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Multi-niveau

Publié le par Felli Bernard

Multi-niveau

30 Juin 2017 , Rédigé par Observatus geopoliticus Publié dans #Etats-Unis, #Moyen-Orient, #Russie

Une énorme partie d'échecs se joue actuellement sur plusieurs niveaux et en différents lieux, tant dans les couloirs de la Maison blanche et du Kremlin que dans la steppe désertique syro-jordanienne. Comme le dit un fidèle lecteur, il est bien difficile de s'y retrouver sur le tapis vert syrien entre les innombrables combinaisons pair-impair, rouge et noir, manque ou passe, d'autant que l'équation est encore compliquée par les traditionnels retournements et enchevêtrements moyen-orientaux. Par où commencer ?

"L'attaque chimique" n'a pas (encore ?) eu lieu et Washington plastronne. J'invente une menace imaginaire, elle ne se matérialise pas, c'est grâce à mon avertissement, applaudissez-moi. Connaissant le Donald, la gloriole gratuite à usage interne n'est certes pas à exclure. Mais toute cette affaire cache bien autre chose, et notamment les fractures béantes au sein de la nouvelle administration.

Derrière le damage control mâtiné de sauvetage de face du Pentagone, il apparaît clairement que les militaires n'étaient pas au courant de l'explosive déclaration de la Maison blanche, le Centcom allant jusqu'à dire publiquement qu'il n'a "aucune idée" des raisons qui ont conduit à cette annonce.

Fait intéressant, tout ceci est intervenu seulement trois jours après que le colonel Dillon, porte-parole de la coalition contre l'Etat Islamique, a déclaré que les Etats-Unis voyaient d'un bon oeil les efforts de l'armée syrienne et des milices pro-iraniennes dans le combat contre Daech. Des faucons (McMaster ?) voulant torpiller les ouvertures faites par les colombes ne s'y prendraient pas autrement...

Mais le panier de crabes impérial est encore plus méphistophélique. Il n'a échappé à personne que la crise a éclaté peu de temps après la visite du beau-fils Kushner en Israël. Le mari d'Ivanka (appelons-le Ivanko), qui se revendique presque ouvertement sioniste, a-t-il été chargé par Bibi la Terreur d'un message ainsi que de quelques "renseignements de première main sur une prochaine attaque chimique" - inventés - à destination du Donald ?

Pas impossible, d'autant que le président semble plus faire confiance à son gendre post-pubère qu'à ses secrétaires d'Etat aux Affaires étrangères et à la Défense. De par son amitié avec l'ambassadeur émirati à Washington, Kushner aurait par exemple eu un rôle crucial dans la tempête twittique du Donald contre le Qatar lors du conflit du Conseil de Coopération du Golfe. Au grand dam de Mattis et Tillerson, plutôt sur la ligne de Doha et qui passent leur temps à nettoyer les bêtises du gamin. On dit d'ailleurs T. Rex fatigué de voir son travail systématiquement saboté par la famille Trump et peut-être même sur la sellette. A suivre...

Ainsi donc, Ivanko aurait été mandaté par l'establishment israélien, paniqué devant la constitution de l'arc chiite, pour convaincre son beau-père de menacer Assad, menaces qui seront évidemment considérées comme un feu vert par les barbus modérément modérés ? L'hypothèse paraît plausible et séduisante, et la seconde partie de la proposition est même indiscutable. Sauf que... Quelque chose ne cadre pas tout à fait avec la première partie.

Kushner était apparemment totalement opposé à la frappe tomahawkienne d'avril :

Un passionnant article du toujours très informé Robert Parry dévoile de l'intérieur la prise de décision. Il y aurait eu une vive lutte dans les hautes sphères du pouvoir et une gêne évidente parmi la communauté du renseignement, persuadée de l'innocence d'Assad dans l'événement chimique. A la Maison Blanche, un combat à couteaux tirés eut lieu entre d'un côté Steve Bannon et Jared Kushner (!) et, de l'autre, le conseiller à la sécurité nationale, le néo-con McMaster. Finalement, Cretinho s'est rangé à l'avis de la clique de ce dernier, souhaitant alléger la pression du Deep State à son égard.

Arrêtons-nous un instant sur Kushner, gendre juif orthodoxe de Trump et sioniste fervent, qui a pourtant pris le parti de son ennemi personnel Bannon et conseillé à son beau-père de tout déballer sur la Syrie : l'intox de la Ghouta et la manip de Khan Cheikhoun la semaine dernière.

Ajoutons qu'Ivanko est également accusé par la MSN de sympathies pro-russes, ce qui, comme chacun sait, constitue de nos jours l'acte d'accusation le plus grave que peut trouver le système impérial. Non décidément, quelque chose ne colle pas. Nous parlions plus haut d'insolubles combinaisons rouge, impair et passe...

A Moscou, on ne perd en tout cas pas son temps avec de telles subtilités et promet une réponse "proportionnée" en cas d'attaque américaine suite à un éventuel nouveau false flag chimique. Lavrov, qui ne parle jamais pour ne rien dire, a donné une intéressante conférence de presse dans laquelle une phrase intrigue :

"J'espère que cette fois, les Etats-Unis prendront en compte la nécessité de vraiment lutter contre la prolifération d'armes chimiques."

Serait-ce à dire que le facétieux Sergueï accuse les USA d'avoir permis la prolifération d'armes chimiques en Syrie par le passé ? En fournissant, exemple pris au hasard bien entendu, les barbus de Khan Cheikhoun juste avant le bombardement syrien ?

Le risque d'escalade est en tout cas pris au sérieux et l'on note une forte recrudescence de cargos russes qui passent et repassent le Bosphore en faisant l'aller-retour Russie-Tartous. On imagine que ce n'est pas pour débarquer des cargaisons de chocolats...

En un temps d'incertitude sur les intentions de Washington - même la vraie presse d'information s'y perd, le d'habitude pessimiste Moon of Alabama y voyant la fin de l'aventure US, Russia Insider prédisant au contraire une attaque imminente -, il est en effet plus prudent d'accumuler les joujoux militaires pour faire face à toute éventualité.

Dans notre grand jeu Qui mettra la main sur le territoire califal ? - question qui sous-tend à vrai dire tout le conflit syrien -, les loyalistes ont marqué plusieurs dizaines de points depuis un mois, pour le plus grand malheur de l'axe israélo-saoudien. Le blitz royal vers la frontière syro-irakienne a évidemment fait sonner toutes les alarmes à Riyad et Tel Aviv, permettant l'accès à la Méditerranée pour l'Iran (et même, dans le futur, pour les routes de la Soie chinoises).

Il y a quelques heures, toute la poche à l'est de Khanasir a été libérée - les petits hommes en noir en passe d'être totalement encerclés se sont retirés -, mettant définitivement fin à la présence de Daech dans la province d'Alep et permettant la jonction stratégique entre Ithiya et Rusafa. Sur la carte, cela représente un gain énorme pour Damas :

Désormais, les bases sont jetées pour la réduction du saillant à l'est de Hama et surtout la grande offensive orientale vers Deir ez Zoor et, plus loin, vers la frontière irakienne, où les bataillons du blitz sont d'ailleurs en train d'avancer de leur côté.

C'est le moment que choisit le sultan pour lancer une attaque très sérieuse contre le canton kurde d'Afrin (une semaine d'intenses bombardements et maintenant une forte concentration de troupes) dans le but semi-avoué de faire la jonction avec l'Idlibistan, ce qui serait évidemment totalement inacceptable pour Damas et Moscou.

Où l'on constate une nouvelle fois l'invraisemblable noeud gordien de la région : les Russes sont plus ou moins alliés aux Kurdes et depuis un an aux Turcs, qui se détestent pourtant les uns les autres. L'empire américain n'est pas le seul à allier les contraires...

Des rumeurs infondées faisaient état du retrait du contingent russe de la petite base que Moscou avait établie dans la zone kurde ; en réalité, 160 soldats supplémentaires ont apparemment été envoyés en renfort pour bien montrer qu'il est hors de question de désenclaver l'Idlibistan.

Se dirige-t-on alors vers une confrontation russo-turque ? Improbable au vu du tectonique rapprochement entre Moscou et Ankara. Il se pourrait même que Poutine ait en réalité donné un feu vert tacite (et partiel) à Erdogan, histoire de calmer les ardeurs américano-saoudiennes des Kurdes de l'autre partie du Rojava, proxies que l'empire utilise pour descendre vers le sud et tenter de réduire le corridor chiite :

Al Bukamal, bientôt le dernier bastion urbain de Daech et bataille ultime de la longue guerre syrakienne ? C'est bien possible... A moins que tout n'ait déjà été réglé par de discrets envoyés dans les couloirs du pouvoir à Moscou, Washington, Damas et Téhéran, l'on pourrait assister à une détonante convergence de l'armée syrienne, des YPG kurdo-américaines, des UMP iranisées et de l'armée irakienne. Deux contre un si l'on considère, dans le meilleur des cas pour les Américains, que l'armée irakienne restera neutre : le rapport de force n'est de toute façon pas en faveur de l'empire. Le tout face à une résistance désespérée de l'EI dont ce sera le chant du cygne. Chaud devant...

