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Sur la résolution 2334 du Conseil de sécurité des Nations unies [2/2]

Publié le par Felli Bernard

Sur la résolution 2334 du Conseil de sécurité des Nations unies [2/2]


« Durant un vote retentissant à l’ONU, Obama a changé sa politique sur les colonies israéliennes, les considérant comme un crime de guerre »
Norman Finkelstein



Par Philip Weiss – Le 4 janvier 2017 – Source normanfinkelstein.com

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Norman Finkelstein

Durant les fêtes de fin d’année, j’ai eu deux conversations téléphoniques avec Norman Finkelstein au sujet de la résolution historique 2334 du Conseil de sécurité des Nations Unies du 23 décembre, qui qualifiait les colonies israéliennes de violations flagrantes du droit international. La transcription est légèrement raccourcie.

 

Traduit par Sayed Hasan

Début de l’interview Dites-moi ce que vous pensez de la résolution

Philip Weiss : – Parlez-moi donc des conséquences politiques.

Norman Finkelstein : – De toute évidence, c’est la question la plus importante, et tout cet exercice laisse en suspens la question de – eh bien, comme nous le savons, depuis 1980 déjà, une résolution de l’ONU condamnant les colonies et réclamant le démantèlement des colonies existantes a été adoptée. Et depuis, beaucoup d’eau a coulé sous les ponts. Nous avons eu l’avis de la Cour internationale de justice [CIJ] de 2004 qui a réaffirmé l’illégalité de toutes les colonies. C’est-à-dire qu’il y a déjà d’importantes archives de résolutions et de déclarations au sein de l’Assemblée générale de l’ONU, mais aussi au sein du corps juridique le plus respecté du monde, la CIJ, sans parler du Comité international de la Croix-Rouge et de toutes sortes d’organisations de défense des droits de l’homme, qui ont toutes déclaré les colonies illégales. Un sceptique dirait : « À quoi bon une autre résolution ?  Nous avons déjà tant de documents respectés, y compris des résolutions du Conseil de sécurité condamnant les colonies. En quoi cela change-t-il quoi que ce soit ? ».

Ce type de scepticisme à l’égard de cette résolution est justifié. Je voudrais toutefois avancer le point suivant. Je crois qu’il y a un très grand malentendu sur le sens de ces résolutions. Il est tout à fait clair qu’elles ne seront pas appliquées, du moins dans l’alignement ou la configuration des forces d’aujourd’hui, elles ne vont pas être appliquées d’elles-mêmes, parce que les États-Unis bloqueront une telle application. Selon certaines spéculations, cette résolution de l’ONU servira alors de munition pour que la Cour Pénale Internationale (CPI) poursuive l’enquête sur les crimes israéliens. Imaginons que la CPI déclare Israël coupable d’avoir commis des crimes de guerre, ce qui est une possibilité très lointaine selon moi, mais pour notre argumentation, supposons qu’ils le fassent. On resterait toujours dans la même situation, avec un document inapplicable, un verdict de culpabilité de la part de la CPI, mais qu’il faudrait encore appliquer.

La question clé est la question politique. Comment faire pour que ces documents soient appliqués ? Ici, mon opinion est qu’il n’y a tout simplement pas eu beaucoup de réflexion ou d’analyse sur cette question, à savoir « Quelle est la portée de ces documents ? » En la matière, je pense que les leçons les plus importantes à tirer proviennent du mouvement sioniste, de la manière dont ils ont pris des documents et des déclarations, qu’il s’agisse de la Déclaration Balfour il y a 100 ans ou de la résolution de partition en 1947, comment le mouvement sioniste s’en est emparé et a transformé ces documents anodins – Arthur Balfour était un ministre des Affaires étrangères insignifiant, et la résolution de partition n’était même pas une résolution du Conseil de sécurité, c’était une résolution de l’Assemblée générale, à ce stade une parmi des milliers de résolutions adoptées par l’Assemblée générale –, comment le mouvement sioniste est-il parvenu, même après 100 ans, à imprimer cette Déclaration Balfour et la résolution de partition de l’ONU dans l’esprit du public ? Ou comme l’a alors dit Abba Eban, l’Assemblée générale avait donné à Israël un acte de naissance. Comment se fait-il que nous connaissions tous cet acte de naissance ?

