique". Notons que ni les Américains ni les dirigeants afghans n'étaient invités...

De leur côté, les Talibans ont connu une frénésie diplomatique, envoyant des émissaires rencontrer des officiels iraniens, chinois, russes et, chose intéressante, des -stan d'Asie centrale, ce qui pourrait sous-entendre la promesse de ne rien entreprendre au-delà des frontières afghanes en échange, à terme, d'une reconnaissance officielle. Une délégation se serait même rendue à Pékin à l'invitation du gouvernement chinois début mars.

Le même jour, prenant prétexte d'une brève incursion de soldats chinois en territoire afghan à la poursuite de militants séparatistes ouïghours, l'EI a publié une vidéo au ton menaçant : "Vous les Chinois qui ne comprenez pas le langage des autres gens [sic], nous viendrons chez vous et déverserons des torrents de sang". Nul doute qu'au-delà du prétexte initial, le flirt entre le dragon et les Talibans doit être très mal vécu chez les petits hommes en noir. Et pour cause : Pékin comme Moscou ou Téhéran veut l'éradication de Daech en Afghanistan, étant prêt pour cela à s'allier aux Talibans.

Dans un contexte de reflux de l'empire américain, le triangle eurasien souhaite mettre un terme à cette guerre sans fin au coeur du continent-monde, cette tache rouge au centre de l'Organisation de Coopération de Shanghai...

Un Afghanistan apaisé profiterait aux Routes de la Soie chinoises comme au projet russe de corridor Nord-Sud, pour l'instant obligé de longer la Caspienne. Gazprom rêve d'une route vers le Pakistan et l'Inde pour y lancer ses pipelines et passer par l'Afghanistan permettrait d'éviter les toits du monde - Himalaya et Pamir.

Mais ironie du sort, la paix serait également susceptible de permettre enfin le passage de l'ineffable, l'indescriptible TAPI. Un petit retour s'impose sur l'histoire rocambolesque de ce gazoduc qui mêle Grand jeu, terrorisme et empire :

Avec la Russie, l'Iran et le Qatar, le Turkménistan fait en effet partie du carré d'as de l'or bleu, dont les fabuleuses réserves de gaz représentent jusqu'à 2/3 des réserves mondiales selon certaines estimations. Dès la chute de l'URSS, les Américains, soucieux d'enfoncer un coin au coeur du Heartland, ont vu dans le pays des Turkmènes une carte à jouer pour leur grand projet de désenclavement des richesses énergétiques de la Caspienne. N'est-ce pas Dick Cheney, futur vice-président de Bush junior et grand pétrolier devant l'éternel, qui déclarait en 1998 :

« A ma connaissance, l'émergence soudaine d'une région comme la Caspienne en tant qu'acteur stratégique n'a pas d'équivalent historique. »

Le plan US consistait (et consiste toujours si tant est qu'il se réalise un jour) à créer deux routes d'évacuation - une à l'ouest et l'autre au sud-est (en bleu sur la carte), court-circuitant comme de bien entendu la Russie et l'Iran et divisant l'Eurasie :

(...)

La route ouest étant quasi certainement définitivement bloquée pour le gaz turkmène (rendant illusoire le corridor sud rêvé par les eurocrates, comme nous l'avons expliqué à de nombreuses reprises sur ce blog), reste la route sud-est, autre mirage s'il en est. Le fameux TAPI, gazoduc devant passer par le Turkménistan, l'Afghanistan, le Pakistan et l'Inde. Celui-ci aussi, nous l'avons évoqué plusieurs fois...

Le projet débute dans les années 90, l'âge d'or de l'empire (ou de la folie impériale) comme nous l'avons vu. Chose curieuse, c'est une compagnie argentine, Bridas, qui la première en eut l'idée. Très vite cependant, la texane Unocal rejoignait la danse, supportée par les poids lourds du lobbying diplomatico-énergétique US ainsi que par la famille royale saoudienne (présence de Delta Oil dans le consortium). Le petit poucet Bridas réagit alors en s'alliant avec une autre compagnie saoudienne, Ningarcho, alignée sur le prince Turki el-Faisal, le tout-puissant chef des services secrets de Riyad, puis fusionnant l'année suivante avec l'américaine Amoco, elle-même liée à BP.

Voilà qui rééquilibrait singulièrement le poids des lobbyistes. D'un côté, l'alliance Bridas-Ningarcho-Amoco-BP soutenue par Turki, Brzezinski (conseiller d'Amoco !) ou encore James Baker, l'ami de toujours de la famille Bush. De l'autre, Unocal, parrainée par Dick Cheney, le roi Fahd, Kissinger (conseiller d'Unocal !), Hamid Karzaï (futur président afghan) ou Armitage. L'establishment américain mais aussi saoudien étaient divisés : un vrai panier de crabes...