De fait, des voix kurdes commencent à se faire entendre, menaçant d'interrompre l'opération pour la prise de Raqqa - sans parler d'une descente méridionale - si le sultan continue de bombarder leurs frères d'Afrin. Casse-tête pour Washington. Aux dernières nouvelles, Erdogan vient de s'entretenir au téléphone pendant trente longues minutes avec le Donald puis a appelé Poutine dans la foulée. Ce qui s'est dit vaut de l'or mais nous ne le saurons pas tout de suite...

Notons en passant, afin de montrer le degré incomparable des intrications auxquelles nous assistons en spectateur comblé, que les récents ronds de jambe kurdes aux Saoudiens wahhabites que nous avions relevé la dernière fois sont également la contrepartie de la "tolérance" de Riyad vis-à-vis des idées indépendantistes kurdes. Non pas que les grassouillets cheikhs fondamentalistes se soient soudain pris de passion pour le crypto-marxisme du Rojava mais dans un but tout ce qu'il y a de machiavélique : mettre un gros caillou dans la chaussure turque et punir Ankara pour son soutien au Qatar. Le Moyen-Orient ne changera jamais...

Revenons à notre guerre syrienne. Les possibles futures tergiversations kurdes expliquent peut-être pourquoi les Américains auraient (le conditionnel reste de mise) transféré une partie de leurs "rebelles" de la poche désormais inutile d'Al Tanaf vers le nord, dans le Rojava, avec le but évident de redescendre ensuite le long de la frontière. Pour résumer :

Si la rumeur est confirmée, et il convient d'être encore prudent, il serait amusant de voir cohabiter ne serait-ce qu'un temps les YPG kurdes et les "rebelles modérés", qui se détestent cordialement. Plus sérieusement, cela signifierait que l'empire n'a pas lâché l'affaire et a toujours pour but d'appliquer la politique israélo-saoudienne de réduction même partielle de l'arc chiite, bien que l'on parle ici seulement de quelques centaines de combattants.

Tout cela se décidera sur le terrain mais aussi dans les couloirs du pouvoir. A Washington, la discorde règne en maître, on l'a vu. Le Centcom tire dans les pattes de la Maison blanche qui torpille le Pentagone et le Département d'Etat. Quelle cabale prévaudra ? A Moscou, l'ours attend de pied ferme une éventuelle provocation chimique de l'un des clans américains (lequel ?) Ajoutez les facteurs turco-kurde et qataro-saoudien, mélangez et servez.

On le voit, le jeu sur le subtil échiquier multi-niveaux (local, régional, global) est d'une complexité extraordinaire...

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Conflagration ?

Publié le par Felli Bernard

Conflagration ?

27 Juin 2017 , Rédigé par Observatus geopoliticus Publié dans #Etats-Unis, #Russie, #Moyen-Orient

Ce blog n'a jamais fait dans le sensationnalisme et a toujours refusé de tomber dans la facilité, mais les nouvelles ne sont pas rassurantes. Certes, il se peut encore que tout cela ne soit qu'un petit jeu, bien dangereux et assez pitoyable d'ailleurs, de politique intérieure. Mais...

Ainsi le Donald a-t-il une fois de plus - une fois de trop ? - succombé à l'intense pression de l'Etat profond, du moins une partie, et lancé un menaçant avertissement à Damas. Cela a d'ailleurs pris à peu près tout le monde de court, y compris une partie de ses généraux. Une fois n'est pas coutume, la presse impériale elle-même semble relativement grave et précautionneuse. Le New York Times évoque entre les lignes une "très inhabituelle déclaration dont le motif est incertain". Quant au Los Angeles Times, il s'interroge sur un communiqué "sans preuve et sans explication". Les deux journaux mentionnent plusieurs officiels des Affaires étrangères, du Pentagone et des agences de renseignement pris par surprise, sans avoir été consultés.

Personne n'est évidemment dupe du prétexte de l'inénarrable "attaque chimique", c'est un false flag annoncé à l'avance et sans aucune vergogne. Quel gogo peut encore décemment croire qu'à chaque fois qu'Assad est vainqueur sur le terrain, il est subitement pris d'un coup de folie et ordonne une attaque chimique provoquant représailles et sanctions ? Même Goebbels trouverait que non, c'est décidément trop gros et ça ne passe plus...

Un gros malaise doit actuellement traverser l'institution militaire américaine. Avant-hier, le toujours excellent Seymour Hirsh publiait un article détaillé démontant totalement l'intox de Khan Cheikhoun il y a trois mois. Si le fidèle lecteur des Chroniques n'y apprendra rien de fondamental, le texte est très intéressant car il montre le désarroi de plusieurs officiers US :

"Rien de tout cela n'a de sens. Nous SAVONS que ce n'était pas une attaque chimique... Les Russes sont furieux..."

Il montre aussi que l'état-major russe avait tout donné aux Américains : le plan de vol, la cible (un bâtiment de deux étages où allait avoir lieu une réunion entre pontes d'Ahrar al-Cham et d'Al Nosra). Moscou avait même directement prévenu la CIA au cas où celle-ci aurait des agents infiltrés susceptibles d'assister à la rencontre.

Après la Ghouta et s'être fait rouler ainsi à Khan Cheikhoun, on voit mal la Russie accepter le rôle du benêt une nouvelle fois. De fait, l'avertissement du Kremlin a été sec : "Les menaces américaines sont inadmissibles". Les avions de reconnaissance de l'USAF qui ont survolé aujourd'hui la côte syrienne cherchaient peut-être d'ailleurs à savoir si les S400 sont déjà en état d'alerte.

Que feront les Russes si un autre false flag a lieu et si Cretinho met ses absurdes menaces à exécution ? Se dirigera-t-on vers un conflit ouvert entre les deux premières armées de la planète ? Les grandes guerres commencent souvent petitement... Les historiens du futur, s'il y en a encore, se pencheront sur les causes de la conflagration. C'est le Los Angeles Times, cité plus haut, qui nous donne la clé. Là encore, le lecteur ne sera pas surpris :

Une source non-gouvernementale proche de la Maison blanche a déclaré que l'administration avait reçu des  informations selon lesquelles les Syriens mélangeaient des agents chimiques pour une possible attaque au gaz sarin dans l'est ou le sud du pays, où l'armée gouvernementale et les milices alliés ont récemment connu des reculs.

Notons l'invraisemblable désinformation de la dernière ligne, typique du bourrage de crâne préparant le chemin à une guerre. Les loyalistes avancent partout, il est absolument infantile de prétendre le contraire :

                             Février                                             Juin                        Très bientôt (A, B, C)

Le sud et l'est, l'arc chiite donc... Dans le dernier billet sur la Syrie, nous prévenions :

Dans le contexte actuel, tout le jeu pour l'ours consiste à montrer les dents sans utiliser ses griffes, en se laissant simplement porter par le vent de l'Histoire. Nul doute que d'autres provocations auront lieu, auxquelles il faudra ne pas répondre tout en grognant assez fort pour qu'elles ne se répètent pas trop souvent.

A l'instant, Israël a d'ailleurs bombardé des positions syriennes dans l'extrême-sud alors que l'armée est aux prises avec Al Qaeda. Réaction infantile, sur un théâtre secondaire faut-il préciser, de Bibi ben Laden, impuissant devant la reconstitution de l'arc chiite.

Nous y voilà... Devant l'inexorable avance loyaliste le long de la frontière syro-irakienne, Saoudie et Israël entrent en mode panique. Est-ce un hasard si l'article du New York Times déjà cité parle de "renseignements transmis par des alliés - dont Israël" ? Consciemment ou non, Cretinho et son entourage gobent l'intox, sans doute confortés par une partie de l'Etat profond mais peut-être pas dans sa totalité. Car cette fois, le petit jeu de duperie des deux dernières fidèles canailles du système impérial peut mener à une très dangereuse et très réelle escalade.

 

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Eurasia energetica

Publié le par Felli Bernard

Eurasia energetica

24 Mai 2017 , Rédigé par Observatus geopoliticus Publié dans #Russie, #Chine, #Gaz, #Pétrole, #Sous-continent indien

L'intégration énergétique toujours plus poussée de l'Eurasie doit donner des sueurs froides à Washington...

Les importations de pétrole russe par l'Inde ont explosé en 2017. Alors que le chiffre habituel, modeste, ne dépassait jamais les 500 000 tonnes annuelles (c'est-à-dire 10 000 barils par jour), les cinq premiers mois de l'année ont déjà atteint le million de tonnes. En cause : les coupures de production de l'OPEP pour faire remonter le cours de l'or noir ainsi qu'une dispute à propos d'un gisement iranien. Les spécialistes ne voient aucune raison pour que la tendance s'inverse dans un proche avenir, d'autant que Rosneft s'apprête à acheter la compagnie indienne Essar Oil, spécialisée dans la raffinerie.

Certes, les fondamentaux géographiques - éloignement, Pamir (P) et Himalaya (H), Pakistan (Pak) - empêcheront durablement la Russie de devenir le principal fournisseur du pays de Krishna, du moins en pétrole (pour le gaz, c'est une autre affaire) :

Aucun problème de cet ordre entre Moscou et Pékin, dont la lune de miel énergétique ne connaît aucun nuage d'autant qu'elle se couple au méga-projet chinois de nouvelles Routes de la Soie.

