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Mikhail Khazine: 2016, année de la Grande Rupture 2/5

Publié le par Felli Bernard

Mikhail Khazine: 2016, année de la Grande Rupture 2/5


Par Mikhail Khazine − 18 juin 2015

khazine

Au début du XXe siècle, donc, a eu lieu la première crise majeure dite de «chute de l’efficacité marginale du capital» due aux limites de l’élargissement du marché dans les conditions d’alors. La crise s’est déroulée en deux temps, d’abord 1907-1908. Peu nombreux sont ceux qui connaissent cette crise parmi le grand public, même si la littérature spécialisée en parle. L’écrivain Jack London par exemple ainsi que d’autres l’évoquent et la décrivent.

 

En revanche, on connaît mieux ses conséquences. En 1913, a été établie une organisation radicalement nouvelle tant du point de vue de son fonctionnement que de sa finalité. Elle s’est appelée Système de la Réserve fédérale des États-Unis d’Amérique [FED ou Federal Reserve, NdT]. Elle a commencé à faire à peu près ce que le système bancaire faisait avec les producteurs. Elle s’est mise à refinancer le système bancaire pour prendre sur elle une partie des risques que portait ce dernier car il n’arrivait plus à couvrir seul les risques par le prêt.

On peut reprendre l’explication précédente au sujet de la chaîne de production qui se complexifie par la division du travail. Initialement le profit est de 10. On peut donc leur accorder un prêt. Puis le profit tombe à 7. On peut continuer à leur prêter, même si maintenant certains font défaut et ne remboursent pas. Et quand le profit finit par tomber à 2, il ne sera plus possible de leur faire crédit car la grande majorité des éléments de la chaîne de production ne remboursera pas. Cela a pour conséquence de bloquer complètement le système bancaire. C’est exactement ce qui s’est passé lors de la crise de 1907-1908, une crise de liquidité bancaire.

Et là est apparue la banque centrale américaine, la FED. Elle a annoncé aux banques que c’était désormais elle qui allait émettre la monnaie pour que les banques puissent continuer leur fonction de refinancement et de redistribution du risque. Et puis rapidement, des banques centrales travaillant sur ce modèle sont apparues un peu partout. Mais l’évènement majeur de ce temps a été la Première Guerre mondiale. C’était une guerre menée pour le repartage des marchés. Tous avaient un besoin vital d’élargir coûte que coûte leurs marchés ou de périr.

La Première Guerre mondiale s’est terminée par la défaite de l’Allemagne et de ses alliés des Empires centraux. L’Allemagne a vu saisir ses marchés européens par les vainqueurs. Et l’espace russe s’en est trouvé détaché. Vers les années 1930 sous le nom cette fois d’URSS, il a commencé à bâtir sa propre zone technologique autonome.

Le nombre maximal de zones technologiques ayant existé a un moment donné est cinq. C’était dans les années 1930. Puis le second conflit mondial a éclaté. Une fois de plus, il s’est agi d’une guerre pour le repartage des marchés. Cette guerre a été à l’initiative de l’Allemagne qui avait vu saisir ses marchés à l’issue de la Première Guerre mondiale. L’Allemagne a encore perdu. Et là où nous avions cinq zones technologiques, il n’en est resté que deux.

Les zones allemande et japonaise ont été dépecées par les vainqueurs. Et l’URSS a obtenu dans sa zone d’influence ce qui, en théorie, était le morceau le plus intéressant, la Chine, au moins du point de vue du nombre de consommateurs. Mais nous n’avons pas réussi à bien tirer profit d’une telle situation. Peut-être à cause de l’extrême médiocrité de Nikita Khrouchtchev et de son entourage, surtout à côté d’un Staline. Les restes de la zone technologique allemande ont été dépecés également. Concernant la zone britannique, elle a fusionné avec la zone américaine, mais elle a cédé une partie des territoires de ses colonies à la zone soviétique