La réponse est que le mouvement sioniste a compris que les documents, bien que non forcément appliqués, peuvent devenir une force politique si vous savez mobiliser un public en leur nom, et faire en sorte d’avoir le pouvoir d’agir seul, comme le mouvement sioniste l’a fait en 1947 avec la légitimité accordée par la résolution de partition ou en 1917 avec la Déclaration Balfour, et de mobiliser assez l’opinion publique pour que la Grande-Bretagne se sente obligée de mettre en œuvre la Déclaration jusqu’au bout. Il y a eu de nombreux moments où les Britanniques ont voulu abroger la Déclaration Balfour parce qu’elle semblait entrer en conflit avec leurs intérêts. Ils l’ont finalement fait en 1939. Mais le mouvement sioniste a su utiliser ces documents leur donnant une légitimité. Même l’OLP disait après les années 1970, le terme qu’ils ont continué à utiliser, en particulier Arafat et ses lieutenants, ils ont dit que leur cause s’était vue marquée d’une illégitimité internationale. En réalité, sa légitimité avait été consacrée dans diverses résolutions, en l’occurrence des résolutions de l’Assemblée générale de l’ONU au moment où Arafat s’exprimait.

C’est ce que les résolutions, les avis de la Haute cour, les avis de la CIJ, même une décision de la CPI font. Dans ce contexte, je considère la résolution comme une victoire. Vous avez un nouveau document. Il est vrai qu’il répète des choses qui ont déjà été dites, mais il utilise un langage assez – je dirais – sévère et sans équivoque, disant en tant de termes explicites qu’Israël commet des crimes de guerre dans les territoires occupés, son entreprise de colonisation est maintenant un crime de guerre colossal. Et alors, qu’est-ce que vous en faites ? Comment rejouez-vous ce que le mouvement sioniste a fait ? Parce que le mouvement sioniste a compris – et je le souligne, je l’encadre et je le mets en gras – ils ont compris la valeur de l’opinion publique. Ils ont compris que si vous voulez gagner cette cause, vous devez avoir l’opinion publique de votre côté.

Venons-en aux détails. Si les Palestiniens avaient d’authentiques dirigeants, ce qu’ils n’ont pas en ce moment, dès le lendemain de la résolution ils élaboreraient des stratégies et mobiliseraient leurs masses en Cisjordanie pour organiser une sorte de marche sur les colonies, bloquer les routes qui y mènent, rendre la vie très misérable pour ces colonies et proclamer : « Nous ne faisons que faire respecter le droit international. Le Conseil de sécurité de l’ONU a déclaré que ces colonies constituent un crime de guerre, et nous essayons de manière non-violente de démanteler ce crime de guerre ou d’infliger des sanctions à Israël pour avoir commis ce crime de guerre. » Une fois que vous avez la légitimité de cette résolution et, dans ce cas tout à fait exceptionnel en fait, l’abstention des États-Unis, ce qui signifie qu’ils ne nient pas la légitimité de la revendication palestinienne et ne nient pas qu’Israël commet des crimes de guerre, les Palestiniens ont une vraie chance. Et je sais que vous savez combien l’opinion publique américaine et l’opinion publique juive américaine sont hostiles à ces colonies.

Et maintenant, vous avez un document. Vous avez maintenant un certificat d’illégitimité, vous avez un certificat d’illégalité et vous avez un certificat de criminalité, et les Palestiniens peuvent d’eux-mêmes brandir ces documents et aussi, de façon critique et cruciale – conjuguée et coordonnée avec le mouvement de solidarité internationale –, ils peuvent tenter d’appliquer cette résolution.

Nous devons garder à l’esprit que cela a été vrai pour les 30 ou 40 dernières années. C’est la tragédie du conflit. Prenez le cas de l’avis de la CIJ de 2004 sur l’illégalité du mur. À ce moment-là, il faut se rappeler qu’Israël était en panique face à l’avis de la CIJ alors qu’il était encore en phase préliminaire, avant même qu’il ait été validé par la cour. Ils débattaient sur l’opportunité de s’absenter et de les ignorer ou alors de présenter leur cas à la cour, ils étaient très effrayés par cet avis de la CIJ. Et ce qui était tragique à ce propos est que c’était en fait brillamment orchestré par Nassar al-Qudwe, qui était à l’époque le représentant de l’OLP à l’ONU. En tous points de vue, il a fait un travail tout à fait brillant, il a recruté les meilleurs avocats internationaux dans le monde, présentant clairement et défendant le dossier palestinien, et ce fut une victoire éclatante.