Russes et Saoudiens se tirent toujours la bourre pour la place de fournisseur n°1 de l'insatiable dragon, avec en filigrane le futur du pétrodollar donc de la puissance américaine. Le voyage pharaonique du Seoud en mars n'a apparemment pas eu l'effet escompté ; pour le deuxième mois d'affilée, l'ours a surpassé le chameau comme premier pourvoyeur d'or noir dans l'empire du Milieu, avec 1 150 000 barils par jour contre 963 000.

Quant à l'oléoduc Skorovodino-Daqing (en vert sur la carte suivante) inauguré en 2011, il a vu passer depuis sa naissance 100 millions de tonnes, soit environ 400 000 barils par jour. Il fait partie de l'énorme complexe ESPO (East Siberia-Pacific Ocean) qui pourrait bientôt redessiner la carte énergétique de l'Asie orientale avec ses tentacules vers les Corées et le Japon, d'autant que la source a de beaux jours devant elle.

Au passage, relevons l'importance stratégique absolument majeure qu'est en train d'acquérir l'Asie du Nord-est, point sur lequel nous reviendrons prochainement.

Enfin, de l'autre côté de l'échiquier eurasiatique, les livraisons de Gazprom à la Turquie ont également bondi de 26% pour atteindre plus de 10 Mds de m3 sur les quatre premiers mois de l'année. Comme ses compères européens qu'il exècre pourtant, le sultan devient chaque jour plus dépendant de l'or bleu russe. Et dire que le Turk Stream, dont la construction vient de débuter, n'est même pas encore en service...

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Bombardera bien qui bombardera le dernier

Publié le par Felli Bernard

Bombardera bien qui bombardera le dernier

19 Mai 2017 , Rédigé par Observatus geopoliticus Publié dans #Moyen-Orient

Reste à savoir qui sera le rieur final... Dans le dernier billet sur la Syrie, notre interrogation ne pouvait être plus appropriée :

Se dirige-t-on vers un choc entre forces spéciales russes et américaines vers Al Tanaf ou, au contraire, une entente secrète sur le dos de tout le monde ? Mystère, mystère...

La coalition US est donc venu apporter son écot au maelstrom ambiant en bombardant hier, dans le sud, une colonne loyaliste en direction d'Al Tanaf. Premier sujet de discorde : la cible. Si tout le monde s'accorde à dire que c'était une milice chiite pro-gouvernementale, les avis divergent ensuite assez sérieusement.

La position de Washington :

Une source au Pentagone, citée par l'AFP, a précisé qu'il s'agissait d'une milice chiite, armée par le gouvernement de Damas mais agissant de manière indépendante. Toujours selon la même source, le convoi n'aurait pas répondu aux avertissements visant à l'empêcher de s'approcher trop près de forces de la coalition à At-Tanf, un camp de rebelles syriens soutenus par les Etats-Unis et leurs alliés. Dans cette région les forces spéciales américaines forment et entraînent des rebelles pour lutter contre Daech.

L'insistance sur la supposée "indépendance" de cette milice, qui plus est prévenue au préalable, semble révéler en creux que Washington ne cherche pas à s'en prendre à l'armée syrienne et le fait savoir.

Mais à Damas, on n'est pas de cet avis. Le groupe en question, Saraya al-Areen, milice alaouite de Lataquié, faisait partie d'un convoi "officiel" en compagnie de l'armée et des Forces de défense nationale. Moscou n'est pas amusée et considère l'attaque comme "inacceptable". Lavrov va plus loin et accuse tacitement les Américains d'aider les djihadistes, ce qui est une évidence depuis longtemps pour le lecteur de ce blog.

La grande question est de savoir si les Russes vont désormais activer les systèmes anti-aérien contre les avions de la coalition. L'on se rappelle que, après l'affaire des Tomahawks le mois dernier, la rupture par Moscou du canal de communication visant à éviter les incidents aériens avait fortement troublé le Pentagone. Bis repetita dans les jours à venir ? Pas sûr, car on verra plus bas que c'est surtout l'Iran qui pousse à cette offensive en direction de la frontière irakienne.

L'autre question est de savoir si Trump est lui-même au courant de ce qui se passe ou si l'Etat profond a voulu lui forcer la main. On se souvient qu'il y a huit mois, des éléments insubordonnés de l'appareil militaire avaient vraisemblablement torpillé l'entente Kerry-Lavrov en bombardant "par erreur" l'armée syrienne à Deir ez-Zoor. Le parallèle avec la récente visite du ministre russe à Washington et l'hystérie qui en a découlé est assez frappant. On voudrait saboter le rapprochement russo-américain qu'on ne s'y prendrait pas autrement...

D'un autre côté, empêcher la jonction chiite à la frontière syro-irakienne a toujours été le grand but des principaux alliés de l'empire - Israël, Saoudie, Turquie, Jordanie même - et le Donald n'a jamais caché sa sympathie pour au moins l'un d'entre eux (le premier cité). Il n'aura également échappé à personne que cette attaque intervient deux jours après la rencontre Trump-Erdogan, même si celui-ci est plus préoccupé par le soutien US aux YPG kurdes.

Quoi qu'il en soit, la course pour le contrôle de la frontière syro-irakienne est le nouveau chapitre important du grand et interminable livre de la guerre syrienne et c'est évidemment dans ce contexte qu'il faut replacer ce bombardement. Et peut-être un autre d'ailleurs, si l'info est confirmée : des avions américains auraient attaqué des Unités de Mobilisation Populaire irakiennes chiites de l'autre côté de la frontière.

Le conditionnel reste de mise car, pour l'instant, un seul média irakien en parle ; de plus, le lieu évoqué ("près d'Al Boukhamal") est difficilement possible, Daech contrôlant la zone. Toutefois, cela collerait parfaitement avec le tableau général : empêcher Bagdad et Damas de reconstituer l'arc terrestre chiite. Coïncidence, cela intervient au moment même où un envoyé irakien discute avec Assad de "coopération dans la lutte anti-terroriste", c'est-à-dire évidemment de la reprise du territoire de l'EI qui sépare encore les deux pays.

Si les Américains persistent à vouloir remplacer Daech par leurs hommes de paille et couper l'axe Damas-Bagdad, ils prennent le risque d'entrer en collision directe avec l'Iran, ce dont s'inquiète jusqu'à The Atlantic. C'est en effet la politique de Téhéran, non de Moscou, de reconstituer l'arc chiite et la poussée loyaliste vers la frontière est plus d'obédience perse que russe.

Que fera Poutine ? On a vaguement l'impression que les chiites lui ont un peu forcé la main sur ce coup (c'est aussi ce que laissent entendre des officiels US qui n'ont peut-être pas tout à fait tort pour une fois). Le Kremlin doit être pris dans un certain dilemme : impossibilité de lâcher ses alliés mais risque sérieux d'escalade.

Les Américains ne sont pas mieux lotis. Les groupes rebelles soutenus par Washington restent ce qu'ils sont ; personne n'a oublié le fiasco de 2015 et il n'y a guère de raisons de croire que la cuvée 2017 soit beaucoup plus efficace... Face à une attaque résolue des forces loyalistes, la survie de ces groupes dépendra entièrement de la protection aérienne dispensée par les Etats-Uniens. Au risque de pour ces derniers d'être happés, de s'impliquer bien plus avant dans le conflit syrien (ce que la nouvelle administration avait juré de ne pas faire) et de se heurter de plein fouet aux Russes.

Cruel dilemme qu'on a visiblement compris à Damas et à Téhéran. Loin d'être découragée par le bombardement d'hier, l'armée syrienne envoie des renforts dans la zone et continue d'avancer en direction d'Al Tanaf. Quant au Hezbollah, il y aurait redéployé 3000 de ses combattants. Chaud...

 

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Cap à l'est

Publié le par Felli Bernard

Chroniques du Grand jeu

Cap à l'est

16 Mai 2017 , Rédigé par Observatus geopoliticus Publié dans #Moyen-Orient

En Syrie, 2016 fut marquée du sceau septentrional (Alep, Al Bab). Désormais, les regards se tournent vers l'Orient où la grande explication devrait avoir lieu cette année.

Comme prévu, la poche rebelle de Qaboun a été résorbée près de Damas, ne laissant comme dernier point d'abcès dans la région que l'enclave de la Ghouta orientale, où la guerre civile inter-barbue a comme de bien entendu repris. Les combats pour la capitale ou le condensé des évolutions de la longue guerre syrienne. Deux cartes qui disent tout :

A l'est d'Alep et au sud d'Al Bab, la base de Jirah a été définitivement prise à Daech. Les opérations devraient continuer sur Maskaneh avant la jonction - amicale ou inamicale ? - avec les forces kurdes à Taqba.

Mais surtout, l'accord sur les zones dites de désescalade est tombé à point nommé - et connaissant Poutine, ce n'est sans doute pas un hasard - pour faire redescendre la tension en Syrie occidentale et profiter du cessez-le-feu provisoire afin de lancer les cohortes loyalistes vers l'est du pays. De gros renforts affluent depuis plusieurs jours à Palmyre et les Russes mettent un point d'honneur à contrôler le ciel jusqu'à Deir ez-Zoor et au-delà. 

