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Trump : deux pas en avant, un pas en arrière

Publié le par Felli Bernard

Trump : deux pas en avant, un pas en arrière

Alors que la presse internationale décrit le grand retournement de Donald Trump, Thierry Meyssan montre qu’il n’en est rien : loin d’avoir abandonné son idéal de paix, le président des États-Unis hurle et bombarde, tout en faisant attention à ne rien commettre d’irréversible.

| Damas (Syrie)
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Le changement radical de rhétorique du président Trump sur l’ensemble de sa politique extérieure s’est accompagné du bombardement de la base syrienne de Cheyrat et de celui d’une montagne afghane.

Le monde a tremblé devant ce déploiement de force : 59 missiles Tomahawks en Syrie et une méga-bombe GBU-4/B3 en Afghanistan. Pourtant, la base de Cheyrat était à nouveau opérationnelle dès le lendemain, tandis que « la mère de toutes bombes » a certes provoqué l’effondrement de trois sorties d’un tunnel naturel, mais n’a pas détruit les kilomètres de passages souterrains creusés avec le temps par les rivières dans la montagne. Bref, beaucoup de bruit pour rien.

Ces deux opérations étaient manifestement destinées à convaincre l’État profond US que la Maison-Blanche soutenait à nouveau la politique impériale. Elles ont eu l’effet escompté sur l’Allemagne et la France. La chancelière Angela Merkel et le président François Hollande ont applaudi leur suzerain et appelé à en finir avec la Syrie. La surprise est venue d’ailleurs.

Le Royaume-Uni ne s’est pas contenté de suivre le mouvement. Son ministre des Affaires étrangères, Boris Johnson, a proposé de prendre des sanctions contre la Russie, complice selon lui des « crimes » syriens, et responsable d’une manière ou d’une autre de la résistance afghane et de bien d’autres choses.

Lors de la réunion des ministres des Affaires étrangères du G7, Johnson a annoncé l’annulation de son déplacement à Moscou et a invité tous ses partenaires à rompre leurs relations politiques et commerciales avec la Russie. Ces derniers, tout en approuvant l’initiative britannique, se sont prudemment tenus en retrait. Rex Tillerson, le secrétaire d’État états-unien, a quant à lui, clairement écarté cette folle proposition et a maintenu son voyage à Moscou. Avec aplomb, Johnson a alors déclaré que les Européens auraient mandaté Tillerson pour faire entendre raison aux Russes.

Alors que le protocole international prévoit la réception d’un ministre par son homologue et non par le chef d’État local, la presse atlantiste présentait l’accueil de Tillerson par Lavrov comme un refroidissement des relations américano-russes. Avant qu’il ait eu le temps de saluer son hôte, Sergey Lavrov fut interrompu par une journaliste de Washington qui le prit à partie. La rappelant à la politesse, le ministre russe refusa de lui répondre et écourta les présentations.

L’entretien, à huis clos, dura plus de quatre heures, ce qui paraît bien long pour des gens qui n’auraient rien à se dire. En définitive, les deux hommes demandèrent audience au président Poutine qui les reçut deux heures supplémentaires.

À l’issue de ces rencontres, les ministres délivrèrent une conférence de presse. Ils assurèrent sans rire avoir exclusivement pris note de leurs divergences. Sergey Lavrov mit en garde les journalistes devant le danger que cette rupture faisait courir au monde.

Cependant le lendemain, le même Lavrov, s’adressant à la presse russe, indiquait avoir conclu un accord avec son hôte. Washington se serait engagé à ne plus attaquer l’armée arabe syrienne et la coordination militaire entre le Pentagone et l’armée russe pour la circulation aérienne dans le ciel syrien aurait été rétablie.

En apparence, l’administration Trump hurle sa puissance et bombarde, mais en réalité, elle veille à ne rien commettre d’irréparable. Le pire et le meilleur sont donc possibles.

Source
Al-Watan (Syrie)

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La rencontre entre Trump et Xi Jinping.

Publié le par Felli Bernard

La rencontre entre Trump et Xi Jinping.


Donald charme Xi pour essayer de briser le partenariat Moscou-Pékin.


Par Sputiknews – Le 9 avril 2017

La semaine dernière, [au cours de leur rencontre à la résidence de Trump, Mar a Lago, NdT]  le président Donald Trump et le président chinois Xi Jinping, se sont accordés sur une série de points, y compris un nouveau plan commercial de 100 jours. Les observateurs disent que Washington travaille activement à tenter de briser le partenariat stratégique russo-chinois, mais ajoutent que la division internationale du travail rend ces plans voués à l’échec.

 

Vendredi, Trump a déclaré que les États-Unis avaient fait « des progrès considérables » dans ses relations avec Pékin après le sommet historique de jeudi et vendredi entre Xi Jinping et lui.

Les deux pays ont convenu d’établir un nouveau canal pour la communication militaire de haut rang afin d’éviter les incidents et de renforcer la coopération existante entre militaires, à tous les niveaux. Ils ont également conclu un plan de 100 jours de négociations commerciales visant à accroître les exportations des États-Unis et à réduire leur déficit commercial avec la Chine. Enfin, les responsables américains ont signalé que les deux parties avaient convenu de la nécessité de coopérer pour que Pyongyang abandonne ses ambitions nucléaires.

La réunion de Mar-a-Lago a coïncidé avec les frappes de missile de croisière américaines contre la Syrie, jeudi soir. Le président Trump a informé son homologue chinois de l’attaque lors de leur dîner ensemble. Dans cette ambiance, la petite-fille de Trump a chanté pour le dirigeant chinois et a récité un poème en chinois.

Des observateurs russes ont suggéré qu’une telle utilisation démonstrative de la « carotte et du bâton » dans les négociations démontre l’extrême importance que les États-Unis accordent à leurs relations avec la Chine. Cela contraste fortement avec la rhétorique du président lors de la campagne électorale, lorsqu’il affirmait que Pékin était un « manipulateur de devises », qu’il avait « violé » l’économie américaine et que l’argent et les emplois volés aux États-Unis par la Chine étaient « le plus grand vol de l’histoire du monde ». Maintenant, disent les analystes, le comportement de Trump témoigne du désir d’établir des liens plus étroits avec Pékin, aux dépens de Moscou.

Cependant, tout le monde n’est pas convaincu du succès de la tactique étasunienne, en particulier en ce qui concerne l’affaiblissement des liens russo-chinois. Sergei Sudakov, politologue et professeur à l’Académie des sciences militaires, estime que tout effort de Washington pour séparer Pékin de Moscou échouera.

« Le plus grand problème pour les États-Unis en ce moment est que Donald Trump n’a pas encore décidé de sa politique étrangère, a déclaré M. Sudakov. C’est pour cette raison que sa rencontre avec Xi Jinping a eu lieu dans le contexte d’événements dans la province de Homs (où les États-Unis ont lancé des missiles de croisière contre le gouvernement syrien). Bien sûr, Trump voulait impressionner le dirigeant chinois et montrer qu’il considère que sa tâche est de déchirer le lien entre la Chine et la Russie. »

Au cours des dernières années, rappelle l’expert, un triangle de grandes puissances s’est formé, dont les États-Unis, la Chine et la Russie constituent les trois angles. « Il vaut la peine de rappeler ce que Xi Jinping a déclaré lors du dernier forum de Davos. Il a déclaré que le monde change et que les États-Unis ne pouvaient plus dicter au monde la manière d’agir et qu’ils ne pouvaient plus être l’hégémonie mondiale unique. » Le système mondial, a-t-il dit, a besoin d’équilibre.

« En retour, suggère Sudakov l’objectif de Trump a été de montrer que les États-Unis restent le leader [mondial] […] Cependant, la question clé est celle du commerce entre les États-Unis et la Chine. Aujourd’hui, la Chine a un excédent commercial de 200 milliards de dollars. La tâche du président américain est d’accroître les échanges entre les deux pays d’environ mille milliards de dollars. »

Le président Xi, pour sa part, « n’a pas été inspiré par sa rencontre avec Trump, estime Sudakov. Il n’a pas entendu les propositions qu’il s’attendait à entendre du dirigeant de la puissance mondiale. Il y a eu beaucoup de platitudes et de bons vœux mutuels, mais la Russie reste plus proche de la Chine que les États-Unis », mis à part le coté commercial. « En d’autres termes, remarque l’expert, l’expansion des relations bilatérales entre Washington et Pékin peut être appelée une politique d’’amis assermentés’… »

Le politologue et expert de l’Eurasie, Leonid Krutakov, est d’accord avec son collègue. Selon lui, la Russie et la Chine sont destinées à une coopération stratégique, en raison des particularités de la division internationale du travail et de la répartition inégale des ressources à travers la planète.