Mais que s’est-il passé ? Rien. Parce qu’il n’y a pas de leadership palestinien qui comprenne ce que vous êtes censé faire avec ces victoires.

Le revers de la médaille est que si vous ne faites rien, elles sont inutiles, elles sont juste rangées dans un tiroir. Qui se souvient même de l’avis de la CIJ ? Israël a perdu sur tous les points et les Palestiniens ont tout gagné dans l’avis de la CIJ. Israël a perdu sur toute la ligne. La CIJ a déclaré Jérusalem-Est comme faisant partie des territoires palestiniens occupés, elle a déclaré les colonies illégales, l’inadmissibilité de l’acquisition de territoire par la guerre. C’était un grand chelem pour les Palestiniens. Et cet avis disait : premièrement, le mur est illégal ; deuxièmement Israël devait démanteler le mur ; troisièmement, Israël devait payer des compensations pour les dommages causés par le mur. Et surtout quatrièmement, si Israël ne démantelait pas le mur, la communauté internationale avait l’obligation de faire quelque chose. C’était tout simplement une énorme opportunité d’organiser une marche sur le mur, une marche du sel à la Gandhi, brandissant l’avis de la CIJ dans une main et une pioche ou un marteau dans l’autre et proclamer « Nous allons casser le mur ». Tout comme le préconisait la CIJ. Rien ne s’est passé. C’est le problème.

Il est exact de dire que cette résolution est une autre consécration du droit international. C’est vrai, il y a un important portefeuille de documents qui la précèdent, et c’est un motif de cynisme. Mais d’un autre côté, ça ne fait pas de mal d’avoir ces principes inscrits dans un document. Il est également vrai de dire que c’était une résolution forte. Nous devons être clairs à ce sujet, nous ne pouvons pas être cyniques au point de ne pas voir que c’était une résolution forte. Toute résolution qui commence par « Nous soulignons l’application du droit international, par exemple, l’inadmissibilité de l’acquisition de territoire par la guerre – cela tue tout simplement l’ensemble de l’occupation israélienne. Point final. Nous ne devrions donc pas être cyniques au point de négliger le texte de cette résolution et reconnaître que c’était une grande victoire, parce que les États-Unis se sont effectivement abstenus.

Maintenant, l’abstention des États-Unis était totalement insincère parce qu’elle prétendait qu’il n’y avait pas de conflit entre cette résolution et la politique américaine, ce qui était un mensonge flagrant. Mais le revers de la médaille est qu’il y a d’excellents motifs de scepticisme, parce que sur la base des antécédents, les dirigeants palestiniens ne font rien avec ces résolutions. Ils se contentent simplement de les enregistrer, ils prétendent que c’est une victoire. C’est une victoire s’ils en font quelque chose. Mais elles ne sont évidemment pas auto-exécutoires, et cela inclut aussi la CPI. Je suis exaspéré quand je vois ces avocats parler de l’importance des poursuites engagées par la CPI. Mais vous avez déjà ces victoires sur papier. Le problème n’est pas d’avoir les documents. C’est d’en faire quelque chose. Il y a infiniment plus de documents qui consacrent les droits palestiniens qu’il n’y en a jamais eu pour le mouvement sioniste.

Philip Weiss : – Quand vous parlez du succès des sionistes, il est difficile de parler de la Déclaration Balfour ou de la partition sans parler du problème juif en Europe. Cela devint une question tragiquement urgente. Vous avez parlé de la résolution 181 de l’ONU comme ayant force de loi…

Norman Finkelstein : – La résolution 181 n’avait pas force de loi. Cependant, le mouvement sioniste l’a tellement diffusée et s’est tellement appuyé sur elle que c’est devenu un document ayant force de loi.

Philip Weiss : – Le droit est une forme d’opinion, et il y a eu des occasions où vous avez dit qu’il y avait un édifice d’opinion selon lequel il devrait y avoir un État juif – un consensus auquel ceux qui sont antisionistes et ne veulent pas de partition doivent faire face.