Car l'objectif (flèches rouges) est Deir ez-Zoor, assiégée par l'EI depuis trois ans, et la frontière syro-irakienne. En filigrane, il s'agit évidemment de maintenir un continuum est-ouest (arc chiite, quand tu nous tiens) et empêcher sa coupure nord-sud par l'avancée de groupes rebelles soutenus par Washington (flèches noires).

A noter que l'armée syrienne concentre des forces et a commencé les opérations sur le chemin d'Al Tanaf, plus au sud, pour couper en deux le vaste mais désertique territoire des rebelles "américano-jordaniens".

Là, nous entrons dans le maelstrom géopolitique et il est bien difficile d'y voir clair, d'autant que les intox abondent. Il y a quelques jours, la nouvelle d'une grosse concentration de blindés US, massés en Jordanie et prêts à entrer en Syrie, a fait l'effet d'une bombe et a été reprise un peu partout. En réalité, c'est la base militaire jordanienne d'Az-Zarqa et les blindés y stationnaient déjà en 2015...

L'administration Trump a-t-elle l'intention de recréer la fameuse principauté salafiste sunnite en Syrie orientale, coupant l'arc chiite ? C'était, on s'en rappelle, l'objectif de Barack à frites et de ses amis turco-pétromonarchiques dès 2013. Les signaux sont une fois de plus contradictoires.

Le Donald a apparemment ôté le bâton de la politique syrienne des mains de ses généraux néo-cons pour le passer à Tillerson, plus russo-compatible. Moon of Alabama, pourtant généralement pessimiste, parfois exagérément, suggère également que les Américains travaillent de facto pour Assad. D'un autre côté, les Follamour du système impérial viennent d'accuser il y a quelques heures Damas de tuer et brûler des milliers de prisonniers. Notez le "crématorium", toujours susceptible de frapper les imaginations et de rappeler les z'heures les plus sombres...

Un Donald adepte du double jeu ou dépassé, incapable de contrôler son administration ? A moins que nous ne soyons ici encore dans un false flag au carré : donner des gages de fermeté aux néo-cons tout en s'entendant avec les Russes par derrière (il n'aura échappé à personne que Lavrov vient de faire une petite visite apparemment fructueuse à Washington).

Se dirige-t-on vers un choc entre forces spéciales russes et américaines vers Al Tanaf ou, au contraire, une entente secrète sur le dos de tout le monde ? Mystère, mystère... D'autant qu'entre en compte l'inconnue irakienne.

Que se passe-t-il de l'autre côté de la ligne Sykes-Picot ? L'étau se resserre autour de Mossoul, ou plutôt désormais de son centre-ville, mais ce front n'a pas d'incidence sur notre problème. On voit que la zone qui nous occupe, entre Al Tanaf et Deir-ez-Zoor, est toujours contrôlée du côté irakien par les petits hommes en noir de Daech.

Après la libération de Mossul et de la poche à l'ouest de Kirkouk, l'armée irakienne et les milices chiites  (les Unités de Mobilisation Populaire ou UMP) se dirigeront vers la frontière. La franchiront-elles ? C'est LA grande question qui risque de redéfinir la situation générale du Proche-Orient.

Si l'on répond par l'affirmative, alors la partie est finie. L'EI syrien et les djihadistes modérément modérés seront broyés, l'arc chiite totalement reconstitué et renforcé. On peut d'ailleurs se demander quelle sera la réaction des pétromonarchies et de la Turquie devant ce fait accompli cauchemardesque pour eux...

Cependant, l'affaire n'est pas encore pliée. Nous avons vu le mois dernier que Moqtadra Sadr avait apporté une note pour le moins discordante dans la symphonie chiite :

Moqtada Sadr fait encore des siennes. Nous avions parlé de ce personnage sulfureux :

En Irak, le fameux Moqtada Sadr, influent prêcheur chiite, a appelé à attaquer les troupes US. Quand on sait que les brigades "sadristes" comptent plusieurs dizaines de milliers de combattants et qu'elles ne jettent pas leur part au chien dans la guerre contre Daech, cela complique quelque peu la situation. Cette déclaration incendiaire est sans doute à relier aux grandes manoeuvres préparant l'après-guerre. (...)

Pour qui roule Moqtada ? Sans doute pour personne. On aurait tort de le considérer comme l'homme des Iraniens ; depuis treize ans, plusieurs points de tension ont éclaté entre Téhéran et cet électron libre. Le gouvernement irakien, chiite comme lui, en a une peur bleue : on se souvient de l'invasion du parlement en avril, en pleine zone verte, pour réclamer la fin du népotisme, de la corruption et mettre en place un "gouvernement de technocrates" sans affiliation politique ou religieuse (nouvelle preuve de la complexité du personnage, religieux à la politique laïque).

Nos pressentiments ne pouvaient pas être mieux illustrés, car l'ami Motqada vient encore de mettre les pieds dans le plat en appelant Assad à démissionner :

«Il serait juste que le président Bachar al-Assad démissionne (…) et évite au cher peuple de Syrie le fléau de la guerre et l’oppression des terroristes», a-t-il déclaré, dans un communiqué rendu public le samedi 8 avril 2017.
 
Trois jours plus tard, depuis la ville sainte de Najaf où il est basé, à 200 km au sud de Bagdad, il persiste et signe. «J’ai exhorté Assad à partir pour préserver l’axe de la résistance et afin de lui éviter le sort de Kadhafi», a-t-il prédit dans un nouveau communiqué.
 
Même s’il prend ses précautions en défendant «l’axe de la résistance» contre Israël, qui comprend l’Iran, la Syrie et le Hezbollah libanais, Moqtada al-Sadr est le premier haut responsable chiite à contester ainsi la légitimité du président syrien.
 
Une surprenante offensive frontale contre un des piliers de la stratégie iranienne d’exportation de la révolution islamique. Bien que formé en Iran, Moqtada al-Sadr, dont les miliciens ont combattu les forces américaines en Irak, joue en effet de plus en plus la carte nationaliste.

Il en a même profité pour condamner les représailles américaines contre Bachar al-Assad et exhorter les Etats-Unis et la Russie à se retirer du théâtre syrien.
 
Engagé à la tête d’un vaste mouvement populaire contre la corruption et en faveur de réformes dans le pays, il organise régulièrement des manifestations dans la Zone verte ultra-sécurisée de Bagdad, siège du pouvoir et du parlement irakien dominés par Téhéran.
 
Moqtada al-Sadr mobilise également ses partisans contre les milices chiites du Hachd al-Chaabi (les Forces populaires de mobilisation), alliées de l’Iran. Il s’en démarque tant en raison de leur engagement auprès d’Assad en Syrie que pour leurs exactions contre les populations sunnites en Irak, sous couvert de lutte contre les djihadistes de l’Etat islamique.
 
Selon le site libanais AlKalima Online, de jeunes Irakiens ont même repris à l’université Al-Diwaniya dans le sud du pays le slogan "Iran, dehors, dehors !" contre Kaïs al-Khazaali, le chef de Aasaeb ahl al-Hak (la ligue des vertueux), venu mobiliser en faveur des milices pro-iraniennes. Un slogan que les partisans de Moqtada scandaient lors des occupations de la Zone verte.

Il ne peut pas ignorer qu'Assad n'est très certainement pour rien dans l'événement de Khan Cheikhoun. Aussi, l'explication est ailleurs et corrobore ce que nous disions de lui l'année dernière. Sa sortie a tout à voir avec des considérations intérieures :

Moqtada al-Sadr cherche à se démarquer du gouvernement irakien et des autres partis chiites au pouvoir depuis 2003. Il  est engagé depuis plus de deux ans dans une campagne anti-corruption et pro-réforme. A coup de déclarations tonitruantes ou de manifestations monstres, il critique la politique irakienne, très alignée sur Téhéran. Le chef chiite se veut Irakien. Et avec cette déclaration, il veut montrer que l'Irak peut être allié de Téhéran mais ne doit pas être son vassal. Un discours nationaliste, son fond de commerce.

Si on compare, le gouvernement irakien a appelé à une enquête internationale sur les évènements de Khan Cheikhoun... sans critiquer Bachar el-Assad. Al-Sadr va même plus loin, il cherche à incarner la voix de la réconciliation chiite-sunnite en osant critiquer un allié de l'Iran, un dirigeant soutenu par Bagdad. C'est un leitmotiv chez lui ces dernières années.

Le mois dernier, il osait déclarer que les milices sectaires n'ont pas leur place en Irak. Du miel aux oreilles des sunnites et une provocation pour les milices chiites qui participent à la lutte contre l'organisation de l'EI mais qui ont été accusées de crimes de guerre, comme des kidnappings, des exécutions sommaires et des tortures.

Moqtada al-Sadr ajoutait même qu'il craignait des tensions entre communautés après que l'organisation de l'EI a été vaincue. Car le problème politique irakien reste entier. Il y a un fossé entre les communautés. Moqtada al-Sadr suggère qu'il pourrait faire partie de la solution.

Ainsi, s'il venait à arriver au pouvoir, l'ennemi historique des Américains pourrait paradoxalement compliquer sérieusement l'après-conflit syrien et la reconstitution de l'arc chiite. Quand nous vous disons et répétons que les facétieux Dieux de la géopolitique s'amusent...