Jusqu’en 1960, les zones technologiques tant américaine que soviétique se sont développées très rapidement. Les taux de croissance étaient colossaux. Quand Khrouchtchev, en 1960, promettait l’abondance communiste pour 1980, il était tout à fait sérieux sur la base des taux de croissance des années 1950 si ceux-ci avaient continué à ce rythme jusqu’en 1980. Je me rappelle que le taux de croissance économique en URSS atteignaient 15% par an ! C’est bien plus que la Chine à son maximum récemment. On aurait atteint l’abondance communiste. Mais il n’est malheureusement économiquement pas possible de conserver de tels taux de croissance. Dans les années 1960 une crise a démarré en URSS. L’économie étant une économie planifiée, la crise s’est déployée très lentement.  L’URSS n’est tombée à des taux de croissance nuls qu’au milieu des années 1980.
Avant, le taux de croissance était positif.

En 1971, les États-Unis ont abandonné le standard or. J’abrège considérablement l’exposé, tellement il y a à dire à ce sujet. Mais suite à cela, une violente crise à démarré aux États-Unis. Pendant toutes les années 1970, les États-Unis ont été en déclin économique. À ce moment, de nombreux experts occidentaux envisageaient sérieusement la possibilité d’une défaite stratégique dans la compétition entre les deux systèmes rivaux (soviétique et américain). Ils réfléchissaient sérieusement aux alternatives, une fois la victoire de l’URSS avérée. Mais l’URSS a refusé de gagner. Les classes dirigeantes soviétiques en sont arrivées à la conclusion que mieux valait préserver le statu quo, la détente. Il ne fallait pas forcer la défaite des États-Unis.

Comme résultat, l’URSS a même commencé à aider indirectement les États-Unis, en signant l’accord de limitation des armements stratégiques (SALT I & II). Elle a même signé les Accords d’Helsinki où nous avons reconnu leur conception des «Droits de l’homme». Nous sommes allés sur le marché pétrolier mondial à l’époque des chocs pétroliers. Cela a donné un répit aux États-Unis et ils ont trouvé comment adapter leur modèle économique pour résoudre cette crise, même si cela n’a été que temporaire et l’a repoussé à plus tard.

À partir de 1981, ce nouveau modèle a été lancé et il a pris le nom de Reaganomics.

L’idée principale est la suivante. Comme il n’est pas possible d’étendre la marché où écouler notre production car les marchés sont départagés entre l’URSS et les États-Unis, on comprend qu’il y a une crise dans chaque camp et il faut d’une façon ou d’une autre débloquer la situation. Pour cela, on va stimuler la demande dans la population, mais comment faire ? Comment stimuler la demande ? Il faut donner de l’argent aux gens. Mais on ne peut pas leur donner de l’argent comme ça, pas dans un système capitaliste. On va le leur donner, mais à crédit. Mais si vous donnez aux gens de l’argent à crédit, cela implique qu’il a vocation a être remboursé. La première année, la consommation augmente fortement, la machine tourne. Mais par exemple après trois ans, sur un crédit à trois ans, la demande va immanquablement diminuer car il faut rembourser l’emprunt et les intérêts. Alors face à cela, les architectes des Reaganomics ont changé tout le modèle de crédit, de manière radicale.

Je vais maintenant vous illustrer cela avec une petite histoire pour expliquer de quoi il retourne en pratique. Imaginons, un bon monsieur qui revient à la maison le soir après une journée de travail. Son chez lui peut être un château, une villa, un simple appartement voire un minuscule studio, cela ne change rien sur le principe. Il ouvre donc la porte et sa compagne ou son épouse vient l’accueillir en lui disant la chose suivante : «Mon chéri, il s’est passé une catastrophe.» Pris d’horreur, il demande s’il n’est rien arrivé aux enfants. Non, non elle répond, tout va bien avec les enfants. Maintenant, ici c’est au choix, la très riche dira : un sombre abruti en Zhigouli est rentré dans ma Ferrari ou alors, notre machine à laver vient de tomber en panne. Et le mari de répondre, heureusement rien de grave alors, on va d’abord dîner, et après une bonne nuit de sommeil, je vais commencer à chercher une solution à ce problème.