Les États-Unis, dit-il, peuvent être classés comme une économie transactionnelle, la politique de la Réserve fédérale la transformant consciemment en prestataire de services institutionnels pour toutes les autres économies, d’où la concentration de banques, de compagnies d’assurance, de la R & D, etc. qu’on trouve aux États-Unis. Ceci, cependant, a entraîné des effets secondaires majeurs, y compris la mort de l’industrie américaine, qui a déménagé en masse en Chine, créant ainsi des problèmes de chômage généralisé et de dégradation régionale.

« L’Allemagne est également importante en tant que puissance de haute technologie, mais elle n’est pas perçue comme dangereuse pour les États-Unis, car il s’agit effectivement d’un territoire occupé. Le troisième secteur, en dehors des services et de la production, est celui des ressources. Cela inclut le Moyen-Orient et la Russie. »

Krutakov a souligné que « lorsque le groupe de pays constituant les BRICS est apparu, il devint clair que les pays du secteur des ressources, dont la Russie et le Brésil, essayaient de s’unir aux économies industrielles que sont l’Inde et la Chine d’une manière nouvelle. Pour les États-Unis, c’est une menace, car si une partie du marché mondial de cette taille devait abandonner la zone dollar, alors peu d’autres pays auraient encore besoin des services transactionnels américains. Washington ne servirait que l’Europe et les Amériques, alors que les principaux centres de production industrielle et de ressources, se situent à l’extérieur de cette zone. »

La Russie et la Chine, possédant des ressources d’une part et une base industrielle développée de l’autre, ont besoin l’une de l’autre, selon l’analyste. « D’où la politique de convergence. »

« L’orientation de la Russie vers l’Est n’a pas eu lieu soudainement – seulement en 2014. En 2008, toutes les revendications territoriales [entre Moscou et Pékin] ont été réglées. La base a été établie pour que les accords stratégiques puissent suivre. Nos initiatives dans l’Arctique, le renouvellement de la route Northen Sea comme elle est appelée, le développement de la région Caspienne – tout cela prépare un avenir commun », une stratégie économique et géopolitique commune.

Selon Krutakov, Washington a déjà calculé qu’en 2025-2030, la croissance économique de la Chine dépendra à 90% de l’accès du pays aux ressources énergétiques. En conséquence, si les États-Unis sont en mesure de mettre le Moyen-Orient et la Russie de leur coté, ils pourront continuer à assurer leur position hégémonique. « Dans ce cas, la Chine ne pourra pas tenir la compétition. Par conséquent, pour Pékin, l’alignement sur Moscou a un caractère stratégique. Le maintien de la parité avec les États-Unis contredit tout conflit futur éventuel dans l’espoir d’avoir suffisamment de temps pour devenir autosuffisant avec ses alliés. »

Par conséquent, note Krutakov, comme ils sont incapables de lutter à la fois pour les bases industrielles et énergétiques du monde, l’objectif stratégique des États-Unis est d’empêcher Moscou et Pékin de quitter la zone dollar et de créer leur propre système de règlement des paiements, ce qui les rapprocherait encore plus.

« D’où la politique de la carotte et du bâton. Trump utilisera toutes les méthodes possibles pour y parvenir : la menace, le tir de Tomahawks et courtiser la Chine. Mais tout rapprochement à grande échelle entre les États-Unis et la Chine est [en fin de compte] peu probable », a conclu l’analyste.

Sputniknews

Traduit par Wayan, relu par M pour le Saker francophone.

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Des hommes d’influence – Al-Qaïda aurait-il manipulé Donald Trump et les médias américains ?

Publié le par Felli Bernard

11
Avr
2017

Scott Ritter est un ancien officier de renseignement et ancien inspecteur en armement de l’ONU en Irak de 1991 à 1998.

Source: The Huffington Post, le 09/04/2017

La responsabilité de l’attaque aux armes chimiques à Khan Cheikhoun est toujours source d’interrogations.

Il fut un temps où Donald Trump, l’« homme d’affaires new-yorkais devenu président », vociférait en septembre 2013 contre le président Barack Obama à propos de la non intervention militaire américaine contre la Syrie. À cette époque, les États-Unis envisageaient l’utilisation de la force contre la Syrie en riposte aux allégations (désormais largement contestées) que le régime du président Bachar el-Assad avait utilisé des armes chimiques contre des civils de la Ghouta, dans la banlieue de Damas. Trump tweetait alors « avertissement à notre leader très stupide, n’attaquez pas la Syrie, si vous le faites il n’en résultera que du mauvais et les É-U ne retireront rien de ce combat ! »

Le président Obama, en dépit de ses déclarations publiques affirmant qu’il déclencherait une action militaire américaine si la « ligne rouge » de l’utilisation des armes chimiques était franchie, renonça finalement à lancer une offensive. Ce recul était largement fondé sur les avertissements de James Clapper, Directeur du renseignement national, indiquant que les responsabilités de l’utilisation des armes chimiques lors de l’attaque de la Ghouta ne pouvaient être clairement établies.

Le président Obama, lors d’un entretien en 2016 avec The Atlantic, observait : « il y a un manuel à Washington que les présidents sont sensés suivre. C’est un manuel écrit par l’establishment de la diplomatie. Et le manuel prévoit des solutions pour différents événements, et ces solutions tendent à être des solutions militarisées. » Pour Obama, si le « manuel de Washington » peut être utile en temps de crise, il peut également devenir « un piège qui peut mener à des décisions néfastes. »

Sa « ligne rouge » concernant l’utilisation des armes chimiques, combinée avec les discours enflammés de ses plus proches conseillers, dont le secrétaire d’État John Kerry, faisant allusion à une réponse militaire, était l’un de ces pièges. Finalement, le président Obama choisit de reculer, au motif que « larguer des bombes uniquement pour démontrer que l’on est prêt à larguer des bombes est tout simplement la pire raison d’utiliser la force. » Les médias, les Républicains et même des membres de son parti ont condamné Obama pour cette décision.

Toutefois, en novembre 2016, Donald Trump, alors président-élu, renchérissait sur la reculade d’Obama par rapport au « manuel de Washington ». La situation sur le terrain en Syrie a fondamentalement changé depuis 2013. L’État islamique en Irak et en Syrie avait pris le contrôle de larges territoires en Irak et en Syrie, établissant une « capitale » à Raqqa, en Syrie, et proclamant la création d’un califat islamique. Les tentatives américaines pour que le président syrien Assad quitte le pouvoir commençaient à porter leurs fruits, forçant la Russie à intervenir en septembre 2015 afin de prêter main forte au président assailli.

Trump, en rupture avec les positions dominantes de la plupart des acteurs politiques américains, Républicains comme Démocrates, déclara que les États Unis devaient s’attacher à combattre et vaincre l’État islamique (ÉI) plutôt que de viser à un changement de régime en Syrie. « Pour moi, » déclarait Trump, « on combat la Syrie, alors que la Syrie combat l’ÉI, et il faut se débarrasser de l’ÉI. La Russie est maintenant totalement alignée avec la Syrie, et il y a aussi l’Iran, devenu plus puissant à cause de nous, qui est aussi aligné avec la Syrie… Maintenant nous soutenons les rebelles contre le gouvernement syrien, alors que nous n’avons aucune idée de qui ils sont vraiment. » En outre, pour Trump, compte tenu de la forte présence russe en Syrie, si les États-Unis s’attaquaient à Assad, « nous finirions par combattre les Russes en combattant la Syrie. »

Durant plus de deux mois, la nouvelle administration Trump propageait l’idée que Donald Trump avait, comme son prédécesseur avant lui, balancé le “manuel de Washington” par la fenêtre en ce qui concernait la politique syrienne. Après avoir lancé une série d’ordres de nouveaux déploiements militaires en Syrie et en Irak visant spécifiquement le combat contre l’ÉI, l’administration Trump commença à communiquer sur un changement majeur de politique vis-à-vis du président syrien.

En août 2011, le président Obama déclarait que le changement de régime à Damas était un pré-requis pour l’arrêt de la guerre civile qui faisait rage depuis avril 2011. Pour la première fois depuis cette prise de position, des représentants officiels du gouvernement américain déclaraient que ce n’était plus le cas. “On choisit ses combats,” affirmait Nikki Haley, ambassadeur des États-Unis aux Nations Unies, à des journalistes le 30 mars 2017. “C’est-à-dire que l’on change de priorités et notre priorité n’est plus de se focaliser sur l’éviction d’Assad.” Les déclarations d’Haley étaient relayées le même jour par le secrétaire d’État Rex Tillerson en visite officielle en Turquie, “Je pense que… l’avenir à long terme du Président Assad sera décidé par le peuple syrien.”