Or la position de Moqtada, faisant primer le nationalisme sur le religieux (solidarité chiite), n'est pas isolée en Irak, très divisé sur la question. D'un côté, l'ex-Premier ministre Maliki, qui a passé quinze ans en exil à Damas du temps de Saddam, déclarait en octobre : "Nous arrivons, Raqqa, nous arrivons, Alep, nous arrivons, Yémen !" Il est rejoint en cela par plusieurs puissantes milices pro-iraniennes prêtes à en découdre pour aider Assad : Asaib Ahl al-Haq, Saraya al-Kharasani, al-Nojaba et Kataib Hezbollah. De l'autre côté, outre Sadr, l'actuel Premier ministre Abadi et de grands clercs chiites dont la plus haute autorité spirituelle d'Irak, l'ayatollah al-Sistani. Quant aux commandants des UMP, comprenant l'un et l'autre courant, ils sont obligés de ménager la chèvre et le chou.

Parmi les facteurs de cette profonde fracture, il y a évidemment la position ambivalente vis-à-vis de Téhéran. Chez certains, le bon vieil antagonisme entre Arabes et Perses prend le pas sur l'appartenance religieuse et un excellent article du Monde Diplomatique l'évoquait déjà en 2006 :

Une autre école dénonce cette thèse [la tentation de concevoir les chiites comme une entité homogène, ndlr], à laquelle elle oppose celle d’un «nationalisme irakien» à toute épreuve. Tel cet observateur iranien avisé qui nous confie par exemple : «Les solidarités intrachiites ne transcenderont pas la ligne de fracture fondamentale qui sépare les Arabes des Perses. Tout le monde semble avoir oublié que les chiites irakiens ont combattu les chiites iraniens pendant les huit longues années de la guerre Iran-Irak, l’une des guerres les plus sanglantes de la seconde moitié du XXe siècle. Des informations qui nous viennent d’Irak indiquent que les Irakiens, même ceux qui ont vécu en exil en Iran, n’apprécient pas l’influence iranienne dans leur pays.» (...)

Cette situation ne transforme pas pour autant l’Iran en nation «par défaut» ou «par adoption» pour les chiites irakiens. Dans le sud du pays, on conserve des sentiments partagés à l’égard du voisin perse. M. Al-Sadr joue par exemple sur les origines iraniennes de l’ayatollah Ali Al-Sistani pour le dénigrer. Les résidents de la ville d’Al-Amara se plaisent à qualifier ceux d’Al-Kout de « Perses », un terme très péjoratif à leurs yeux. Si les portraits de l’ayatollah Ruhollah Khomeiny et de son successeur Ali Khamenei foisonnent, seuls de rares acteurs de la scène politique chiite reconnaissent la conception iranienne de velayat-e-faqih («gouvernement du docte»), pilier de la République islamique. Les positions de l’ayatollah Al-Sistani vis-à-vis de ses pairs iraniens ont toujours été à la fois diplomatiques – évitant de franchir certaines lignes rouges – et farouchement indépendantes. Il semblerait du reste que, en tant que source d’interprétation des écritures, il soit davantage considéré en Iran que le «guide», l’ayatollah Khamenei lui-même.

Au-delà de la pierre d'achoppement iranienne, il y a aussi, il faut le dire, le comportement très ambigu de Damas dans les années 2000, après l'invasion de son voisin irakien. Pour une fois, les accusations américaines étaient fondées - confirmées par des officiels irakiens mais aussi par des sources bien placées à votre serviteur : Assad a, dans un dangereux coup de poker-boomerang, délibérément laissé passer (en les libérant des prisons syriennes ?) des centaines de djihadistes pour rejoindre l'insurrection sunnite en Irak. Le but : "occuper" les troupes américaines et surtout dissuader Washington d'envahir la Syrie.

Si certains - dont Maliki, le Premier ministre de l'époque et la victime directe des agissements de Damas - ont passé l'éponge et sont maintenant prêts à mettre sur pied une coalition chiite pour aider le gouvernement syrien, d'autres à Bagdad ont la mémoire plus rancunière...

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THAAD, TAPI et tempête

Publié le par Felli Bernard

THAAD, TAPI et tempête

12 Mai 2017 , Rédigé par Observatus geopoliticus Publié dans #Asie centrale, #Chine, #Gaz, #Russie, #Etats-Unis, #Extrême-Orient

Ca s'agite sur l'échiquier planétaire...

Rien ne va plus au pays des Turkmènes. Le limogeage, le mois dernier, du puissant chef du secteur de l'énergie n'est que le reflet des tensions gazières qui secouent Achgabat. Pièce absolument centrale du Grand jeu énergétique entre 1991 et 2005 - on retrouve dans cette histoire Bush, Ben Laden, les Saoudiens, Brzezinski, les Taliban ou encore Kissinger -, le Turkménistan fait maintenant face aux répercussions de l'échec de l'empire américain à s'immiscer en Asie centrale et à contrôler ses pipelines. Par contrecoup, l'inquiétude et l'intérêt de Moscou et Pékin pour le gaz turkmène ont baissé de plusieurs crans.

Les trois tubes du CAC (Central Asie-China) transportent vers la Chine 55 Mds de m3 via l'Ouzbékistan et le Kazakhstan. Une ligne D était prévue, passant par l'Ouzbékistan, le Tadjikistan et le Kirghizstan (en bleu sur la carte), devant acheminer 30 Mds de m3 supplémentaires.

Cette route Sud est maintenant reportée indéfiniment. Dès la fin 2014, des problèmes apparurent pour constituer des joint-ventures sino-kirghizes et sino-tadjikes avant que la Chine et l'Ouzbékistan n'enterrent officiellement le projet.

Coïncidence ? C'est justement en 2014 que Gazprom et Pékin ont signé le deal du siècle - le plus gros contrat de l'histoire - pour la fourniture de 38 Mds de m3 de gaz russe pendant 30 ans. Notons en passant que ce projet pharaonique suit son cours avec l'ouverture un check-point frontalier sur le fleuve Amour visant à faciliter la construction de part et d'autre.

Bloqué à l'ouest par la Caspienne, délaissé au nord-est par la Chine, le Turkménistan n'a plus d'espoir que dans l'impossible TAPI au sud-est. Celui-ci aussi, nous l'avons longuement et plusieurs fois évoqué. En anglais, pipedream signifie "chimère". Jamais un gazoduc n'a aussi bien porté ce nom...

A 6 000 kilomètres de là, les Américains installent leur THAAD en Corée du sud, officiellement contre les nordistes de Kim, officieusement contre la Chine, ce que votre serviteur et nombre d'analystes répètent inlassablement. Cela a lieu dans un contexte un peu particulier avec l'élection d'un président sino-compatible moins soumis aux desiderata impériaux.

Nous nous étions arrêtés au refus coréen de payer et à l'offre américaine de prendre en charge tous les coûts. En réalité, ce cadeau de McMaster, le Conseiller à la sécurité nationale issu de l'establishment washingtonien, a été très mal pris par Trump qui l'aurait littéralement engueulé au téléphone.

Dernier épisode d'une suite d'accrocs qui commence à se rallonger sérieusement et qui débuta dès le mois de février quand, avant un discours présidentiel devant le Congrès, le général néo-con avait fortement conseillé de ne pas utiliser l'expression "terrorisme islamique radical", sans doute pour éviter de braquer la Saoudie et autres alliés. Non seulement le Donald avait employé les mots fatidiques, mais il avait pris bien soin d'en détacher chaque syllabe.

Donald 2.0 redeviendrait-il Donald 1.0 ? L'ambiance générale parmi l'Etat profond est à la désillusion et, après la vraie-fausse frappe sur la Syrie grâce à laquelle le président américain a connu un répit, la MSN, fidèle porte-voix du système impérial, retombe dans l'habituelle hystérie.

Il est vrai que Trump tend parfois le bâton pour se faire battre, en virant le directeur du FBI - "bonne décision, mauvais timing" comme le disent certains - alors même qu'il accueille avec égard Lavrov à la Maison blanche. Il n'en fallait pas plus à la presstituée pour reprendre du service.

Sur le fond, les deux hommes ont discuté extensivement de la Syrie. Si l'on ne connaît évidemment pas le contenu des échanges, cela s'est apparemment très bien passé au vu des réactions des uns et des autres : "Pragmatisme", "très bonne rencontre"... De quoi faire enrager un peu plus le Deep State.

 

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Coréegraphie

Publié le par Felli Bernard

Coréegraphie

9 Mai 2017 , Rédigé par Observatus geopoliticus Publié dans #Extrême-Orient, #Chine, #Etats-Unis

Mauvaise nouvelle pour l'empire... En Corée du Sud, Moon Jae-in vient d'être confortablement élu président après la destitution de la conservatrice et pro-US Park Geun-hye. Or, le nouvel occupant de la Maison bleue est moins favorable aux vues américaines que son prédécesseur :

Après presque 10 ans de règne conservateur, la victoire de Moon Jae-in pourrait signifier un changement considérable de politique vis-à-vis de Pyongyang, mais aussi de l'allié et protecteur américain. En effet, il prône le dialogue avec la Corée du Nord afin de désamorcer les tensions et de l'inciter à revenir à la table des négociations. Il veut aussi plus de distance entre Séoul et Washington. Le candidat conservateur Hong Joon-pyo l’avait notamment qualifié de « gauchiste pro-Pyongyang » durant la campagne.