L’épouse lui dit : non, non, non tu comprends pas. Je vois mes copines demain, tout doit être parfait. Donc va d’abord résoudre le problème et puis après nous allons dîner. Et lui exaspéré lui dit : mais je suis fatigué, je viens de rentrer du bureau, tu le vois bien non. Et de plus, là je n’ai pas d’argent sur moi, les banques ferment dans un quart d’heure. Elle ne veut rien savoir : tu es le chef de famille non ? Alors tu dois trouver une solution. Notre héros, perplexe ressort dans la rue et se demande, mais que faire ? Et là, il voit une affiche : BANQUE. Il se dirige donc vers la banque. On lui demande : en quoi pouvons-nous vous aider ? Dépité, il répond : J’ai absolument besoin d’une machine à laver. L’agent de banque dit : aucun problème ! Nous allons vous accorder un crédit tout de suite. Nous sommes justement partenaires d’un magasin de domotique. Dans dix minutes ils seront chez vous et installeront une nouvelle machine à laver. Aucun problème !

Et ici on pose une question que vous n’entendrez jamais dans aucune banque. Combien seriez-vous capable de payer sans que cela ne déséquilibre votre budget familial ? Imaginons que ce soit par exemple 1000 roubles par an. Excellent !, répond l’agent bancaire. La machine à laver coûte 5000 roubles Nos actionnaires demandent que pour chaque rouble investi dans un client, le retour soit de 20%. Nous vous accordons donc un crédit de 5000 roubles sur six ans. La première année, vous nous rendez 1000 roubles, ce sont les intérêts. Et les années suivantes, 1000 roubles annuellement, le corps du prêt. Vous êtes d’accord ? Il répond : Oui. Il signe le contrat de prêt, et dans les dix minutes le camion livreur avec la nouvelle machine est à sa porte.

La paix dans la famille revient. Et un an après, il revient à la banque avec 1000 roubles. À la banque on lui dit : Dans le monde, il y a un boom du crédit, un boom économique. Nos actionnaires ont donc changé de politique. Ils ne demandent plus désormais 20% de chaque rouble investi par client mais seulement 10%. Nous sommes donc prêts sous les mêmes conditions à vous accorder non plus 1000 roubles par an mais 10 000 roubles. La première année vous nous rembourserez 1000 roubles en intérêts, puis annuellement 1000 roubles par an pendant 10 ans. Avec 5000, nous remboursons le prêt précédent et avec les autres 5000 roubles, nous vous suggérons d’acheter un lave-vaisselle. Tout content, il souscrit à un nouveau prêt de 10 000 roubles.

Il revient encore une fois un an plus tard avec 1000 roubles, les intérêts sur le prêt à 10 000 roubles. À la banque, on le félicite pour sa solvabilité exemplaire. Vous payez toujours et à temps. Pour cela, on vous fait une faveur, le taux va être baissé à 5%. Nous sommes prêts à vous accorder sur le champ un prêt de 20 000 cette fois, toujours sous les mêmes conditions : 1000 roubles par an, 1000 roubles la première année pour couvrir les intérêts puis 1000 roubles par an. Avec 10 000 roubles, vous remboursez le prêt précédent et avec les 10 000 restants, vous faites ce qu’il vous plaît ! Notre héros, comblé, s’écrie: «Excellent !» Il prend un donc un prêt à 20 000.

Une année plus tard, il revient à la banque avec 1000 roubles pour couvrir les intérêts de ce nouveau prêt. On lui annonce qu’il a gagné une loterie interbancaire. Rien que pour vous : un prêt de 40 000 roubles à 2,5%, vous êtes preneur ? Et maintenant, on note la chose suivante : le confort matériel de notre homme ne cesse de monter, il paye toujours la même somme 1000 roubles. C’est une situation qui a l’air idéale n’est-ce pas ?