Ce nouvel axe politique a duré à peine cinq jours. En début d’après-midi le 4 avril 2017, des images et clips vidéo alarmants commençaient à être diffusés depuis la province syrienne d’Idleb par des activistes anti-gouvernement, dont des membres des “Casques Blancs”, une équipe de secouristes bénévoles dont le travail a été filmé dans un documentaire éponyme récompensé par un Oscar. Les images montrent des victimes à divers stades, y compris décédées, victimes selon les activistes d’une exposition à des armes chimiques larguées par les forces aériennes syriennes sur la ville de Khan Cheikhoun le matin même.

Les images de ces morts tragiques ont immédiatement été diffusées par les médias américains, commentés par des experts dénonçant l’horreur et l’atrocité de l’attaque chimique, qui a été presque unanimement attribuée au gouvernement syrien, bien que l’unique preuve fournie provenait d’images et témoignages d’activistes anti-Assad, lesquels dénonçaient le revirement de la politique américaine vis à vis du changement de régime en Syrie quelques jours auparavant. Le président Trump a vu ces images, a été très choqué par ce qu’il a vu, particulièrement celles d’enfants morts et blessés.

NEW YORK, NY – 5 Avril – L’ambassadrice des États-Unis à l’ONU Nations Nikki montre des photos des victimes de l’attaque chimique. (Photo by Drew Angerer/Getty Images)

Les images furent utilisées comme exemple dans un discours enflammé de Haley durant le Conseil de Sécurité du 5 avril 2017, où elle confronta la Russie et menaça d’action militaire américaine unilatérale si le Conseil ne répondait pas aux prétendues attaques chimiques syriennes. “Hier matin, nous avons découvert les images d’enfants la bave aux lèvres, en convulsion, transportés par leurs parents désespérés,” a dit Haley, brandissant deux des images fournies par les activistes anti-Assad. “Nous avons vu des rangées de corps sans vie, certains en couche-culotte… Nous ne pouvons fermer les yeux à ces images. Nous ne pouvons fermer nos esprits à la responsabilité d’agir.” Si le Conseil de Sécurité refuse de prendre des mesures contre le gouvernement syrien, a dit Haley, alors “Il y a des moments dans la vie d’un État où nous sommes contraints à agir par nous-mêmes.”

En 2013, le président Barack Obama fut confronté aux images de civils morts ou blessés, incluant de jeunes enfants, en provenance de Syrie et qui étaient aussi déchirantes que celles exposées par l’ambassadeur Haley. Son secrétaire d’État, John Kerry, avait fait un discours sans passion qui appelait à une action militaire contre la Syrie. Le président Obama a demandé, et reçu, une large gamme d’options militaires de la part de son équipe de sécurité nationale visant le régime du président Assad ; seule l’intervention de James Clapper, et les doutes qui existaient sur la véracité de l’information reliant l’attaque chimique de la Ghouta au gouvernement syrien, ont retenu Obama de donner le feu vert au bombardement.

Comme le président Obama avant lui, le président Trump a demandé à son équipe de sécurité nationale de préparer différentes options pour une intervention militaire. Contrairement à son prédécesseur, Donald Trump n’a pas cherché à faire de pause dans sa prise de décision pour laisser ses services de renseignement enquêter sur ce qui s’était effectivement passé à Khan Cheikhoun. Tout comme Nikki Haley, Donald Trump était guidé par sa réaction viscérale aux images disséminées par les activistes anti-Assad. Dans l’après-midi du 6 avril, alors qu’il se préparait à quitter la Maison-Blanche pour une réunion au sommet avec une délégation conduite par le président chinois Xi Jinping, les mots mystérieux de Trump lui-même en réponse à un journaliste au sujet d’une riposte américaine semblent indiquer que sa décision était déjà prise. « Vous verrez bien, » a-t-il dit avant de s’en aller.

En quelques heures, deux destroyers de la marine des États-Unis ont lancé 59 missiles de croisière avancés Block IV Tomahawk (dont le coût est d’environ 1,41 million de dollars chacun), visant avions, abris blindés, entrepôts de combustibles, approvisionnement en munitions, défenses aériennes et installations de communications à la base aérienne d’al-Chaayrate, située en Syrie centrale. Al-Chaayrate hébergeait deux escadrons de SU-22, des chasseurs-bombardiers de fabrication russe opérés par l’aviation syrienne, le décollage de l’un d’eux depuis al-Chaayrate avait été repéré par les radars américains le matin du 4 avril 2017, et survolait Khan Cheikhoun à peu près au moment où l’attaque chimique se serait produite.

L’objectif de la frappe américaine était double : premièrement, envoyer un message au gouvernement syrien et à ses alliés que, selon le secrétaire d’État Tillerson, « le président est disposé à prendre des mesures décisives lorsque c’est nécessaire, » et en particulier face à des preuves d’une attaque chimique sur laquelle les États-Unis ne pouvaient pas « détourner le regard, fermer les yeux. » L’autre objectif, selon un porte-parole de l’armée américaine, « réduire la capacité du gouvernement syrien à livrer des armes chimiques. »

De plus, la lune de miel politique de l’administration Trump était terminée et elle venait récemment d’annoncer le changement de régime en Syrie. « Il est très, très possible, et, je vais vous dire, c’est déjà arrivé, que mon attitude envers la Syrie et Assad ait beaucoup changé, » a dit le président Trump aux journalistes avant que les tirs de missiles ne commencent. Le secrétaire Tillerson est allé plus loin : « Il semblerait qu’il n’y ait pas de rôle pour lui [Assad] pour qu’il gouverne le peuple syrien. »

Un tel revirement dans les fondamentaux et la stratégie politiques dans un laps de temps aussi court est stupéfiant ; Donald Trump n’a pas juste dévié légèrement de son axe, il a fait un revirement à 180°. La précédente politique de non-ingérence visant à vaincre l’EI et à améliorer les relations avec la Russie a été remplacée par une prise de position résolue pour un changement de régime, un engagement militaire direct avec les forces armées syriennes et une posture conflictuelle vis à vis de la présence militaire russe en Syrie.

Normalement, un changement de politique aussi majeur ne pourrait s’expliquer que par une nouvelle réalité, étayée par des faits vérifiables. La supposée attaque aux armes chimiques contre Khan Cheikhoun n’était pas une nouvelle réalité ; les attaques chimiques en Syrie se sont produites régulièrement, malgré les efforts internationaux pour le désarmement chimique de la Syrie entrepris en 2013 et qui ont joué alors un rôle prépondérant dans la prévention d’une action militaire américaine. Les enquêtes internationales sur ces attaques ont donné des résultats peu probants, certaines étant attribuées au gouvernement syrien (ce que le gouvernement syrien dément farouchement), et la majorité étant attribuées aux combattants du régime, en particulier ceux affiliés au Front al-Nosra, affilié à al-Qaïda.

En outre, il y a une telle confusion sur les responsabilités lors de l’utilisation des armes chimiques en Syrie qu’il semblerait très impulsif de condamner uniquement le gouvernement syrien pour les événements de Khan Cheikhoun sans avoir les résultats d’une enquête officielle. C’est pourtant exactement ce qui s’est produit. Un événement chimique a eu lieu à Khan Cheikhoun, ce qui doit être établi, c’est qui est responsable du déclenchement des armes chimiques qui ont causé la mort d’aussi nombreux civils.

Personne ne conteste le fait qu’un chasseur bombardier SU-22 de l’armée de l’air syrienne a conduit une mission de bombardement contre une cible à Khan Cheikhoun au matin du 4 avril 2017. Les activistes anti-régime à Khan Cheikhoun ont cependant dépeint une armée de l’air syrienne lâchant des bombes chimiques sur une population civile endormie.

Une information cruciale largement absente de la couverture dans les médias grand public est que Khan Cheikhoun est le point de départ pour les djihadistes islamiques au centre du mouvement anti-Assad en Syrie depuis 2011. Jusqu’en février 2017, Khan Cheikhoun était contrôlée par un groupe pro-EI, appelé Liwa al-Aqsa, qui était engagé dans une lutte souvent violente avec son organisation concurrente, le Front al-Nosra (qui s’est transformé par la suite en Tahrir al-Sham, constituant quelle que soit l’appellation la branche d’al-Qaïda en Syrie), pour le contrôle des ressources et de l’influence politique au sein de la population locale.