Norman Finkelstein : – L’expression « un État juif » est très ambiguë et elle peut recevoir de nombreux contenus différents. Certes, la résolution de partition de 1947 est remplie d’ambiguïté voire de points de friction, sinon de contradictions, car elle appelle à deux États, un juif et un arabe. Elle souligne également que dans les deux États, il doit y avoir des droits absolument complets et égaux pour les deux peuples.

Philip Weiss : – Vous avez dit que ce consensus était consacré. Mais si vous regardez un récent article du Los Angeles Times, les Palestiniens demandent « Eh bien, pourquoi pas un seul État avec des droits égaux ? » Ou Buzzfeed qui soulève également la possibilité d’une solution à un État. Cette résolution est-elle en quelque sorte un coup porté  au consensus historique selon lequel il devrait y avoir un État juif ?

Norman Finkelstein : – Je crois bien plutôt le contraire. Peut-être que nous sommes sur des longueurs d’ondes différentes. L’ensemble de la résolution est ancré dans la notion de deux États. Parce que c’est ce qui rend les colonies illégales. La résolution ne parle pas de Tel Aviv ou de Haïfa ou de n’importe quel endroit à l’intérieur de la Ligne Verte comme des colonies illégales. Ce qui rend une colonie illégale est sa présence en territoire occupé, et la Convention de Genève stipulant qu’il est illégal pour un pouvoir d’occupation de transférer la population. La résolution est clairement ancrée comme elle le dit à plusieurs reprises, ad nauseam, dans la création de deux États démocratiques, Israël et la Palestine, et elle cite tous ces documents, y compris la Feuille de route et Oslo. L’ensemble du texte, son cadre ainsi que son esprit et sa lettre sont solidement ancrés dans (la solution à) deux États.

Philip Weiss : – Certains ont interprété le discours de Kerry comme un éloge de la solution à deux États. Yousef Munayyer a souligné que Kerry avait jadis annoncé une date limite pour la solution à deux États qui a maintenant expiré. Kerry s’est référé à une réalité à un État. Les discours au Conseil de sécurité reflétaient le désespoir de ne jamais créer un État palestinien, après 70 ans de promesses. Et oui, je vis dans un silo d’antisionistes ; mais ce sentiment en amène certains dans les médias dominants à dire « Peut-être que cette solution est morte. »

Norman Finkelstein : – Je vois ce que vous voulez dire. Mais il est beaucoup trop tard ce soir pour que j’essaye de marquer des points dans le débat. Je parle maintenant comme une personne qui ne s’intéresse pas seulement aux théories, pas seulement à l’exégèse textuelle, mais surtout à la politique. Et l’idée maîtresse que nous avons évoquée ce soir a été « Qu’est-ce qu’on peut faire avec la résolution ». Ma conviction est que ce qu’on pourrait faire s’il y avait un mouvement, c’est utiliser une résolution pour cibler les colonies. Pouvez-vous utiliser la résolution pour cibler la Ligne Verte ? Non. Pouvez-vous utiliser la résolution pour essayer d’implémenter une résolution juste de la question des réfugiés ? La réponse est non.

La raison pour laquelle vous m’avez appelé et pour laquelle nous avons entamé toute cette conversation a commencé avec cette résolution, et je crois effectivement que dans cette résolution, tout comme dans la décision de la CIJ, il existe des possibilités réelles d’action politique. Rien dans la résolution ne renforce la possibilité d’une solution à un seul État. C’est tout le contraire. L’ironie est que les gens qui préconisent un seul État sont les mêmes personnes qui rendent nulle et vide cette dernière résolution. Qu’est-ce que je veux dire ? En ouvrant le livre d’Ali Abunimah sur un seul État [Un pays : une proposition audacieuse pour mettre fin à l’impasse israélo-palestinienne, 2007], il dit qu’il ne s’oppose pas aux colonies. Il dit que les colonies peuvent rester dans un seul État. Et Virginia Tilley dit la même chose dans son livre [La solution à un État, 2010]. Donc, si vous prenez le cadre des partisans d’un seul État, ce cadre empêche de faire porter l’accent sur les colonies. Il dit que les colonies ne posent pas de problème, qu’ils ne sont pas un obstacle à la résolution du conflit. L’ironie est que les partisans d’un seul État sapent l’importance des résolutions comme celle qui vient d’être adoptée. Les colonies ne sont qu’un problème, comme l’a dit Kerry dans la seule partie de son discours qui avait de la substance – quand Kerry a dit que les colonies détruisent l’État palestinien. Si vous voulez plaider pour un seul État, alors une résolution disant que les colonies sont illégales est totalement sans importance. Il faut vous décider. Vous ne pouvez pas déclarer une victoire lorsque l’ONU déclare les colonies illégales et constituant des crimes de guerre, puis d’autre part dire que vous soutenez un seul État. Au moins, Ali Abunimah et Virginia Tilley sont cohérents.