MAIS, il y a deux problèmes. Le premier est que sa dette ne cesse d’augmenter. Le second est qu’il faut que le taux sur le prêt diminue chaque fois. Maintenant, voici quelques chiffres, tiré des statistiques officielles. Vous comprendrez tout de suite pourquoi la crise a commencé exactement en 2008. Juste un détail, le héros de notre histoire précédente n’achetait pas que de la domotique mais plutôt des gadgets des nouvelles technologies de l’information. La «révolution» des TIC (technologie de l’information et de la communication), c’est un achat massif de nouveaux gadgets. C’est avec ces prêts que sont in fine achetés ces gadgets.

Revenons donc aux chiffres. En 1981, quand cette orgie de crédit à commencé les taux directeurs, c’est à dire le taux auquel l’argent est prêté aux banques se montait à 19% aux États-Unis. En décembre 2008, le taux est tombé à 0%. Et jusqu’à tout récemment, il était à ce niveau. Récemment, ils ont relevé les taux, purement symboliquement. Relever davantage les taux d’intérêt n’est pas possible, vu le niveau de dette. L’endettement moyen d’un ménage américain qui en 1980 ne dépassait pas 60% à 65% du revenu annuel, a atteint 132% du revenu annuel en 2008. C’est sans compter la dette sur le crédit hypothécaire. Nous parlons uniquement de la dette sur la consommation. Nous voyons un doublement de cette dette (65% à 130%).

Je rappelle que tout le sketch de la dette grecque a commencé lorsque la dette a atteint 100% du PIB. Ici elle est de 132%. Elle est légèrement retombée depuis 2008, à 120% mais cela reste sans précédent. Cette dette est remboursée à un taux extrêmement bas. Si on élève ce taux, les ménages américains vont faire faillite massivement, et stopper net toute leur consommation. Aujourd’hui les ménages américains dépensent trois mille milliards de dollars de plus que leurs revenus. Cette différence est couverte par l’augmentation de l’endettement privé, de l’État fédéral et par la diminution de l’épargne. Trois mille milliards de dollars par an, telle est la brèche béante dans la structure de l’économie américaine. Et, enfin, le revenu moyen américain en terme de parité de pouvoir d’achat, c’est-à-dire en termes de revenu et non de ce qui est dépensé, est au niveau de l’année 1958, et ce, AVANT le crash à venir. Après le crash, le niveau de revenu tombera à celui des années 1920.

Lors de la chute de l’URSS dans les années 1990, quand la demande s’est effondrée brutalement, l’économie s’est disloquée. Il s’en est suivi la destruction de l’appareil productif, l’absence d’investissement et le glissement de la population dans la misère. Ce qui s’est passé sur le territoire de l’URSS dans les années 1990 se répète aujourd’hui aux États-Unis et dans l’Union européenne pour des raisons économiques absolument objectives.

Ils ont établi un modèle de stimulation artificielle de l’économie par augmentation constante de la dette et aujourd’hui ce modèle ne fonctionne plus. Voilà la racine de la crise actuelle et de celle qui vient. Par ailleurs, les bilans des banques sont désastreux, elles sont elles-mêmes surendettées. Il ne sert à rien de leur donner plus d’argent, car les gens ne prennent plus de crédit, ne pouvant plus les rembourser. L’économie mondiale est à l’aube d’un effondrement complet. Évidemment, le système a une inertie colossale, la crise se développe lentement. Nous avons esquissé pour la première fois la mécanique de crise en 2001. Quinze ans sont déjà passés et le processus continue de se développer, très lentement, mais il avance et se renforce inexorablement. Voilà, la situation dans laquelle nous nous trouvons.

Et il faudra un nouveau modèle économique, qui pour l’heure n’existe pas, d’où ce que je disais précédemment sur la futilité de la tactique, de dévaluer ou non la monnaie. Ces questions tactiques n’ont pas de réponse tant que vous ne comprenez pas les réalités du monde qui vient. Ici en Transnistrie, vous êtes un petit pays, vous avez une petite économie. Maintenir votre niveau de vie n’est possible que par l’accès aux marchés extérieurs. Une fois de plus, par l’approfondissement de la division du travail avec quelqu’un d’autre. Vous achetez de la matière première chez quelqu’un, vous la transformez puis revendez à un tiers. La question pour vous en Transnistrie est : chez qui vous achetez, à qui vous vendez. Le problème n’est même pas que l’on pourrait vous bloquer l’accès à certains marchés. On essayera de vous bloquer car les marchés solvables se réduisent pour tout le monde. La grande question aujourd’hui c’est à qui vendre ? Car les gens ne sont plus solvables, ils ne peuvent plus s’endetter davantage.