Habitués à vivre avec la menace nord-coréenne, la question des programmes balistique et nucléaire de Pyongyang ne détermine pas le vote sud-coréen.

Pour aller un peu plus loin :

Classé plutôt à gauche, Moon Jae-in est né en pleine Guerre de Corée sur l'île de Geoje, dans le sud du pays, d'une famille pauvre de réfugiés, qui ont fui le Nord. Sa mère, raconte-t-il dans son autobiographie, vendait des œufs dans la ville portuaire de Busan avec son bébé, lui, accroché dans le dos.

Candidat, il a promis de réduire le pouvoir économique détenu par les conglomérats familiaux sud-coréens, les "chaebols", dont les relations troubles avec le pouvoir politique ont à nouveau été exposées par le scandale Park.

Mais ses détracteurs l'accusent de manquer de poigne à l'égard de Pyongyang, en pleine période de tensions relatives aux ambitions nucléaires du régime nord-coréen. L'avocat préconise en effet le dialogue et la réconciliation avec le Nord pour calmer la situation et ramener Pyongyang à la table des négociations. En décembre, il avait affirmé qu'une fois élu, il irait en Corée du Nord, avant de se rendre aux États-Unis, puissance protectrice du Sud.

Interrogé sur cet étonnant positionnement, il avait expliqué qu'il voulait dire que sa priorité était de faire retomber la tension avec son voisin. Il s'est en outre montré plus hostile au déploiement en Corée du Sud du bouclier américain antimissiles Thaad, qui provoque la colère de la Chine.

Dans un récent livre, le nouveau chef d'État écrivait que Séoul devait apprendre à dire "non" à Washington, plaidant pour des relations "plus justes et plus équilibrées" avec l’administration américaine.

C'est évidemment la question du THAAD qui cristallise toutes les interrogations. La société sud-coréenne y est majoritairement opposée (34% pour, 51% contre) et Séoul, même sous l'ancienne direction, refusait vaille que vaille de débourser le moindre won pour l'installation du système anti-missile.

Inquiets devant l'éventualité d'une victoire de Moon et d'un refus subséquent du THAAD, les Américains se sont dépêchés de débarquer l'équipement fin avril pour mettre le nouveau président devant le fait accompli, ce qui n'a trompé personne. De plus, Trump a dû ravaler sa fierté et accepter la prise en charge totale du coût de la batterie (1 milliard de $).

Pourtant, nous ne sommes peut-être pas au bout de nos surprises :

L’équipe de campagne de Moon Jae-in, le candidat du parti démocratique libéral favori de la présidentielle, a immédiatement dénoncé cette installation imprévue, regrettant qu’elle ne prenne pas en compte l’avis du peuple. Selon Moon, le prochain président élu devrait être autorisé à prendre la décision finale sur le déploiement du THAAD après les élections du 9 mai.

Il est maintenant président et les prochains jours seront scrutés avec avidité, tant à Washington qu'à Pékin, Pyongyang ou Moscou. Car c'est de haute géostratégie qu'il s'agit ici, sur la case orientale de l'échiquier eurasien :

Nous sommes évidemment en plein Grand jeu, qui voit la tentative de containment du Heartland eurasien par la puissance maritime américaine (...) Il s'agit avant tout pour le Heartland de briser l'encerclement US et de s'ouvrir des routes vers le Rimland et vers l'océan, exactement comme la Russie le fait sur la partie ouest de l'échiquier avec ses pipelines et ses alliances de revers (...)

La guerre froide entre les deux Corées ou entre Pékin et Taïwan sont évidemment du pain béni pour Washington, prétexte au maintien des bases américaines dans la région (...)

Pour les Etats-Unis, le sud du Rimland semble définitivement perdu (entrée de l'Inde et du Pakistan dans l'OCS, fiasco afghan), le Moyen-Orient tangue sérieusement (Syrie, Iran, Irak maintenant, voire Yémen). Restent les deux extrémités occidentale (Europe) et orientale (mers de Chine) de l'échiquier où l'empire maritime s'arc-boute afin de ne pas lâcher. La bataille pour l'Europe (noyautage des institutions européennes, putsch ukrainien, manigances balkaniques vs pipelines russes, routes de la Soie chinoises, soutien moscovite à l'anti-système) est en cours. A des milliers de kilomètres de là, en Orient, un conflit jumeau s'annonce dont nous assistons actuellement aux prémices...

Comme nous l'écrivions en février 2016 :

Washington utilise habilement un conflit ancien et réel (crise coréenne : 1er niveau) pour placer ses pions sur l'échiquier (Grand jeu : 2nd niveau). Des batteries THAAD sur le territoire sud-coréen, surveillant officiellement la Corée du nord et officieusement la Chine, seraient évidemment un coup porté à la dissuasion nucléaire chinoise. Il n'est guère étonnant dans ces conditions que Pékin proteste sérieusement et convoque l'ambassadeur de Corée du sud.

Dans ce contexte, l'élection de Moon risque de rebattre les cartes, dans des proportions qu'il est difficile de prévoir. Il est notoirement amical avec Pékin et, on l'a vu plus haut, très critique vis-à-vis de l'installation du bouclier US. Rééquilibrage des alliances, soumission à la pression américaine, ni-ni visant à plaire à tout le monde... tout est possible. Sans compter les coups d'éclat de Kim III qui ne manqueront pas d'advenir.

 

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Goldfinger versus Pétrodollar

Publié le par Felli Bernard

 

 

Goldfinger versus Pétrodollar

5 Mai 2017 , Rédigé par Observatus geopoliticus Publié dans #Pétrole, #Economie, #Moyen-Orient, #Etats-Unis, #Russie, #Chine

Lorsqu'en 2012-2013, les Etats-Unis édictèrent une série de sanctions contre la banque centrale iranienne à propos du supposé programme nucléaire, Téhéran contourna le piège en recourant à l'or. L'Inde, qui achetait du pétrole iranien et ne pouvait le payer en dollars, passa par l'intermédiaire de la Turquie, principal marché de l'or au Moyen-Orient : Ankara recevait les paiements en monnaie fiduciaire et transférait le précieux métal jaune à Téhéran.

On voit d'ailleurs que les importations d'or turques ont explosé en 2013, pour pouvoir réaliser ce tour de passe-passe :

Notons au passage que les encouragements depuis quelques mois des autorités turques à vendre du dollar pour acheter de l'or ou de la lire et la presque confiscation de l'or des particuliers visent certes à enrayer la dégringolade de la monnaie (attaques des fonds spéculatifs US ?) mais s'inscrit plus généralement dans un vaste plan de dédollarisation et de constitution d'un axe de l'or.

Quand Erdogan déclare récemment vouloir commercer en monnaies nationales avec la Russie, la Chine et l'Iran, il ne fait que reprendre une antienne bien plus ancienne ; en 2012 déjà, il suggérait au FMI de remplacer le dollar par l'or pour ses prêts. Ce qui doit expliquer la mansuétude répétée de Moscou envers le sultan...

Le triangle Iran-Inde-Turquie vu plus haut n'est qu'un des nombreux exemples de la vague de dédollarisation qui touche lentement mais sûrement la planète et met en péril l'empire américain. A ce titre, la lune de miel aurifère sino-russe est éclairante. Le mois dernier, nous écrivions :

Une nouvelle est passée à peu près inaperçue quelques semaines avant le false flag chimique de Khan Cheikhoun. La banque centrale russe a ouvert son premier bureau à l'étranger à Pékin le 14 mars, à un moment où la Russie va pour la première fois de son histoire lancer un emprunt en yuans chinois.

Fin mars, le dragon renvoyait la pareille en ouvrant une banque de compensation à Moscou afin gérer les transactions en yuans et de créer en Russie un pool de liquidités en RMB facilitant le commerce bilatéral en monnaies nationales. Ce centre pourrait devenir un important hub financier dans le cadre de l'Union Economique Eurasienne et les nouvelles routes de la Soie chinoises.

Mais surtout, les discussions avancent sur l'établissement d'un étalon-or commun aux deux pays au moment où les monnaies occidentales deviennent chaque jour un peu plus des monnaies de singe. Il est même évoqué l'éventualité de paiements commerciaux en or !

Cela fait un certain temps que l'ours et le dragon nous mijotent quelque chose avec le métal précieux.

De fait, le mariage aurifère est déjà assez poussé. La Chine paye en yuans le pétrole russe qu'elle importe. Avec ces yuans, Moscou se précipite... à Shanghai pour acheter de l'or ! Circuit autarcique dont le dollar est totalement absent.

Assistera-t-on bientôt à un échange direct pétrole contre or ? Pas impossible vu ce que nous évoquions précédemment. Mais alors pourquoi Pékin continue de pousser à l'acceptation de contrats à terme sur le pétrole en yuans dans l'optique de rendre la monnaie chinoise indispensable sur le marché de l'or noir - ce que d'aucuns nomment le pétroyuan ? Peut-être bien pour embarquer les Saoudiens dans l'aventure.