Philip Weiss : – Trump ?

Norman Finkelstein : Je suis d’accord avec le professeur Chomsky, lorsqu’il dit qu’une chose prévisible au sujet de Donald Trump est qu’il est imprévisible. Vous ne pouvez pas vraiment dire où les choses vont aller avec lui. Je suppose que pour le conflit israélo-palestinien, à moins d’une résurgence de la résistance populaire de masse qui ne serait pas manifestement stimulée ou orchestrée par les dirigeants, qui pourrait être spontanée – en l’absence de cela, le conflit restera tranquille et Trump se concentrera sur l’économie et sur des actions déchaînées à l’échelle internationale, mais Israël et la Palestine ne seront pas sur son radar.

Philip Weiss : – Déplacera-t-il l’ambassade à Jérusalem ?

Norman Finkelstein : – Je n’en ai aucune idée. Je serais porté à en douter, il ne veut pas être distrait. Ça ne lui apporterait rien. Ça lui causerait seulement des ennuis.

Philip Weiss : – Sommes-nous face à un conflit géré ?

Norman Finkelstein : – Oui. Je suis pessimiste maintenant. Je ne le crie pas sur les toits parce que je ne veux pas verser de l’eau froide sur les efforts des gens. Mais en parlant à titre strictement personnel, je viens de finir un gros livre sur Gaza, environ 450 pages. Je dis essentiellement que j’écris pour l’Histoire. Je n’écris pas pour la politique parce que je vois rien de tel : les États-Unis, de mèche avec les puissances européennes travaillant avec les dirigeants palestiniens, ont trouvé un moyen de stabiliser le conflit. Et les Palestiniens eux-mêmes ont été au moins pour le moment – je ne veux pas prédire l’avenir – mais pour l’instant, ils ont été vaincus. Mais je ne crois pas, comme je l’ai dit mille fois, je ne crois pas qu’ils n’ont pas d’options. Je pense que c’est très difficile maintenant. Parce qu’entre autres choses, le conflit a été éclipsé par d’autres catastrophes régionales. Et une grande partie du monde arabe est très près de s’aligner ouvertement avec Israël, ce qui est sans précédent. Il faut se rappeler, dans le cas de l’Afrique du Sud, qu’il était inconcevable que la lutte de résistance au régime sud-africain aille bien loin sans le soutien régional. Toute l’Afrique considérait l’apartheid comme un tel affront à tous les peuples d’Afrique que l’ensemble du continent était uni dans la lutte pour abattre l’apartheid. Et pendant une longue période, l’analogie avec le monde arabe a fonctionné. La lutte palestinienne avait une si profonde résonance dans le monde arabo-musulman. Les régimes arabes, si corrompus qu’ils fussent, devaient au moins souscrire en paroles à la cause palestinienne. Mais c’est fini. Les Palestiniens ont perdu cette base régionale pour la lutte. C’est un gros revers.

D’un autre côté, le mouvement de solidarité n’est pas mort. Et je pense qu’il y a des raisons d’espérer. Le mouvement de solidarité s’est maintenant contracté. Mais il y a certainement des possibilités et des potentiels pour éveiller la pleine force du mouvement de solidarité et avec de nouveaux alliés, dans la communauté juive, en particulier les jeunes juifs. Il y a de vraies possibilités, mais c’est beaucoup plus difficile maintenant à cause de l’effondrement du soutien régional.