Revenons à notre héros de tout à l’heure. Quand il fait son dernier emprunt supposons qu’il ait trente-cinq ans. Il est endetté pour quarante mille roubles, c’est-à-dire pour les quarante ans à venir. Et si maintenant on lui dit : regarde la nouvelle voiture, là. Achètes-la toi ! Il vous répondra : Là,  je n’ai plus d’argent. Je dois rembourser mes crédits d’avant. Et voilà la situation dans laquelle nous sommes. Je répète encore, c’est la situation objective que je décris là.

À cause du tabou sur la fin du capitalisme de la «science économique» depuis la fin du XIXe siècle, la crise ne peut même pas être décrite car en «sciences économiques», il est interdit de parler de la fin du capitalisme. Or, cette crise est la crise de la fin du capitalisme, justement. L’économie politique, en revanche, reconnait cette fin du capitalisme. Le problème c’est que depuis la chute du socialisme, il ne reste quasiment plus d’écoles d’économie politique dans le monde, même chez nous en Russie. Il y a eu une élimination progressive, même chez nous, de cette école économique. Bien sûr, avec la banqueroute de la «science économique», cette élimination va cesser. Mais pour le moment, l’économie politique poursuit son déclin. Autrement dit, le principal problème aujourd’hui est la stratégie et non la tactique.

Comment pourra fonctionner un nouveau système productif ? C’est la question la plus complexe que nous devrons résoudre pour les temps qui viennent. Elle est d’autant plus complexe que l’immense majorité des économistes ne sont pas capables de poser le problème. J’ai eu de nombreuses discussions à ce sujet. Voici un exemple, le Kazakhstan. À un forum international, un professeur américain émérite faisait un discours. Il explique des choses fort savantes. Et dans la salle se trouve une bonne partie de l’élite kazakhe qui vient écouter ce que les «experts» internationaux ont à dire. Et voilà que se lève un monsieur au visage avec des pommettes prononcées et éprouvé par le vent. Il s’adresse à l’expert américain : Si l’année précédente j’avais mille moutons et que cette année, j’en ai mille deux cents, je suis devenu plus riche ou non ? L’Américain estampillé «expert» interprète tout de manière simpliste, c’est-à-dire à l’américaine. Il lui répond : cela dépend du prix des moutons. Si le prix du mouton est tombé, il se peut que 1200 aujourd’hui valent moins que 1000 hier. En revanche, si les prix ont monté, tout va pour le mieux.

Le monsieur kazakh répond : vous savez 1000 moutons, c’est très peu. En réalité, je suis directeur d’une grande exploitation, j’en ai près de 200 000. Ma logique est la suivante : si cette année j’ai 1200 moutons, je pourrais en vendre 200. Et je reviendrai à l’état initial et j’aurai en plus de l’argent gagné sur les 200 moutons. Donc je vivrai mieux ! L’«expert» américain reste perplexe. On vient de lui montrer qu’il ne comprenait rien à l’économie réelle, celle des gens ordinaires. C’est très illustrateur. La théorie économique moderne prétend répondre à votre place si vous vivez mieux ou moins bien en fonction du prix des moutons (dans l’exemple). Et le grand-père fermier dit que non, cela ne dépend pas du prix des moutons. Si je peux revendre une partie de mon stock, toute chose étant restée égale par ailleurs, j’ai gagné. Si vous êtes en état d’assurer un accroissement réel de votre système productif alors vous gagnez, indépendamment de ce que peut valoir le prix à un moment donné. Aujourd’hui, nous nous trouvons sur un point de rupture, à un tournant de l’économie financiarisée, abstraite, détachée de la réalité. Nous revenons à une économie concrète, réelle comme c’était le cas au XIXe siècle. C’est le moment clé de l’évolution de la vie économique. Il est indispensable de comprendre cela.