 

Le ministre russe de la défense a affirmé que le groupe Liwa al-Aqsa utilisait des installations à l’intérieur et autour de Khan Cheikhoun pour fabriquer des obus chimiques rudimentaires et des mines destinées aux forces de l’EI combattant en Irak. Selon les autorités russes, l’usine d’armes chimiques de Khan Cheikhoun est similaire à d’autres sites découverts par les forces russes et syriennes à la suite de la reconquête des zones d’Alep contrôlées auparavant par les rebelles.

À Alep, les Russes ont découvert des laboratoires militaires sommaires de production d’armes qui permettaient de remplir des obus de mortier et de mines avec un mélange de gaz chloré et de phosphore blanc ; après qu’une enquête méticuleuse a été menée par des spécialistes militaires, les russes ont confié des échantillons de ces armes ainsi que des échantillons de sol prélevés dans des zones touchées par des armes produites dans ces laboratoires à des enquêteurs de l’Organisation pour l’Interdiction des Armes Chimiques, afin qu’un examen plus approfondi soit mené.

Al-Nosra a une longue histoire en terme de confection et d’utilisation d’armes chimiques rudimentaires ; l’attaque chimique de 2013 sur la Ghouta comprenait l’utilisation de gaz Sarin de mauvaise qualité, fabriqué localement, tandis que les attaques sur et autour d’Alep en 2016 employaient un mélange de chlore et de phosphore blanc. Si les conclusions des russes sont correctes, et que le bâtiment bombardé à Khan Cheikhoun au matin du 4 avril 2017 produisait ou permettait le stockage d’armes chimiques, il y a une forte probabilité que des agents chimiques opérationnels et d’autres contaminants toxiques se soient répandus dans les quartiers environnant, puis se soient répandus plus loin sous l’action des vents dominants.

L’explication alternative proposée par les Russes et les Syriens, cependant, a été minimisée, ridiculisée et ignorée à la fois par les médias américains et par l’administration Trump. De même que l’absence totale de logique des éléments mis en avant pour expliquer pourquoi le président Assad risquerait tant en utilisant des armes chimiques contre une cible n’ayant aucune utilité militaire, à un moment où la balance des forces sur le plan stratégique avait basculé fortement en sa faveur. De la même manière, pourquoi la Russie, qui s’était investie de manière considérable dans le démantèlement de l’arsenal chimique syrien après 2013, serait restée passive pendant que les forces aériennes syriennes menaient une telle attaque, et notamment alors qu’il y avait une forte présence militaire russe sur la base aérienne au moment de l’attaque ?

Une analyse de la sorte semble hors de portée du quatrième pouvoir des États-Unis. Au lieu de dela, les organes de presse tels que CNN prennent pour argent comptant toutes les déclarations faites par les sources officielles américaines, y compris les insinuations particulièrement grotesques sur le fait que la Russie était de connivence avec les attaques chimiques ; la présence mentionnée ci-dessus d’officiers russes sur la base d’al-Chaayrate a été mentionnée comme la preuve que la Russie devait avoir eu connaissance de l’arsenal chimique syrien, et n’avait rien fait pour prévenir l’attaque.

Pour supporter ce non-sens, le public américain et les preneurs de décisions font usage d’une campagne de propagande sophistiquée impliquant des vidéos et des récits fournis par les forces opposantes au régime de Bashar al-Assad, ceci incluant des organisations telles que les “Casques Blancs”, l’association médicale américano-syrienne, le centre médiatique d’Alep, qui ont un passif de production d’information biaisée destinée à promouvoir un message anti-Assad (Donald Trump a tout fait sauf admettre que ces images ont joué un rôle majeur dans sa décision de réviser son opinion sur Bashar al-Assad et d’ordonner l’attaque aux missiles sur la base aérienne d’al-Chaayrate).

De nombreux combattants membres de Tahrir al-Sham sont des vétérans de la bataille d’Alep, et en tant que tels sont intimement familiers avec les outils et l’échange de propagande de guerre qui fut menée simultanément au combat physique dans un effort pour influencer l’opinion occidentale dans le sens d’adopter une posture plus agressive en opposition du gouvernement syrien d’Assad. Ces outils ont été amené pour supporter la promotion d’une contre-histoire au sujet de l’incident chimique de Khan Cheikhoun (ironiquement, beaucoup d’activistes en question, y compris des “Casques Blancs”, ont été entraînés et équipés pour des tactiques de manipulation via les réseaux sociaux avec l’argent fourni par les États-Unis ; il n’est très probablement jamais venu à l’esprit du département d’État qui a conçu ce programme que ces technique finiraient par être utilisées pour manipuler un président américain à réaliser une action de guerre.

Même un entraînement médiatique astucieux, cependant, ne peut dissimuler des inconsistances factuelles basiques. Plus tôt, des médias d’opposition anti-Assad étiquetaient l’incident de Khan Cheikhoun comme une attaque à l'”agent nerveux Sarin” ; un docteur membre d’al-Qaïda a envoyé des images et un commentaire via un réseau social qui documentaient des symptômes, tels que les pupilles dilatées, qu’il diagnostiquait comme provenant de l’exposition à l’agent nerveux Sarin. Le Sarin, cependant, est une substance inodore et incolore, dispersée sous forme de liquide ou vapeur ; les témoins oculaires, eux, parlent d’une “odeur âcre” et de nuages “bleu-jaune”, qui indiqueraient plutôt du gaz chlorine.

Et pendant que les médias américains, à l’instar de CNN, ont parlé de munitions “remplies à ras bord” avec l’agent nerveux Sarin qui fut utilisé à Khan Cheikhoun, aucune preuve citée par aucune source ne peut corroborer ces dires. Des images déchirantes de victimes traitées par des “Casques Blancs” ont été citées comme preuve de symptômes de type Sarin, cependant la fiabilité médicale de ces images est en question ; aucune image n’a été prise des victimes sur les lieux de l’attaque. A la place, la vidéo fournie par les “Casques Blancs” montre des procédures de décontamination et autres traitements réalisés à une base des Casques Blancs après que les victimes, mortes ou vivantes, y ait été transportées.

Le manque de vêtements de protection adaptés portés par les “Casques Blancs” pendant le transport des victimes est une autre indication que les agents chimiques en question n’étaient pas du Sarin de qualité militaire ; si c’était le cas, les sauveteurs eux-mêmes seraient devenus victimes (certains témoignages mentionnent ce phénomène, mais il s’est produit sur le site de l’attaque, où les sauveteurs ont été submergés d’une “âcre odeur” chimique – encore une fois, le Sarin est inodore).

Plus de 20 victimes de l’incident de Khan Cheikhoun ont été transportées vers des hôpitaux turcs ; trois d’entre eux sont morts en cours de route. Selon le ministre de la justice turque, les autopsies pratiquées sur ces corps confirment que la cause du décès était l’exposition à des agents chimiques. L’Organisation Mondiale de la Santé a indiqué que les symptômes des victimes de Khan Cheikhoun correspondent à une exposition avec Sarin et Chlorine. Les médias américains se sont déchaînés contre les déclarations des Turcs et de l’OMS comme “preuve” de l’implication du gouvernement syrien ; cependant, toute exposition avec le mélange chlorine/phosphore blanc associé avec les armes chimiques d’al-Nosra produirait des symptômes similaires.

De plus, si al-Nosra a réutilisé à Khan Cheikhoun le même type de Sarin de mauvaise qualité employé à la Ghouta en 2013, il est hautement probable que les victimes en question affichent des symptômes de type Sarin. Les échantillons sanguins prélevés sur les victimes pourrait fournir une lecture plus précise des composants chimiques impliqués ; de tels échantillons ont prétendument été récoltés par des membres d’al-Nosra et donné aux investigateurs internationaux (il est stupéfiant qu’une unité d’investigation sérieuse puisse accepter des preuves légales provenant d’al-Nosra lors d’une investigation où al-Nosra est l’un des deux coupables potentiel, mais c’est précisément ce qui s’est passé). Cependant, l’administration Trump a décidé d’agir avant que ces échantillons puissent être analysés, peut-être par crainte que les résultats ne corroboreraient pas les allégations sous-jacentes de l’emploi du Sarin par l’armée de l’air syrienne.