Si vous l’observez historiquement, ce soutien était très frappant pendant, par exemple, les années Carter. Même lorsque Carter a exécuté le retrait israélien du Sinaï égyptien, il était très inquiet du fait que s’il ne parvenait pas à gagner quelque chose pour les Palestiniens, parce que la cause palestinienne avait une telle résonance dans le monde arabe, à moins qu’il ne gagne quelque chose pour les Palestiniens, [le président égyptien Anouar al-] Sadate serait très isolé et les États-Unis seraient en conséquence isolés dans la région. Carter n’avait aucune préoccupation humanitaire particulière, mais il comprenait le pouvoir et la résonance de la cause palestinienne dans le monde arabe. À moins de leur gagner quelque chose, les États-Unis seraient très isolés dans la région, ayant détourné l’Égypte du front arabe sans rien donner aux Palestiniens. Littéralement jusqu’au dernier jour de son régime, il se battit bec et ongles avec [le Premier ministre israélien Menahem] Begin pour donner quelque chose – quoi que ce soit – à ce régime d’autonomie palestinienne, pour sauver la face de Sadate. En fait, la vérité est que, c’est une chose dure à dire, mais Carter fut singulièrement responsable de l’assassinat de Sadate. Parce qu’il ne pouvait rien obtenir avec Sadate, ou qu’il n’était pas disposé à exercer de pression politique pour obtenir quelque chose d’Israël sur l’autonomie palestinienne.

Je le mentionne parce que les temps ont changé. Personne n’a l’impression que le prestige ou le pouvoir des États-Unis au Moyen-Orient dépend de l’obtention de quelque chose pour les Palestiniens, parce que la cause palestinienne est morte. Les régimes arabes, l’Arabie Saoudite, l’Égypte – ils se sont ouvertement alignés avec Israël pendant l’opération Bordure Protectrice. La Ligue arabe ne s’est réunie qu’une seule fois au cours de l’opération et elle a soutenu Israël. La donne est très différente. Est-ce sans espoir ? Non, pas à mon avis. Ils ont obtenu un bon document, ils ont obtenu une bonne résolution, ils ont la légitimité internationale de leur côté, il existe un mouvement de solidarité, il existe une conscience parmi des segments importants de Juifs que ce qu’Israël fait est mal. Il existe une possibilité réelle de construire un véritable mouvement. Je ne suis pas désespéré. Mais le problème est que le leadership est en faillite et que les gens ont abandonné, c’est le grand obstacle.

Philip Weiss : – Qu’en est-il de l’opposition au sionisme dans la diaspora juive, dynamisée par Trump ? Quelle est l’importance de ce changement ?

Norman Finkelstein : – C’est révélateur de l’aliénation croissante entre les juifs américains, qui sont massivement à l’extrémité libérale du spectre (politique), et Israël, qui est massivement à droite. Ce sont vraiment des images en miroir. Regardez le spectre israélien. Environ 20 % se disent travaillistes ou sont des libéraux de Tel-Aviv, puis il y a un centre assez grand et il y a une très forte aile droite, environ 40 %. Regardez le spectre juif américain, c’est encore environ 20 % de Républicains, environ 50 % de modérés et 30 % de libéraux. Ce sont vraiment des images en miroir. Et ces différences deviennent de plus en plus marquées, parce que le centre disparaît aux États-Unis et en Israël. Il se contracte. Je ne pense pas que beaucoup de Juifs aient voté pour Trump, et Netanyahou considère Trump comme une aubaine. C’est donc de l’aliénation. Netanyahou est tout simplement un personnage révoltant, c’est un suprématiste juif raciste, braillard et odieux. Ce n’est pas du tout la façon dont les Juifs aiment voir les Juifs se comporter. Il est vraiment embarrassant.

Et vraiment, à moins que les choses changent radicalement, ce que je ne vois pas se produire, je pense que nous avons dépassé le point de non-retour. Les Juifs Américains, surtout avec le temps, ne ressentiront plus bien longtemps ce genre de sentiment pour Israël. C’est un sujet d’embarras.
 
Philip Weiss
: – Votre prochain livre ?

Norman Finkelstein : – Le livre doit sortir en octobre aux Presses de l’Université de Californie. (Il est intitulé) Gaza : Une enquête sur son martyre. Le manuscrit est terminé. C’est une analyse politique, légale et historique de ce qui est arrivé à Gaza au cours des dix dernières années. Je suis heureux qu’il sorte, parce que je pense que la vérité doit être connue. Je suis pessimiste sur les possibilités de transformer cette vérité en une arme politique, mais la vérité doit néanmoins être connue.

Suite

Traduit par Sayed Hasan pour le Saker Francophone

 

 

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