Bientôt, à nouveau, seuls les actifs réels auront du sens et seront à prendre en compte car les actifs fictifs perdront de plus en plus de leur «sens».

Maintenant, je vais vous parler un peu de l’aspect politique de tout cela, on rentre dans le vif du sujet. Jusqu’en 1988, il existait sur la planète deux zones technologiques. La zone soviétique et la zone américaine. Chacune avait son modèle distinct. Chacune proposait son offre au citoyen. Avec ses avantages et ses inconvénients. Par exemple, aux États-Unis, il est facile de faire son business et il y a un large choix de produits de consommation. En URSS, il n’existait que deux, peut-être trois types de saucisse en vitrine. En revanche, les soins médicaux et l’enseignement supérieur étaient gratuits ainsi que le logement. Choisissez ce que vous préférez.

Si vous avez beaucoup d’argent, vous préférez probablement le système américain. Si vous en avez peu, vous préférez sans doute le système soviétique. Car il n’y a rien de pire que d’être devant une vitrine où sont exposés 200 types de saucisses que vous ne pouvez pas vous payer. Qu’est-ce qui est mieux ou moins bon ? Quels sont les critères ? Les uns préfèrent le premier système, où tout le monde se doit d’être solidaire. Les autres préfèrent le système où tout le monde est mis en concurrence. Si on est en «libre concurrence», le «renard devient libre dans le poulailler». À l’humble, on dit : oui il a beaucoup d’argent, et tu ne pourras pas en avoir ta part, tant pis pour toi. L’important à retenir, c’est qu’il existait deux modèles.

Après 1988, et surtout 1991, le modèle soviétique s’est effondré. On ne va pas revenir ici sur les raisons de cet effondrement. J’avais déjà dit que dans les années 1970, c’est le modèle occidental qui était à deux doigts de s’effondrer. En réalité, d’un point de vue économique, la question n’est pas de savoir quel modèle est le «meilleur» mais que, pour des raisons objectives d’expansion des systèmes économiques, le monde était devenu trop petit pour deux modèles, il n’y avait plus de place. Ils ne pouvaient plus s’élargir tous les deux. C’était soit l’un, soit l’autre. Je répète, c’était une situation économique objective. Ce n’était pas le résultat d’un bras de fer entre des groupes de personnes identifiables ou des classes dirigeantes spécifiques.

C’était une situation objective qui ne dépendait pas de la volonté des hommes. À ce moment-là, seul un modèle pouvait se développer, aux dépens de l’autre, soit l’URSS aux dépens des États-Unis, soit les États-Unis aux dépens de l’URSS. Par exemple, pour mieux illustrer cela, l’URSS contrôlait à ce moment là 40% du marché mondial de l’aéronautique civile, à elle toute seule. Quand l’URSS s’est effondrée, la première chose qu’on faite les États-Unis a été de fermer la production d’avions civils en Russie, sous la pression de leur lobby. Par conséquent, Airbus et Boeing ont chacun augmenté une fois et demie le volume de leur production !

J’attire votre attention sur le fait qu’ils ont privé la Russie non pas de finances ou d’actifs, non, ils ont pris des marchés. Et ça a été un choc colossal pour la Russie. Aujourd’hui, en y mettant énormément d’effort et en dépensant énormément d’argent, la Russie se bat pour récupérer ces marchés au moins en partie, et ses concurrents font tout pour la gêner. Quoiqu’il en soit, à cette époque, la Russie a commencé à s’adapter à ce nouvel ordre international occidentalo-centré car il n’y avait à ce moment pas d’autre modèle économique.

Et l’Occident lui, vivait conformément à des règles dont les bases avaient été jetées en 1944 à la fin de la Deuxième Guerre mondiale. Il y a eu deux grandes conférences : une a décidé de la future architecture politique de la planète et l’autre de la future architecture financière du monde. L’URSS a pris part à la conférence de Bretton-Woods celle qui décida de l’architecture financière. Celle traitant de la politique, nous la connaissons tous, c’est la Conférence de Londres où fut décidée la fondation de l’ONU. Puis ont suivi les conférences de Téhéran, Yalta et Potsdam. L’URSS, comme je le disais, a pris part à la conférence sur l’économie, appelée conférence de Bretton-Woods, car elle se déroulait dans la petite ville américaine de Bretton-Woods. Elle a signé tous les accords, mais au final n’a pas ratifié le traité.