Les médias grand public américains ont volontairement et ouvertement accepté une version des faits fournie par des membres d’al-Qaïda dont l’usage d’armes chimiques en Syrie et la distorsion et fabrication de “preuves” promouvant les politiques anti-Assad en Occident – ceci incluant le changement de régime – sont bien documentées. Ces médias ont délibérément pris la décision d’endosser la vue d’al-Qaïda au sujet d’une fiction fournie par les autorités gouvernementales russe et syrienne sans aucun effort pour vérifier les faits d’une des versions. Ces actions, cependant, ne semblent pas choquer la conscience du public américain ; quand il s’agit de la Syrie, les médias grand public américains et son audience ont depuis longtemps cédé à la version d’al-Qaïda et autres groupes islamistes anti-régime.

Les véritables coupables sont ici l’administration Trump, et le Président Trump lui-même. La tendance du président à accorder plus de poids à ce qu’il voit à la télévision qu’aux briefings de son département renseignement (briefings auxquels il participe ou pas), son manque de curiosité intellectuelle et de familiarité avec les nuances et la complexité des politiques de sécurité étrangères comme nationale, ont créé des conditions où les images des victimes de Khan Cheikhoun qui ont été répandues par des structures pro al-Nosra (e.g. Al-Qaïda) sont en mesure d’influencer des décisions critiques de vie et de mort.

Il n’est pas surprenant que le Président Trump soit susceptible de manipulation aussi peu subtile, étant donnée sa prédilection à rendre les coups sur Twitter pour toute offense perçue ; il est en revanche scandaleux que son équipe de sécurité nationale l’ai laissé être ainsi manipulé, et n’ait rien fait pour influencer l’opinion de Trump ou faire traîner le passage à l’action dans l’attente d’une vérification approfondie des faits. L’histoire montrera que Donald Trump, ses conseillers et les médias américains étaient un peu plus que volontairement dupes d’al-Qaïda et ses membres, dont la manipulation du récit syrien résulta dans un changement de politique majeur qui sert leurs objectifs.

L’autre vainqueur de cette tragique histoire est ISIS, qui tira parti de la frappe américaine contre al-Chaayrate pour lancer une offensive majeure contre les forces du gouvernement syrien autour de la ville de Palmyre (al-Chaayrate a servi de base aérienne principale pour les opérations dans la région de Palmyre). La cassure dans les relations entre la Russie et les États-Unis signifie que, dans un futur proche tout du moins, le type de coordination qui a eu lieu dans le combat contre ISIS est du passé, ce qui ne profite qu’aux combattants d’ISIS. Pour un homme qui a mis une telle emphase sur le fait de combattre ISIS, les actions du Président Trump peuvent uniquement être vues comme une blessure auto-infligée, une sorte d’escadron de tir circulaire, ce qui ressort plus des actions d’un policier de Keystone que du commandant en chef de la nation la plus puissante du monde.

Mais la personne qui pourrait rire le dernier est le président Assad lui-même. Alors que le Pentagone a annoncé qu’il a considérablement dégradé la base aérienne d’al-Chaayrate, avec 58 des 59 missiles atteignant leur cible, la Russie affirme que seulement 23 missiles ont touché ces infrastructures, n’y faisant que des dégâts limités. La piste de décollage est intacte ; en effet, l’après-midi du 7 avril 2017, un bombardier syrien décolla d’al-Chaayrate et vola vers la province d’Idleb où il a attaqué les positions d’al-Nosra près de Khan Cheikhoun.

Source: The Huffington Post, le 09/04/2017

Traduit par les lecteurs du site www.les-crises.fr. Traduction librement reproductible en intégralité, en citant la source.

4 réponses à Des hommes d’influence – Al-Qaïda aurait-il manipulé Donald Trump et les médias américains ? Par Scott Ritter....Pour lire les 4 réponses , cliquez sur le lien !

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Trump : le business contre la guerre

Publié le par Felli Bernard

Trump : le business contre la guerre

Thierry Meyssan nous invite à observer Donald Trump sans le juger avec les critères de ses prédécesseurs, mais en essayant de comprendre sa propre logique. Il observe que le président états-unien tente de restaurer la paix et de relancer le commerce mondial, mais sur une base nouvelle, totalement différente de l’actuelle globalisation.

| Damas (Syrie)
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Pour comprendre l’administration Trump, lire aussi :
 « Trump : le 11-Septembre, ça suffit ! », 24 janvier 2017.
 « Contre Donald Trump : la propagande de guerre », 7 février 2017.

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Donald Trump inaugure le « Strategy and Policy Forum » à la Maison-Blanche (3 février 2017).

Cherchant à renverser le pouvoir qui l’a précédé et qui tente de se maintenir malgré lui, le président Trump ne peut pas composer son administration en s’appuyant sur la classe politique ou sur de hauts-fonctionnaires. Il a donc sollicité des personnes nouvelles, des entrepreneurs comme lui, malgré le risque que cette confusion des genres comporte.

Selon l’idéologie puritaine, en vogue depuis la dissolution de l’Union soviétique, confondre la politique d’un État et ses affaires personnelles est un crime ; raison pour laquelle on a instauré une stricte séparation entre ces deux mondes. Au contraire, durant les siècles passés, on n’abordait pas la politique sous un angle moral, mais sous celui de l’efficacité. On considérait alors normal d’associer des entrepreneurs à la politique. On ne qualifiait leur enrichissement personnel de « corruption » que lorsque ils s’engraissaient au détriment de la Nation, pas lorsqu’ils la développaient.

Concernant ses relations avec les deux Grands, le président Trump aborde la Russie au plan politique et la Chine au plan commercial. Il s’appuie ainsi sur Rex Tillerson (ancien patron d’Exxon-Mobil), un ami personnel de Vladimir Poutine, comme secrétaire d’État ; et sur Stephen Schwarzman (le patron de la société de capital-investissement Blackstone), un ami personnel du président Xi Jinping, comme président du nouvel organe consultatif chargé de proposer la nouvelle politique commerciale : le Forum stratégique et politique (Strategy and Policy Forum) qui a été inauguré par le président Trump, le 3 février à la Maison-Blanche [1]. Il réunit 19 entrepreneurs de très haut niveau. Contrairement aux pratiques précédentes, ces conseillers n’ont pas été choisis sur le critère de savoir s’ils avaient soutenu ou non le président durant sa campagne électorale, ni en fonction des entreprises qu’ils dirigent, de leur taille et de leur influence, mais de leurs capacités personnelles à les diriger.

Rex Tillerson

En tant que directeur d’ExxonMobil, Rex Tillerson a conçu une forme de partenariat avec ses homologues russes. Gazprom, puis Rosneft ont autorisés les États-uniens à venir travailler chez eux à la condition que ces derniers les autorisent à coopérer ailleurs avec eux. Ainsi, les Russes ont investi pour un tiers dans les opérations d’ExxonMobil au Golfe du Mexique, tandis que la multinationale a participé aux découvertes du gigantesque champ d’hydrocarbures de la mer de Kara [2].

C’est ce succès partagé qui a valu à Rex Tillerson de recevoir la Médaille de l’Amitié des mains du président Vladimir Poutine.

La presse a souligné les liens personnels qu’il a développés avec le président russe, ainsi qu’avec Igor Sechin, son homme de confiance.

À la tête d’ExxonMobil, il s’est affronté à la famille Rockefeller, fondatrice de la société. En définitive, il a imposé son point de vue et les Rockefeller ont commencé à vendre leurs actions en vue de quitter la compagnie [3].

Selon les Rockefeller, le pétrole et le gaz sont des ressources épuisables qui arrivent bientôt à leur fin (théorie vulgarisée dans les années 70 par le Club de Rome). Leur usage dégage du carbone dans l’atmosphère et provoque ainsi le réchauffement climatique de la planète (théorie vulgarisée dans les années 2000 par le GIEC et Al Gore) [4]. Il est temps de passer aux sources d’énergies renouvelables. Au contraire, selon Rex Tillerson, rien ne permet de valider l’idée selon laquelle les hydrocarbures sont une sorte de compost de détritus biologiques. On ne cesse de découvrir de nouveaux gisements dans des zones dépourvues de roche-mères et à des profondeurs toujours plus importantes. Rien ne prouve que les hydrocarbures vont s’épuiser dans les siècles à venir. Rien ne prouve non plus que le carbone relâché par l’homme dans l’atmosphère, soit la cause des évolutions climatiques. Dans ce débat, chacun des deux camps a financé un intense lobbying pour convaincre les décideurs politiques en l’absence d’argument déterminant [5].