Le fidèle lecteur du blog à ses débuts avait été prévenu :

[...] Une chose demeurait, stoïque et inébranlable : le pétrodollar. Saddam avait bien tenté de monter une bourse pétrolière en euros mais il fut immédiatement tomahawkisé. Kadhafi avait lancé l'idée mais les bombes libératrices de l'OTAN tombaient déjà sur Tripoli avant qu'il ait eu le temps de passer un coup de fil. Les stratèges américains pouvaient dormir du sommeil du juste, leurs charmants alliés pétromonarchiques du Golfe resteraient le doigt sur la couture du pantalon.

Sauf que... Une info extrêmement importante, donc passée inaperçue dans la presse française, est sortie il y a quelques jours. La Russie et l'Angola ont dépassé l'Arabie saoudite comme premiers fournisseurs de pétrole à la Chine. Chose intéressante d'après les observateurs, c'est le fait que la Russie (encore ce diable de Poutine !) accepte désormais les paiements en yuans chinois qui a motivé ce changement tectonique. D'après un analyste, si l'Arabie veut reprendre sa part de marché, il faudrait qu'elle commence à songer sérieusement à accepter elle aussi les paiements en yuans... c'est-à-dire mettre fin au pétrodollar.

Et là, cela risque de poser un sérieux dilemme aux Saoudiens : faire une croix sur leur prééminence pétrolière mondiale ou faire une croix sur le pétrodollar au risque de voir les Américains le prendre très mal et éventuellement fomenter un changement de régime.

Si - et cela reste encore un gros si pour le moment - les Saoudiens franchissent le Rubicon, une kyrielle d'autres pays suivront, dans et en dehors de l'OPEP, entraînant dans leur sillage la chute du pétrodollar et de la puissance impériale.

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Sultanpête dans un verre d'arak

Publié le par Felli Bernard

Sultanpête dans un verre d'arak

29 Avril 2017 , Rédigé par Observatus geopoliticus Publié dans #Moyen-Orient

Décidément, le sultan ne peut tenir en place. Il est vrai que les continuelles claques géostratégiques reçues ces dernières années (Syrie, Kurdes, Europe) n'ont pas d'effet apaisant sur un caractère comme le sien, qui de surcroît dépend entièrement de sa popularité intérieure. Or, avec la crise financière et les impasses extérieures, celle-ci commence à sérieusement tanguer.

Ainsi donc a-t-il décidé de bombarder à nouveau, mais de manière plus sévère, sa Némésis kurde dans le nord syrien et irakien. Dans le collimateur : le PKK bien sûr, mais aussi les YPG syriennes soeurs. A noter tout de même qu'à Sinjar, au nord-ouest de Mossoul, les Turcs se sont lamentablement plantés et ont tué six peshmergas de leur ami Barzani au lieu des ""terroristes"" visés... Quant aux bombardements sur Qandil, base arrière du PKK dans les montagnes kurdes irakiennes, ils sont monnaie courante et ne s'arrêtent jamais vraiment.

Ce coup de menton sultanesque laisse les Américains perplexes et gênés, mais des soldats US patrouillent maintenant la frontière syro-turque. Message subliminal : ne bombardez plus les Kurdes. Si Erdogan passe outre, il risque de provoquer une conflagration au sein même de l'OTAN, ce qui ne manquerait pas de piment.

Le ton est très sec à Bagdad, à Damas mais aussi à Moscou où l'on juge "inacceptables" les frappes turques. On se rappelle que les Russes avaient eux aussi déployé des troupes dans le canton kurde d'Efrin, en guise d'avertissement à Ankara. Si l'entente américano-russe en Syrie a connu des hauts et des bas ces dernières semaines, il semble qu'elle reste tout de même suffisamment solide au nord pour bloquer le sultan.

Le déploiement ou l'exhibition même symbolique de troupes (bleu marine pour les Américains, bleu ciel pour les Russes) sont une mise en garde aux velléités ottomanes :

Que peut faire Erdogan ? Rien. Il est bloqué, "cornérisé". Il s'est fait rouler dans la farine par Poutine qui, comme nous l'avions prévu, a utilisé les Turcs pour repousser Daech d'Al Bab avant de leur fermer la porte au nez. La rencontre entre les deux hommes à Sochi le 3 mai vaudra son pesant de loukoums.

Un mot cependant sur l'incompréhension qui frappe les observateurs, dont votre serviteur, devant une incongruité absolue. Ce blog a suffisamment démontré les talents stratégiques de Poutine pour ne pas relever l'énorme connerie - désolé, il n'y a pas d'autre mot - qu'il s'apprête à faire en autorisant semble-t-il la livraison de S-400 à la Turquie !

Certes la vente n'est pas encore faite, certes il y a des protocoles, certes la Syrie pourrait aussi en bénéficier, mais enfin... Comment avoir une seule seconde confiance en Erdogan ? Comment être sûr qu'il ne refilera pas certains secrets à l'OTAN ou n'utilisera pas les S-400 contre des alliés de Moscou ? Comme oser placer la Turquie du führerinho sur le même pied que des alliés stratégiques comme la Chine ou l'Inde, seuls pays avec l'Algérie à avoir reçu ces systèmes ? Ca nous dépasse...

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Ailleurs en Syrie, les loyalistes sont partout à l'offensive. A l'est de Damas, la poche de Qaboun devrait bientôt tomber et la Ghouta s'enfonce dans la guerre civile inter-barbue, même si prendre ce dernier abcès ne sera pas une promenade de santé. La zone gouvernementale s'étend autour de Palmyre où Daech recule assez fortement. Au nord de Hama, les djihadistes ont réussi à enrayer la débandade et stabilisé temporairement le front, mais leurs contre-attaques stériles leur coûtent, l'une après l'autre, de nombreuses pertes. Après une petite pause, l'attention loyaliste se tourne maintenant vers Lataminah, prochain objectif de l'armée. Plus au nord, à Idlib, dernier fief rebelle, les assassinats/attentats continuent de miner la grande fraternité barbue.

Avant-hier, Israël a fait sa petite sortie mensuelle en bombardant un dépôt d'armes du Hezbollah sur l'aéroport de Damas. Chose intéressante et qui a été peu relevée : il s'agissait d'un missile tiré à partir d'Israël et non d'un bombardement aérien avec survol du territoire. Cela semble indiquer que l'avertissement irano-russe au lendemain de l'affaire des Tomahawks a été pris au sérieux à Tel Aviv : plus d'avions israéliens dans le ciel syrien. Justement grâce aux S-400 que Moscou s'entête à négocier avec le sultan...

Puisqu'on parle du pays de Goliath David, ajoutons cet aveu de l'ex-ministre de la Défense qui explique que Daech, qui occupe une petite poche sur le Golan, s'est excusé après avoir ouvert le feu sur une patrouille israélienne. Il se peut qu'il s'agisse d'un accrochage ayant eu lieu en novembre et qui s'est terminé par des salves israéliennes tuant quatre petits hommes en noir. Pourquoi ces excuses : peur des représailles, "alliance" ponctuelle et locale ? La presse israélienne s'interroge en tout cas sur le canal de communication utilisé avec l'entité terroriste, ce qui pourrait constituer une grave violation de la loi.

Golan vers lequel se dirigera une nouvelle unité formée par les Russes pour reprendre le terrain aux djihadistes. Gageons qu'à ce moment, les lignes téléphoniques entre Moscou et tel Aviv seront très occupées pour éviter tout dérapage.

En vrac, le président russe est plus populaire que jamais en Syrie et beaucoup de bébés appelés "Poutine" ou "Vladimir" ont vu le jour ces derniers temps. A Alep libérée, une femme a été nommée maire d'un district. Les Occidentaux, si soucieux de féminisme, sont... silencieux. Il est vrai que les euronouilles (au minimum six d'entre eux) préfèrent élire sans rire l'Arabie saoudite à la Commission des femmes de l'ONU ! Pour l'instant, seule la Belgique a avoué. Le gouvernement finissant de Flamby, lui, tient à garder son vote secret...

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Tintin en Polodavie

Publié le par Felli Bernard

Tintin en Polodavie

26 Avril 2017 , Rédigé par Observatus geopoliticus Publié dans #Europe, #Russie

Deux pays aux trajectoires différentes, aux poids inégaux, mais qui suivent la même grande tendance du moment : l'émiettement et le détricotage du système impérial.

Nous avons parlé à plusieurs reprises de la Moldavie, petite par la taille mais appréciable par sa position géostratégique qui enfonce un coin entre deux des Etats - l'Ukraine post-putsch et la Roumanie - les plus atlantistes d'Europe orientale.

 

 

 

 

 

 

L'élection, en novembre 2016, d'un président pro-russe susceptible de rediriger la politique extérieure moldave avait fait perler quelques gouttes de sueur au front soucieux des eurocrates et des stratèges américains. Vapeurs redoublées en janvier lorsque, en visite à Moscou, ledit Igor Dodon avait confirmé un rapprochement possible avec l'Union eurasienne.

Le moins qu'on puisse dire est que ça n'a pas traîné :

Moscou étend son influence en Moldavie

Le président moldave, Igor Dodon, a annoncé le 14 avril que les cinq membres de l’Union économique eurasiatique (UEE), la Russie, la Biélorussie, le Kazakhstan, l’Arménie et le Kirghizstan, s’étaient accordés pour inclure la Moldavie lors d’une rencontre à Bichkek, la capitale kirghize.