La passe d'armes déjà complexe était rendue encore plus ardue par la confusion et les intrigues sur le terrain. Le Pakistan et le Turkménistan de notre fameux Niazov (celui qui aimait tant sa maman) furent retournés par Unocal après d'intenses séances de "persuasion". Restait l'Afghanistan où Bridas possédait encore une longueur d'avance. Ben Laden lui-même s'en était mêlé, conseillant à ses hôtes talibans de signer avec la société argentine. Mais les enturbannés du mollah Omar préféraient attendre et faire monter les enchères ; c'est à cette époque qu'une délégation talibane fut invitée au Texas et à Washington (ainsi qu'à Buenos Aires pour bien faire).

Elu fin 2000, Bush junior prit le parti d'Unocal et relança les négociations avec les Talibans, mais celles-ci butèrent sur les frais de transit exigés par les "étudiants" en théologie. Furieuse, l'administration américaine envoya un émissaire de la dernière chance début août 2001 pour rencontrer une ambassade talibane à Islamabad. C'est au cours de cette réunion qu'aurait été prononcée cette fameuse phrase : "Acceptez notre tapis d'or ou nous vous enterrerons sous un tapis de bombes". Un mois plus tard, les tours du World Trade Center tombaient et il n'était plus question de négociations ni de tapis d'or...

Mais de TAPI de gaz, il était toujours question ! Certains des principaux soutiens d'Unocal étaient installés au pouvoir (Karzaï à la présidence, Khalilzad comme envoyé spécial puis ambassadeur US à Kaboul) avec pour mission de mener le projet à bien. Toutefois, ce n'est pas pour rien que l'Afghanistan est surnommé le tombeau des empires. Quinze ans après, la guerre fait toujours rage, les Talibans contrôlent des provinces entières tandis que l'Etat Islamique a réussi à s'implanter partiellement. Dans ces conditions, faire passer un gazoduc est aussi probable que de voir le Vatican battre la Nouvelle-Zélande dans un match de rugby...

Exit, donc, la route sud-est, même si Washington et ses officines font encore semblant d'y croire. L'ours peut dormir sur ses deux oreilles. De toute façon, le gaz turkmène alimente désormais principalement la Chine (en rouge sur notre première carte). Le CAC (Central Asia-China) a été inauguré en 2009 et des lignes supplémentaires ont été ajoutées les années suivantes, pour une capacité totale de 55 Mds de m3 par an. Du moment que ça se passe au sein de l'OCS, ça ne gêne pas vraiment les Russes qui ont d'ailleurs débuté les gigantesques chantiers du Force de Sibérie et de l'Altaï, contrats monstrueux signés en 2014 et 2015. L'appétit énergétique du dragon et sa volonté de remplacer impérativement le charbon qui rend ses villes invivables sont tels que ces trois gazoducs ne se feront pas concurrence. Il se peut même qu'ils ne suffiront pas.

Afin de déjouer les plans de l'empire et ne pas perdre ses parts de marché européen, Gazprom avait pris l'habitude d'acheter d'importantes quantités de gaz turkmène. Mais à mesure que les routes soutenues par Washington (pipeline transcaspien et TAPI) se révélaient de plus en plus illusoires et que l'or bleu d'Achgabat prenait le chemin de la Chine, Gazprom a peu à peu réduit ses achats qui approchent maintenant du 0 absolu.

Verra-t-on, grâce à la complicité passive de Moscou, Téhéran et Pékin, une victoire talibane définitive contre le gouvernement afghan pro-américain, victoire qui permettrait, avec 20 ans de retard et à un moment où Washington est passé à autre chose, la réalisation du TAPI, projet chéri par feu le système impérial ? Les Dieux géopolitiques sont décidément bien facétieux...

Voir les commentaires

Game over, sultan

Publié le par Felli Bernard

Game over, sultan

30 Mars 2017 , Rédigé par Observatus geopoliticus Publié dans #Moyen-Orient

Sans surprise, la Turquie a annoncé la fin de son opération Bouclier de l'Euphrate en Syrie :

Istanbul - La Turquie a annoncé mercredi la fin de son opération militaire dans le nord de la Syrie, sans préciser si elle allait en retirer ses troupes.

Le conseil de sécurité national dirigé par le président Recep Tayyip Erdogan a annoncé que l'offensive de six mois avait été "couronnée de succès", mais le Premier ministre Binali Yildirim, tout en confirmant la fin de l'opération, n'a pas exclu d'autres campagnes en Syrie.

La Turquie a lancé en août dernier une opération baptisée "Bouclier de l'Euphrate" visant le groupe jihadiste Etat islamique (EI) mais également les FDS, dominées par les Kurdes, qu'Ankara considère comme des "terroristes".

Dans le cadre de cette opération, les rebelles syriens appuyés par la Turquie ont repris aux jihadistes plusieurs villes dont Jarabulus, Al-Rai, Dabiq et enfin Al-Bab, où l'armée turque a subi de lourdes pertes.

Quelques formules pour sauver la face fleurissent ça et là mais, en réalité, cette opération fut un bide. Six mois pour mettre difficilement la main sur quelques arpents de sable au prix de pertes relativement lourdes. Certes, cela a empêché la jonction des cantons kurdes mais ces derniers n'en bordent pas moins la Turquie sur des centaines de kilomètres : parfaite base arrière pour le PKK.