Or, les deux camps défendent par ailleurs des positions diamétralement opposées en politique étrangère. C’est pourquoi le combat entre les Rockefeller et Tillerson a certainement eu un impact sur la politique internationale. Ainsi, en 2005, les Rockefeller ont conseillé au Qatar —dont les revenus proviennent d’ExxonMobil— de soutenir les Frères musulmans, puis, en 2011, de s’investir dans la guerre contre la Syrie. L’émirat y a englouti des dizaines de milliards de dollars pour soutenir les groupes jihadistes. Au contraire, Tillerson a considéré que si la guerre clandestine est bonne pour la politique impériale, elle ne fait pas avancer le business. Depuis la défaite des Rockefeller, le Qatar se retire progressivement de la guerre et consacre ses dépenses à la préparation du Mondial de football.

Quoi qu’il en soit, pour le moment, l’administration Trump n’a pris aucune décision face à la Russie, hormis l’abrogation des sanctions prises en réaction à une ingérence russe dans la campagne électorale présidentielle qui aurait été observée par la CIA.

Stephen Schwarzman

Le président Trump a d’abord choqué la Chine populaire en acceptant un appel téléphonique de la présidente de Taïwan, malgré le principe « Une Chine, deux systèmes ». Puis il s’est excusé auprès de Xi en lui souhaitant chaleureusement une « Bonne année du Coq de feu ».

Simultanément, il lui a accordé un cadeau somptueux en annulant le Traité trans-Pacifique. Cet accord, qui n’avait pas encore été signé, avait été conçu comme l’ensemble de la globalisation des quinze dernières années pour exclure la Chine du pouvoir décisionnel.

Le président Trump a ouvert un canal de négociation avec les principales autorités commerciales et financières chinoises, via les membres de son Forum stratégique et politique. La société de Stephen Schwarzman, Blackstone, est détenue depuis 2007 à hauteur de 9,3 % par le fonds souverain de la République populaire, China Investment Corp. [6], dont le directeur de l’époque, Lou Jiwei, est aujourd’hui ministre des Finances de son pays.

Schwarzman fait partie du Conseil consultatif de l’École d’économie et de management de l’université de Tsinghua [7]. Or ce Conseil, placé sous la présidence de l’ancien Premier ministre Zhu Rongji, réunit des personnalités chinoises et occidentales des plus importantes. Parmi celles-ci : Mary Barra de General Motors, Jamie Dimon de JPMorgan Chase, Doug McMillon de Wal-Mart Stores, Elon Musk de Tesla Motors et Indra K. Nooyi de PepsiCo qui siègent également au nouveau Forum stratégique et politique de la Maison-Blanche.

Dans un article précédent, j’ai indiqué que depuis sa rencontre avec Jack Ma d’Alibaba (également membre du Conseil consultatif de l’université de Tsinghua), Donald Trump envisage que son pays adhère à la Banque asiatique d’investissement pour les infrastructures. Si tel était le cas, les États-Unis cesseraient de brider la Chine et s’engageraient dans une véritable coopération pour développer les « routes de la soie » rendant ainsi inutiles les conflits en Ukraine et en Syrie [8].

La coopération par le commerce

Depuis la dissolution de l’URSS, la politique des États-Unis était fixée par la « doctrine Wolfowitz ». Pour faire de leur pays le « premier », les administrations successives n’ont pas hésité à livrer consciemment quantité de guerres qui les ont appauvries [9].

Bien entendu, cet appauvrissement n’a pas été pour tous. On a donc assisté à un conflit interne au capitalisme entre les sociétés ayant intérêt à la guerre (aujourd’hui BAE, Caterpillar, KKR, LafargeHolcim, Lockeed Martin, Raytheon, etc.) et celles ayant intérêt à la paix.

L’administration Trump entend relancer le développement du pays en rompant avec l’idéal du « premier » et en devenant le « meilleur ». Cela suppose de faire vite. Il faudra des années pour ouvrir les routes de la soie, même si leur construction est largement entamée. Par conséquent, les États-Unis n’ont pas le temps de renégocier les grands Traités commerciaux multilatéraux actuels. Ils doivent conclure sans attendre des accords bilatéraux de sorte que les contrats soient immédiatement mis en œuvre.

Sachant l’extrême difficulté à reconvertir une économie de guerre en économie de paix, Donald Trump a associé à son Forum stratégique et politique un entrepreneur d’une des sociétés qui pourraient se développer aussi bien en temps de paix que par la guerre : Jim McNerney (Boeing).

[1] “Remarks by President Trump in Strategy and Policy Forum”, The White House, February 3rd, 2017.

[2] « Rosneft exploitera le pétrole du golfe du Mexique », par Juliana Gortinskaïa, Traduction Louis-Benoît Greffe, Оdnako (Russie) , Réseau Voltaire, 8 mars 2013.

[3] “The Rockefeller Family Fund vs. Exxon”, David Kaiser and Lee Wasserman, The New York Review of Books, December 8th, 2016.

[4] « 1997-2010 : L’écologie financière », par Thierry Meyssan, Оdnako (Russie) , Réseau Voltaire, 26 avril 2010.

[5] “Exxon Mobil Accuses the Rockefellers of a Climate Conspiracy”, John Schwartz, The New York Times, November 21st, 2016. “Rockefeller Foundations Enlist Journalism in ‘Moral’ Crusade Against ExxonMobil”, Ken Silverstein, The Observer, January 6th, 2017.

[6] Annual Report 2008, p. 40 & 56, The Blackstone Group.

[7] “The Advisory Board of Tsinghua University School of Economics and Management (2016-2017)”, Tsinghua University.

[8] “The Geopolitics of American Global Decline”, by Alfred McCoy, Tom Dispatch (USA) , Voltaire Network, 22 June 2015.

[9] La doctrine Wolfowitz a été élaborée dans le Defense Policy Guidance for the Fiscal Years 1994-1999. Ce document n’a jamais été déclassifié, mais son contenu a été révélé dans « U.S. Strategy Plan Calls For Insuring No Rivals Develop », Patrick E. Tyler, New York Times, 8 mars 1992. Le quotidien publie également de larges extraits du rapport en page 14 : « Excerpts from Pentagon’s Plan : "Prevent the Re-Emergence of a New Rival" ». Des informations supplémentaires sont apportées dans « Keeping the U.S. First ; Pentagon Would Preclude a Rival Superpower », Barton Gellman, The Washington Post, 11 mars 1992.

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Les médias ne comprennent pas les décisions politiques de Trump

Publié le par Felli Bernard

Les médias ne comprennent pas les décisions politiques de Trump


Moon of Alabama
Moon of Alabama

Le 23 janvier 2017 – Source Moon of Alabama

Depuis deux jours, les médias sont occupés à compter les gens qui manifestent à Washington. 90,3% des électeurs de Washington avaient voté pour Clinton.

Une manifestation Républicaine récente qui a eu lieu un jour de semaine pluvieux a attiré beaucoup de monde. La manifestation Démocratique qui a suivi, un jour férié ensoleillé, a attiré plus de monde encore.

Les médias ont observé, compté et se sont dits « surpris ». On a écrit des milliers de lignes d’« analyses politiques » pour expliquer la différence d’importance de la foule sans mentionner l’influence de l’endroit où la manifestation avait lieu, ni celle du jour choisi, ou du temps qu’il avait fait. Toutes ces analyses sont idiotes.

La nouvelle administration Trump était très heureuse que tout cela détourne l’attention d’elle. Elle a en outre ridiculisé les médias quand son nouveau porte-parole a accusé la presse de ne pas savoir compter. Les analystes ont écrit à nouveau toutes sortes de sottises au sujet de cette insulte.

Tout comme pendant la campagne électorale, les médias se sont laissés aller à la facilité et sont passés à côté des décisions et des événements sérieux qui avaient lieu en coulisse.

Aujourd’hui, l’administration Trump a annoncé la fin de l’accord de Partenariat trans-pacifique (TPP) :

Le retrait du président du pacte de commerce entre l’Asie et le Pacifique a représenté un renversement radical de décennies de politique économique au cours desquelles les présidents des deux camps ont abaissé les barrières commerciales et élargi leurs relations internationales. Bien que les candidats à la présidence aient souvent critiqué les accords commerciaux pendant leur campagne, ceux qui sont arrivés à la Maison Blanche, y compris le président Barack Obama, ont fini par étendre leur champ d’application.

Le NYT semble étonné que, contrairement à Obama, Trump ait tenu sa promesse. Les médias s’attendaient à autre chose et étaient occupés ailleurs. C’est seulement quand la décision a été prise qu’ils se sont réveillés.