« La Moldavie est le premier pays à recevoir cet honneur. Plusieurs pays ont présenté des initiatives pour signer des mémorandums de coopération, des accords de libre-échange ou d’autres formes de coopération avec l’UEE », a déclaré le président dans un communiqué.

Il a ajouté qu’il s’agissait d’une « journée historique » pour le petit pays enclavé d’Europe de l’Est, mais a précisé que cela ne voulait pas dire que la Moldavie allait devenir un membre de l’UEE tout de suite.

Mais le Grand jeu se joue autant sur les grands espaces eurasiens que dans les sombres intrigues politiciennes locales :

Le mois dernier, le chef d’État avait demandé au Conseil suprême de l’UEE d’attribuer à la Moldavie le statut d’observateur au sein de l’Union eurasiatique. Dès le 3 avril, un accord de coopération a été signé entre les deux parties en ce sens.

Le Premier ministre moldave, Pavel Filip, responsable du Parti démocrate, a cependant prévenu que le document signé par Igor Dodon n’avait aucune « valeur juridique » et qu’il tombait « en dehors du cadre légal ». Pavel Filip a rappelé que c’était « le parlement qui [était] l’organe suprême pour approuver les politiques intérieure et étrangère ».

Le statut d’observateur signifie que la Moldavie pourra participer aux activités de l’organisation, mais n’aura pas le droit de voter ou de participer au processus décisionnel.

Igor Dodon a insisté sur le fait que ce nouveau statut n’allait pas à l’encontre de l’accord d’association entre la Moldavie et l’UE. Néanmoins, le président a déjà suggéré par le passé qu’il voudrait abandonner l’accord si le parti socialiste, qu’il dirigeait autrefois, obtenait la majorité parlementaire l’année prochaine.

Le président soutient toutefois que la Moldavie « est destinée à être amie avec l’est et l’ouest, tout en maintenant et renforçant sa neutralité et son indépendance ». Igor Dodon s’est pourtant opposé à une plus ample coopération avec l’OTAN.

L'élection législative moldave de 2018 vaudra donc son pesant de cacahuètes et mettra en scène l'éternelle lutte qui prévaut en Europe orientale entre empire et Russie. En attendant une éventuelle victoire de son parti, le président prend les devants, refuse l'ouverture d'un bureau de l'OTAN en Moldavie et projette de rendre le russe de nouveau obligatoire à l'école.

Rien de tel en Pologne bien entendu, où la russophilie a autant de chances de gagner les coeurs que le XV kirghize de battre les Springboks. Néanmoins, nos prédictions sur le détricotage de l'empire se réalisent. La trajectoire polonaise ressemble à s'y méprendre à la britannique et nous expliquions au lendemain du Brexit :

"Le Royaume-Uni et l'Union européenne resteront des partenaires indispensables" a ajouté Obama. Mais voilà le problème : deux au lieu d'un, et peut-être bientôt trois, quatre, cinq, qui commenceront à partir dans tous les sens et n'écouteront plus que d'une oreille les recommandations de tonton Sam, au lieu d'une structure européenne centralisée noyautée par les Américains. Voilà le souci européen de Washington...

Pour Londres comme pour Varsovie, pas de changement de cap de la politique étrangère pro-US et anti-russe, dans l'immédiat en tout cas. Mais une liberté d'initiative de ces électrons libres qui brouille maintenant les cartes et peut se retourner contre d'autres composantes de l'empire. Au moment d'un possible Maidan polonais début 2016, nous indiquions :

Le PiS [le parti au pouvoir, ndlr] étant anti-russe, quel intérêt y aurait-il pour Washington et Bruxelles à déstabiliser la Pologne ? Au premier regard, l'argument fait mouche. Au premier regard seulement...

Il y a anti-russe et anti-russe. Le PiS n'a certes aucun penchant pour Moscou, mais il n'en a pas beaucoup plus pour Bruxelles. L'anti-russisme du PiS, c'est l'anti-troyisme d'Achille face à Hector : deux ennemis déclarés, mais qui se respectent et ont une certaine estime l'un pour l'autre. Au-delà de leurs différends, Poutine et Kaczynski partagent beaucoup de valeurs : même attachement sourcilleux à leur souveraineté nationale, même conception de la société (plutôt conservatrice et religieuse, familiale avec mariage hétérosexuel) ; ils sont tous deux atterrés par ce qu'ils considèrent comme étant la décadence civilisationnelle des pays occidentaux, la perte de leurs racines, morale et culture.

Kaczynski frère avait accepté l'invitation de Poutine en 2010, une sorte de paix des braves entre deux pays souverains. Et hop, un accident d'avion tombe à point nommé pour ne pas aller plus avant dans le réchauffement des relations polono-russes. Le défunt est remplacé par le clown américano-polonais Donald (sic) Tusk, libéral malléable et gluant aux ordres directs de Washington. Le système pousse un grand ouf de soulagement...

Et voilà que ça recommence avec l'autre frère ! La récente victoire du PiS a fait sonner quelques alarmes rouges à Bruxelles et outre-Atlantique, c'est certain. Des leviers, notamment médiatiques, ont été actionnés, on le voit. Les croisés des "révolutions de couleur" sont sortis de leur retraite.

La crise des migrants est venue en rajouter une couche :

L'Europe américaine sera-t-elle mise à mort par ceux-là même qui étaient censés la régénérer ? L'on peut sérieusement se poser la question quand on voit le divorce grandissant entre l'UE et les pays d'Europe centrale et orientale, fers de lance de la "Nouvelle Europe" si chère aux néo-cons. Le pied droit de Washington donne des coups au pied gauche et c'est tout le système vassalique européen qui risque de tomber. On comprend qu'Obama préfère penser à autre chose en jouant au golf...

Rappelons d'abord que la construction européenne fut, dès le départ, un projet américain. Des archives déclassifiées montrent que les soi-disant "pères de l'Europe" - Schuman, Spaak ou le bien-nommé Monet - travaillaient en réalité pour les Etats-Unis. Pour Washington, il était en effet plus aisé de mettre la main sur le Vieux continent par le biais d'une structure globale noyautée de l'intérieur que de négocier pays par pays avec des dirigeants indépendants.

La chute du Mur et l'intégration à l'UE des anciennes démocraties populaires n'étaient que le cache-sexe de l'avancée de l'OTAN vers la Russie. Mieux encore, ces pays nouvellement libérés de la tutelle soviétique et férocement anti-russes pour des raisons historiques compréhensibles étaient susceptibles d'établir un nouveau rapport de force très favorable aux Etats-Unis au sein de l'UE face à certaines poussées de fièvre frondeuse toujours possibles de la "vieille Europe" (De Gaulle, Chirac et Schroeder...)

Or, au moment où les institutions européennes sont noyautées et soumises comme jamais aux désidératas US, le château de cartes est en train de s'écrouler... Ce sont d'abord les sanctions anti-russes qui ont créé une brèche. Si elles furent accueillies avec des transports de joie par la Pologne et les pays Baltes, leur réception en Hongrie, en Slovaquie et même en République tchèque fut bien plus mesurée, c'est le moins qu'on puisse dire. Première cassure au sein de la "nouvelle Europe".

Et maintenant, la question des réfugiés pourrait bien sonner l'hallali. La Pologne, pays ô combien pro-US, refuse tout à fait d'obéir aux injonctions des institutions elles aussi ô combien pro-US de Bruxelles. Diantre, Brzezinski n'avait pas prévu ça...

Varsovie, ainsi que Budapest ou Bratislava, rejettent totalement ce qu'ils considèrent comme un diktat de Bruxelles et ses menaces d'amende (250 000 euros par réfugié refusé). Les mots sont intéressants :

  • Jaroslaw Kaczynski, chef du PiS au pouvoir : "Une telle décision abolirait la souveraineté des Etats membres de l'UE. Nous refusons cela car nous sommes et serons en charge de notre propre pays".

  • Peter Szijjarto, ministre hongrois des Affaires étrangères : "La menace d'amende de la part de la Commission est du chantage pur et simple".

Notons en passant la naïveté confondante de ces dirigeants qui croyaient apparemment benoîtement que l'entrée dans l'UE allait préserver la souveraineté de leur pays...

Depuis, les yeux se décillent, le groupe de Visegrad (Pologne, Hongrie, République tchèque et Slovaquie) qualifie ouvertement l'UE de nouvelle "Union soviétique" et les accrochages ne cessent plus.

Dans le dernier épisode, Donald Tusk, président du Conseil européen de son état, a été entendu comme témoin pendant huit heures (!) par la justice polonaise dans le cadre d'une affaire d'espionnage. Pour une fois, il n'a pas tout à fait tort quand il se plaint du caractère politique de sa convocation. C'est le genre d'incident qui confortera les euronouilles dans leur volonté de punir Varsovie, par exemple en suspendant éventuellement son droit de vote. Comme dans une bonne histoire corse, les représailles succèdent aux représailles et fin mars, la Pologne a décidé de claquer la porte de l'Eurocorps alors qu'elle devait en devenir membre permanent cette année !

L'euroscepticisme, énième symbole du reflux d'un système impérial en capilotade, incapable désormais de maintenir sous le même joug ses protégés qui s'égaillent dans la nature.

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