Depuis le grand rapprochement américano-russo-syro-kurde sur le dos d'Erdogan, les options d'Ankara s'étaient réduites à peau de chagrin. Le sultan n'a fait qu'entériner ce que nous avons montré à plusieurs reprises : l'aventure néo-ottomane en Syrie est terminée. La goutte qui a sans doute fait déborder le vase a été l'établissement d'une base russe dans le canton kurde d'Afrin comme nous l'avions rapporté il y a une dizaine de jours.

Un pertinent article d'Al Monitor revient sur cette affaire et interroge divers officiels kurdes. Il en ressort plusieurs points très intéressants :

- D'après un commandant YPG, Ankara devait, au terme d'un accord turco-russe, rendre Al Bab à l'armée syrienne mais ne l'a pas fait, d'où le coup de semonce russe matérialisé par l'implantation de la base protégeant les Kurdes d'Afrin.

- Les Américains n'ont rien trouvé à redire à l'alliance russo-kurde.

- Les Kurdes sont plus que disposés à participer à une offensive générale contre l'Idlibistan ("les gangs d'Idlib"). Leur ennemi n'est pas seulement Al Qaeda mais aussi Ahrar al-Cham. Ils l'ont même proposé dans le passé à Moscou qui a botté en touche, le temps de voir si Ankara pourrait convaincre le groupe de participer aux pourparlers d'Astana.

- Les YPG ont fermement rejeté une proposition américaine d'inclure les peshmergas de Barzani ("traître à la solde des Turcs") aux opérations contre Raqqa. [Aucune surprise : il n'y a jamais eu d'amour débordant entre les Kurdes syriens et le président de la Région autonome du Kurdistan irakien].

Voir les commentaires

Les derniers sont les premiers

Publié le par Felli Bernard

Les derniers sont les premiers

27 Mars 2017 , Rédigé par Observatus geopoliticus Publié dans #Russie

Non, chers lecteurs, ce titre ne vous invite pas à une exégèse biblique. Vous l'avez deviné, il se rapporte simplement à la propagande chaque jour plus grotesque de la presstituée qui vise à faire croire que ce qui est blanc est noir et que s'il pleut, il fait beau. Les (petites) manifestations d'hier en Russie allaient évidemment attirer les médias occidentaux comme des mouches et nous avons effectivement assisté à un festival.

Dans la course au ridicule que se livrent l'imMonde et le Fig à rot, le second l'a pour une fois emporté haut la main grâce à son inénarrable correspondant à Moscou, le bien-nommé Pierre (poisson d') Avril. Ca commence dès le titre : "Navalny condamné après les manifestations monstres en Russie". Malheureusement pour lui et à son corps défendant, le journalope est tout de même obligé de donner un chiffre - 8 000 manifestants à Moscou. Vous avez bien lu : huit mille. Diablement monstrueux en effet pour une ville de 15 millions d'habitants...

Remarquez, d'autres ont fait encore plus fort. The Reagan Battalion, une publication en ligne du genre tabloïd néo-conservateur, parle sans rire de "millions de manifestants contre le régime dictatorial de Poutine". On le voit, il aurait au moins fallu la Sibérie entière pour tous les accueillir :

Dès lors, le toujours excellent Russia Insider a beau jeu de moquer l'invraisemblable hypocrisie ambiante, en dressant notamment le parallèle avec l'énorme regroupement au Yémen le même jour pour protester contre la guerre saoudienne. Pour Associated Press, l'une des trois agences qui fournissent quasi exclusivement la MSN, ils ne sont que quelques milliers :

Vous me direz, c'est toujours mieux que la presse française saoudisée qui, ne s'embarrassant visiblement plus de complications, n'en parle même pas. Dans le fabuleux (au sens premier du terme) monde des salles de rédaction, Saint-Matthieu est revenu : les premiers sont les derniers, les derniers sont les premiers.

Un dernier mot sur Navalny. On a vu avec le putsch néo-nazi du Maïdan que le système impérial et son bras médiatique, qui n'ont pas de mots assez durs pour fustiger les "racistes", "fascistes" et autres "antisémites" quand ça les arrange (si possible contre les partis anti-système qui montent partout en Occident), peuvent soudain devenir bien silencieux face aux vrais. Navalny est un cas d'école. Souvent épinglé pour des propos tangents, cet antisémite notoire parle régulièrement de "désinfection nécessaire" visant à "éliminer les cafards". Quant l'heure n'est pas au Poutine-bashing, nos médias vont jusqu'à l'admettre (ici, ici ou ici).

Mais que vienne un événement susceptible de mettre en difficulté le maître honni du Kremlin et c'est l'amnésie volontaire dans un grand élan de schizophrénie propagandiste ; on oublie tout, Navalny devient un pauvre petit opposant emprisonné par l'ogre de Moscou, un combattant de la liberté victime de l'oppression. Les néo-cons, ça ose tout, c'est même à ça qu'on les reconnaît...

Partager cet article

 
 
 
 
 
 
 

Voir les commentaires

1 2 3 > >>