Le TPP aurait imposé le « libre-échange » à un plus grand nombre de pays et de produits. Le mot « libre » dans ces relations commerciales aurait signifié que les entreprises privées auraient été « libres » de passer outre les gouvernements nationaux et leur juridiction. Elles auraient pu poursuivre les États pour obtenir des « compensations » si un pays, pour des raisons de santé publique ou environnementales, refusait ou entravait un de leur projet commercial. Tout le monde devrait être heureux que ce monstre soit mort.

Les médias ont eu une autre surprise politique : une nouvelle coordination entre le Renseignement russe et américain en Syrie porte ses fruits :

La Russie a reçu des coordonnées des cibles de Daesh à Al-Bab, dans la province d’Alep, en provenance des États-Unis via la « ligne directe », a annoncé lundi le ministre russe de la Défense.

Les États-Unis ont fourni les coordonnées de cibles terroristes dans la ville d’Al-Bab dans la province d’Alep pour les frappes aériennes russes. Après le contrôle de reconnaissance, la Russie et deux avions de la coalition ont mené des attaques aériennes conjointes contre les cibles de Daesh dans la région.

Les militaires américains semblent le nier :

Tout engagement ou participation américaine sur le terrain dans le pays, à l’appui d’une série de frappes aériennes russes contre la ville syrienne du nord d’al-Bab est « 100 % faux », a déclaré le porte-parole du Pentagone, Maj Adrian Rankine-Galloway.

Le porte-parole de la coalition des États-Unis a également déclaré « ne pas coordonner les attaques aériennes avec l’armée russe en Syrie ».

Avant de sauter de haut en bas et prétendant que les Russes sont couchés, les médias devraient prendre un peigne fin et relire les déclarations.

Le Département de la Défense n’a fait que réfuter les attaques aériennes coordonnées ou aidées avec des « atouts sur le terrain ». Il ne nie pas le transfert de coordonnées. Les Russes ne prétendent pas que les avions américains ont pris part à la mission – seulement « jets de coalition ». La Turquie fait partie de la coalition américaine et coordonne les attaques aériennes avec les forces russes en Syrie :

Plus tôt, les avions de combat russes et turcs ont mené une nouvelle série de frappes aériennes conjointes contre des cibles de Daesh dans la Syrie déchirée par la guerre, a annoncé lundi le ministère russe de la Défense.

« Les avions russes et turcs ont mené des attaques aériennes conjointes contre des terroristes d’État islamique dans la banlieue de la ville d’al-Bab, dans la province d’Alep, le 21 janvier », a déclaré le ministère dans un communiqué.

La déclaration russe est vraisemblablement aussi correcte que l’instruction DoD.

L’importance politique ici est le transfert des coordonnées de ciblage ISIS de quelque agence américaine directement aux forces russes en Syrie. C’est quelque chose que la Russie a demandé depuis plus d’un an et cela semble se produire soudainement.

C’est, en plus la décision sur le TTP, un deuxième changement significatif sous Trump que les médias ont manqué de rapporter au fur et à mesure qu’il se développait.

Tandis que le bluff contre Trump dans les médias des États-Unis ainsi que dans certains pays à l’étranger est incessant, des décisions sérieuses sont prises et mises en œuvre par la nouvelle administration. Les médias échouent de façon systématique. Les détournements mineurs de « politiquement correct » sont gonflés en grandes manchettes tandis que les grandes décisions politiques passent inaperçues. C’est simple : la tâche de rapporter sur ce que fait l’administration Trump est la même que pour tout politicien. N’écoutez pas ce qu’ils disent, regardez ce qu’ils font. Il est grand temps pour les médias de revenir à cette règle de base.

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Ce que nous réserve la nouvelle administration Trump

Publié le par Felli Bernard

Ce que nous réserve la nouvelle administration Trump


Pepe Escobar
Pepe Escobar

Par Pepe Escobar – Le 19 janvier 2017 – Source Sputnik News

La nouvelle ère Trump s’amorce. Attendez-vous très bientôt à toute une série de rebondissements géopolitiques et géo-économiques imprévisibles.

J’ai soutenu que la stratégie déployée par Henry Kissinger, le gourou de Trump en matière de politique étrangère, pour contrer le redoutable trio favorisant une intégration eurasienne (Russie, Chine et Iran), est une version remixée du classique Diviser pour régner, en séduisant la Russie pour l’éloigner de son partenariat stratégique avec la Chine, tout en continuant de harceler l’Iran, le maillon le plus faible du trio.

The day breaks behind the White House in Washington,DC

 

C’est ce qui se joue d’ailleurs, comme les débordements de certains des membres du cabinet proposé de Trump le démontrent, lorsqu’ils comparaissent devant le Sénat des USA. Dans le royaume du baratin, certaines factions rappellent justement la politique chinoise de Nixon, conçue par Kissinger, en se disant très emballés par la perspective de pouvoir contenir au moins une de ces puissances « susceptibles de se liguer contre les USA ».

Kissinger et le Dr. Zbig « Grand échiquier » Brzezinski sont les deux plus grands dalangs (maîtres de marionnettes) occidentaux autoproclamés de l’arène géopolitique. Par opposition à Kissinger, Brzezinski, le mentor d’Obama en matière de politique étrangère, fidèle à sa russophobie, propose une politique de diviser pour régner misant sur la séduction de la Chine.

Cela dit, après avoir examiné ma thèse, une source influente du milieu des affaires de New York, très proche des véritables Maîtres de l’Univers au demeurant discrets, qui a correctement prédit la victoire de Trump des semaines à l’avance, a été cinglante à l’endroit de ces précieux dalangs. Mais elle s’est surtout proposée d’expliquer en détail comment les Maîtres de l’Univers ont exposé la nouvelle normalité directement à Trump. Appelons-la « X ».

La Chine sous haute surveillance

« X » commence par dire ce que les porte-parole habituels de l’État profond aux USA, qui vénèrent leurs idoles, n’osent jamais affirmer, du moins en public : « Il est important de ne pas donner trop de poids à Kissinger ou à Brzezinski, qui ne sont que des façades pour ceux qui prennent les décisions, et dont le rôle consiste à recouvrir ces décisions d’une patine d’intellectualité. Leur contribution ne signifie pas grand-chose. J’utilise leurs noms à l’occasion, car je ne peux nommer ceux qui rendent vraiment les décisions. »

C’est à partir de là que « X » définit la nouvelle normalité : « Trump a été élu avec le soutien des Maîtres, pour qu’il penche la balance en faveur de la Russie. Les Maîtres ont leurs pions dans les médias et au Congrès, qui poursuivent une campagne de dénigrement contre la Russie. Ils disposent aussi de leur marionnette Brzezinski qui s’en prend également à la Russie, en déclarant que ‘l’influence mondiale des USA dépend de sa coopération avec la Chine’. L’objectif est de forcer la Russie à coopérer et à placer ses jetons en faveur de Trump à la table des négociations. C’est la technique du bon flic et du méchant flic. Donald est perçu comme le bon flic qui souhaite de bonnes relations avec la Russie, tandis que le Congrès, les médias et Brzezinski jouent le rôle du mauvais flic. On aide ainsi Trump dans ses négociations avec la Russie, Poutine étant conscient de la position ‘précaire’ de son ami, ce qui devrait l’amener à faire des concessions majeures comme on dit. »

Ce qui nous amène à parler de la façon dont Taïwan – et le Japon – se sont retrouvés dans le bain. « En parlant aux Taïwanais, Donald montre aux Russes que son virage, c’est du sérieux. Mais on a décidé de mettre aussi le Japon dans le bain, en tant que prédateur s’en prenant à l’industrie américaine, par une attaque contre Toyota, bien méritée d’ailleurs. C’est que les Maîtres ont jugé plus prudent de modérer la position, par crainte que notre renforcement du Japon contre la Chine ne soit perçu comme une trop grande provocation. »

Il faut donc s’attendre à ce que la Chine, comme l’a prévu Kissinger, à qui « il est important de ne pas trop donner de poids », demeure constamment sous haute surveillance : « Les Maîtres ont décidé de réindustrialiser les États‑Unis et veulent ramener les emplois de Chine. Ce qui est souhaitable du point de vue des Chinois, car pourquoi vendraient-ils le fruit de leur travail aux américains, pour un dollar qui n’a pas de valeur intrinsèque en n’obtenant pratiquement rien en retour? Chaque travailleur chinois devrait avoir une voiture dans son garage et la Chine va devenir un plus grand producteur de voitures que l’UE, les USA et le Japon réunis. Sa richesse, la Chine la gardera à l’intérieur de son territoire. »