Cette conférence de Bretton-Woods a donc établi un dispositif d’élargissement de la zone dollar et, pour coordonner ce processus, trois institutions internationales en particulier ont été établies : le FMI (Fonds monétaire international), la Banque mondiale, le GATT (General Agreement on Tariffs and Trade) aujourd’hui OMC (Organisation mondiale du commerce). Théoriquement, il aurait fallu établir une institution de plus qui aurait créé et régulé une nouvelle monnaie mondiale mais à ce moment là, l’économie des États-Unis pesait plus de la moitié de l’économie mondiale et la décision a été prise de faire du dollar américain la monnaie de change mondiale. Tout le modèle Bretton-Woods n’est au fond que le dispositif de l’élargissement du dollar.

En pleine cohérence avec la logique décrite au début de la conférence, celle de l’élargissement des marchés, les États-Unis ont élargi les leurs. Aucun autre pays après la Deuxième Guerre mondiale ne pouvait prétendre à établir une devise mondiale. Il n’aurait simplement pas eu les ressources économiques nécessaires. La Grande-Bretagne a essayé et dans le cadre de Bretton-Woods, il y avait théoriquement deux devises mondiales, le Dollar américain et la Livre Sterling. Mais rapidement, après un an, la Grande-Bretagne comprenant qu’elle n’avait pas les moyens de soutenir une monnaie de change mondiale, la Livre Sterling est devenue une monnaie comme les autres. Mais, comme vous vous en doutez, une erreur juridique et économique s’est glissée dans Bretton-Woods, erreur qui, au moment où l’économie américaine constituait plus de la moitié de l’économie mondiale, semblait secondaire.

La fonction du dollar US et la régulation par une institution américaine, la Réserve fédérale, ont amené dès le départ une contradiction fondamentale, car il y a le Dollar comme monnaie mondiale et il y a le dollar comme devise nationale. Que faire si la régulation du dollar dans un rôle rentre en contradiction frontale avec l’autre fonction ? À l’époque cela semblait impossible. Aujourd’hui, la part des USA dans l’économie mondiale est comprise entre seulement 16% et 18%, nous sommes très loin des plus de 50% de l’époque de Bretton Woods. C’est moins que l’URSS au début des années 1980 quand sa part dans la production mondiale s’élevait à 22% ou 23% et l’on s’est aperçu récemment que les ressources économiques des États-Unis sont insuffisantes pour maintenir à flot cette dualité du système dollar comme monnaie mondiale et comme devise nationale.

Soit on sauve le système de la finance globalisée aux dépens de l’économie américaine qui en fera les frais, soit on sauve l’économie américaine en puisant dans les ressources du système financier globalisé. La compréhension définitive de ce dilemme est venue après la crise mondiale de 2008 Cette crise rappelle sous bien des aspects la crise des années 1930 qui a mené à la Grande Dépression. Elle rappelle aussi à celle de 1907-1908. C’est une fois de plus une crise de chute de l’efficacité marginale du capital mais cette fois ce n’est plus à l’échelle locale des États-Unis du début du XXe siècle, mais à échelle globale. Et le principe reste inchangé.

Le système dollar, aujourd’hui mondial, à lui tout seul n’est maintenant plus rentable et le moment est venu de décider de favoriser le système financier globalisé aux dépens de l’économie américaine ou de faire le contraire, en simplifiant. Pour sauver l’économie américaine il faut absolument monter les taux d’intérêt pour que les Américains n’empruntent que pour ce qui est pertinent. En revanche, pour sauver la finance globalisée, il faut encore plus baisser les taux et émettre du dollar pour sauver les institutions financières car elles sont déficitaires et absolument non rentables.

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