Pourquoi la Chine plutôt que la Russie? « La Russie étant un pays de ressources naturelles, qui possède un complexe militaro-industriel gigantesque (la seule raison pour laquelle on la respecte secrètement), elle n’est pas engagée dans des pourparlers commerciaux difficiles, car elle n’exporte pratiquement rien d’autre que des ressources naturelles et du matériel militaire. Les Maîtres veulent ramener les emplois délocalisés du Mexique et d’Asie (Japon, Taïwan, etc.), comme l’a démontré la sortie de Trump contre le Japon. La principale raison sous-jacente est que les USA ont perdu le contrôle des mers et ne sont pas en mesure de sécuriser leurs composantes militaires, en cas de guerre majeure. Cette réalité indéniable dissimulée à l’arrière-scène est tout ce qui importe désormais. »

En quelques mots seulement, « X » décrit l’inversion d’un cycle économique : « Les Maîtres ont empoché de l’argent du transfert des industries en Asie (Bain Capital en a fait sa spécialité) et Wall Street a fait pareil en profitant des taux d’intérêt plus bas sur les capitaux recyclés des déficits commerciaux. La question est maintenant devenue stratégique et ils vont faire de l’argent en misant sur le retour des industries qui réduiront leurs investissements en Asie pour les ramener aux États‑Unis, où nous reconstruisons la capacité de production. »

« X » est un adepte de la stratégie commerciale d’Henry Ford et c’est ce qui le motive à parler de ce thème crucial qu’est la défense nationale. D’après lui, « Ford a doublé les salaires qu’il payait et a fait plus d’argent que n’importe quel autre fabricant. La raison en était que le salaire de subsistance du mari permettait à la mère d’avoir de nombreux enfants, ce qui était psychologiquement bon pour la productivité dans ses usines automobiles, tout en permettant à ses employés d’avoir les moyens d’acheter ses voitures. Il a ainsi reconnu que dans la société, il doit y avoir une distribution équitable de la richesse, ce que Steve Jobs, qui l’admirait, n’a pas su faire. »

« La productivité de masse de Henry Ford était une merveille, et c’est ce qui a permis aux États‑Unis de gagner la Seconde Guerre mondiale. Amazon ne contribue en rien à la défense nationale, car il n’assure qu’un service de marketing sur Internet basé sur des programmes informatiques, pas plus que Google d’ailleurs, qui ne fait que mieux organiser les données. Aucun des deux ne contribue autrement que de façon bien négligeable à construire un meilleur missile ou sous‑marin. »

C’est le Pentagone qui compte

Tout se rapporte donc à la réorganisation de l’appareil militaire des USA. « X » est revenu sur ma référence à un rapport du CNAS, que j’avais cité dans mon article initial : « Ce qui ressort d’entre ces lignes est très important. C’est que nous sommes en sérieuse difficulté, car nos armements accusent un retard technologique de plusieurs générations par rapport à la Russie, ce qui va dans le sens de la déclaration de Brzezinski, selon laquelle nous ne sommes plus une puissance mondiale. »

Voici une analyse exhaustive et approfondie de la façon dont la Russie a réussi a mettre en place la meilleure force armée du monde. D’autant plus qu’elle ne tient même pas compte du système de défense antimissile S‑500, qui est en train d’être déployé et qui scellerait l’espace aérien de la Russie au grand complet. La prochaine génération (S‑600?) promet d’être encore plus performante.

« X » ose aussi aborder un sujet tabou de l’État profond, à savoir comment la Russie, au cours de la dernière décennie, est parvenue à devancer les USA, au point de lui avoir « ravi le titre de plus grande puissance militaire ». Mais la partie est loin d’être terminée, qu’on ait affaire ici à des vœux pieux ou non : « Nous espérons que le secrétaire à la Défense James Mattis comprendra cela et que le sous‑secrétaire à la Défense possède les compétences en technologie de pointe, la capacité organisationnelle et la clairvoyance qu’il faut pour comprendre que les armes de la Troisième Guerre mondiale, ce sont les missiles offensifs et défensifs et les sous‑marins, et non pas la puissance aérienne, les blindés et les porte‑avions. »

Réaliste, « X » reconnaît que les néocons et les néolibéraux-cons, qui représentent la majorité des factions de l’État profond aux USA, tiennent au statu quo belliciste et n’abandonneront jamais leur hostilité acharnée à l’endroit de la Russie. Mais il préfère parler de changement : « Laissons Tillerson réorganiser le département d’État en améliorant son efficience à la Exxon. Il pourrait faire ses preuves à cet égard. Lui et Mattis se sont peut-être dégonflés, mais s’ils avaient dit la vérité au Sénat, ils auraient risqué de ne pas être confirmés à leur poste. Ce qu’ils ont dit n’a ainsi aucune importance. Mais il faut noter ceci à propos de la Libye. La CIA avait pour but d’éloigner la Chine de l’Afrique, tout comme l’AFRICOM. C’était un des secrets de notre intervention en Libye. »

On ne peut pas dire que cela a fonctionné. L’OTAN et l’AFRICOM ont fait de la Libye une terre désolée sous la coupe des milices et la Chine n’a pas encore quitté le reste de l’Afrique.

« X » reconnaît aussi ceci : « La Syrie et l’Iran sont des lignes à ne pas franchir pour la Russie. Tout comme l’est de l’Ukraine à partir du Dniepr. » Il est pleinement conscient que Moscou n’autorisera aucun stratagème de changement de régime à Téhéran. Il sait aussi que « les investissements chinois dans le pétrole et le gaz naturel iraniens font en sorte que la Chine ne permettra pas à Washington de renverser le gouvernement iranien. »

Les choses se corsent vraiment lorsqu’il est question de l’OTAN. « X » est convaincu que la Russie « va envahir la Roumanie et la Pologne, si les missiles en Roumanie ne sont pas retirés et si la Pologne ne renonce pas à son engagement d’en déployer. Ce qui est en cause, ce ne sont pas les missiles défensifs inefficaces des USA que l’on compte placer dans des silos, mais plutôt leur substitution par des missiles nucléaires offensifs. La Russie ne tolérera pas pareil risque. Cette question n’est pas négociable. »

Contrairement au parti de la guerre aux USA, pour qui la « menace perpétuelle » fait l’objet d’une propagande perpétuelle, Moscou observe la réalité sur le terrain depuis les années 1990 : le démantèlement de l’allié slave historique qu’est la Serbie; l’annexion à l’OTAN des pays du pacte de Varsovie et d’anciennes républiques soviétiques, sans oublier les tentatives d’y inclure aussi la Géorgie et l’Ukraine; la multiplication des révolutions de couleur par les USA; le fiasco du « Assad dégage », un changement de régime qu’on voulait imposer à la Syrie, en armant notamment des salafo-djihadistes; l’imposition de sanctions économiques; la guerre des prix du pétrole et les raids sur la valeur du rouble; et le harcèlement incessant de l’OTAN.

« X », qui est bien conscient de ces faits, ajoute ceci : « Les Russes ont toujours voulu la paix. Mais ils n’entreront pas dans le jeu des Maîtres de l’Univers, faisant de Trump le bon et le Congrès, la CIA et ainsi de suite le méchant, en tant que stratagème de négociation. C’est ainsi qu’ils voient les choses. Ils ne considèrent pas tout ce cirque comme réel. »

Le cirque ne pourrait être qu’une illusion, ou encore du wayang, un théâtre de marionnettes balinais, comme je l’ai suggéré. « X » y va d’une interprétation limpide du jeu de l’ombre qui se dessine du point de vue de Moscou, en laissant passer « plusieurs mois, pour voir si Poutine peut parvenir à une détente avec Trump qui entraînera la création d’une Ukraine orientale autonome, la signature d’un traité de paix en Syrie en laissant Assad en place, et le retrait des forces de l’OTAN derrière leurs lignes de défense établies sous Ronald Reagan. »

Qui aura le dessus? Les Maîtres de l’Univers ou l’État profond? Attendez-vous à des secousses.

Pepe Escobar est l’auteur de Globalistan : How the Globalized World is Dissolving into Liquid War (Nimble Books, 2007), Red Zone Blues : a snapshot of Baghdad during the surge (Nimble Books, 2007), Obama does Globalistan (Nimble Books, 2009), Empire of Chaos (Nimble Books) et le petit dernier, 2030, traduit en français.

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